Semaine 20 (An 2): Ville de la peur, de René Belletto

Ville de la peur, de René Belletto
P. O. L. éditeur, 1997

 

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Concerto pour peur et ville

Impression mitigée à la lecture de ce roman à la fois attachant et agaçant.
De situations intimes entre frère et sœur, amis ou amants, en situations de la vie professionnelle où se succèdent enquête, filature et pistes impasses, de micro-événements du quotidien le plus anodin en événements frappés du sceau de l’horreur meurtrière, de propos style brochure promotionnelle sur les chaînes hi-fi, la musique classique, avec ses compositeurs et ses interprètes, ou sur la topographie urbaine lyonnaise, René Belletto se fiche du littérairement correct en matière de genre (ici, le roman policier comme prétexte) et alterne humour potache, sentimentalisme pré-pubère et procédures para-policières, autour d’un fil narratif sous-jacent évoquant les incessants micro-remous de la vie intérieure.

L’année d’édition de Ville de la peur est 1997. René Belletto, né en 1945, aurait donc rédigé ce roman entre 51 et 52 ans. Si nous inversons les chiffres, on pourrait tout aussi bien imaginer qu’il l’ait écrit à 15 ou à 25 ans.
D’où l’impression mitigée : attachant et agaçant. Quoique, je l’avoue sans pouvoir l’expliquer rationnellement, bien plus attachant qu’agaçant.

Drôle de charme qu’exerce une narration qui semble proclamer à chaque fluctuation du récit en chapitres courts : « C’est du Belletto et ça ne ressemble à rien d’autre ! »
Côté tessiture psychologique des personnages, c’est minimaliste ; côté intrigue, c’est un ou deux traits au-dessus du degré zéro ; côté rebondissements, que ce soit du macabre ou du grave, ceux-ci sont toujours présentés au travers d’un filtre de banalisation, comme pour pas trop s’en faire et qu’ainsi va la vie, parfois.

Qu’est-ce qui se passe dans Ville de la peur ? « Ha ha », comme diraient un ou deux personnages.
Michel Rey est un inspecteur de police, âgé de 34 ans. Mais il est surtout un mélomane (obsessionnel-compulsif) et il rêve de devenir luthier – il a déjà fabriqué quelques guitares appréciées par des guitaristes. Il voue un culte à sa jeune sœur de 19 ans, pianiste talentueuse. Il adore sa mère adoptive et il s’inquiète pour sa santé. Il a un ami policier qu’il aime beaucoup. Dans son quartier, trois dames d’âge honorable le couvent des yeux comme un jeune dieu. Il aime énormément sa ville, Lyon. Il attrape en flagrant délit un mystérieux ennemi public de quartier numéro un, âgé de 12 ans. Accessoirement, un double meurtre horrifiant est perpétré, dont l’une des répercussions sera de lui faire croiser le chemin d’une jeune femme qu’il va aimer dès la première rencontre et avec qui il va coucher à la deuxième. Au finale, ce personnage fragile et attendrissant aura une ou deux réactions impulsives et implacables, mais René Belletto, là aussi, n’en fera pas grand tapage.

Donc… à lire ?
Oui, nécessairement.
Et je vais me hâter de découvrir un deuxième Belletto.

Johnny Karlitch, 52 romans par an, semaine 20 (An 2) : semaine du lundi 16 au dimanche 22 mai 2016.

Extrait

« Michel se retrouva tout éberlué dans la rue Bellecordière. Il eut un frisson. Nadia avait raison, il ne faisait pas aussi chaud que ça. Personne dans la rue, silence total. La ville était déserte. Ses pas résonnaient fort, et la clé, quand il ouvrit la portière de l’Alfasud, déclencha une sorte de vacarme. Jamais, lui semblait-il, il n’avait entendu les sons avec autant de netteté.
Il rentra en se laissant conduire par sa voiture. Personne dans Lyon. Seules les lumières électriques signalaient la vie. Peut-être allaient-elles s’éteindre d’une seconde à l’autre, toutes d’un coup.
Chez lui, Michel fut presque soulagé d’entendre marcher la vieille Cachard, qui faisait l’une de ses nombreuse rondes nocturnes. (Ruflet, la vieille du dessous, qui était plus fragile et plus délabrée que Cachard, bien qu’elle dormît, elle, comme une souche, et qui avait une certaine fierté de ses petites maladies, prenait parfois ombrage des insomnies de l’autre et insinuait qu’elle dormait en cachette une partie de la journée. Mais Michel savait que c’était faux.)
Il commença par embrasser Saint-Thomas entre les oreilles, plusieurs fois de suite. Le chat, étonné, se laissa faire, mais resta dignement sur son quant-à-soi, comme désireux de comprendre ce qui se passait avant de faire lui-même le fou, ce qui néanmoins ne tarda guère.
Puis Michel, dans son petit atelier, contempla et caressa les pièces de bois superbes, sèches à point, dans lesquelles il taillerait sa prochaine guitare, sapin du Canada, palissandre du Brésil, cèdre d’Amérique latine.
Au mois d’août, si le destin le voulait.
Il décrocha le téléphone et composa le numéro d’Anna Nova. Mais il s’arrêta au sixième chiffre et raccrocha.
Il écouta deux des « chants sacrés » de Jan Pieterszoon Sweelinck, Diligam te Domine et Tanto tempore vobiscum sum, puis, tout en lisant dans Hifi News l’article sur les enceintes Energy Veritas v2.8, la si jolie valse du ballet Mascarade d’Aram Khatchatourian, morceau qui supportait d’être écouté un peu fort, ce dont Michel ne se priva pas, puisque aussi bien Madeleine Cachard ne dormait pas. Quant à Clotilde Ruflet, une bombe atomique pouvait exploser sous son lit sans modifier le rythme de sa respiration.
Tout en écoutant et en lisant, il pensait aux assassins de Marie Livia-Marcos. Il aurait voulu les arrêter cette nuit, tout de suite, et les traîner en prison.
Il apprit dan Hifi News que les Energy Veritas v2.8 réunissaient en un seul module de fréquences convergentes les deux haut-parleurs de fréquences aiguës et moyennes, de sorte qu’était réalisé un sorte d’idéal acoustique : les sons produits par ces deux haut-parleurs émanaient comme d’une source unique. Enfin, avant d’aller se coucher, il écouta non pas du Bach, comme les autres jours, mais le dernier quatuor écrit par Mendelssohn, le fameux Requiem pour Fanny, le seul morceau que Michel, un jour, avait eu peur d’écouter, au point de penser qu’il ne pourrait plus jamais l’écouter de sa vie. Mais ce soir, comme il l’avait pressenti, le quatuor l’apaisa plutôt. »

 

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La couverture de l’édition 2008 chez Gallimard, collection Folio,

avec le texte revu par l’auteur

Semaine 19 (An 2): L’Ombre de Gray Mountain, de John Grisham

L’Ombre de Gray Mountain, de John Grisham

(Gray Mountain – traduit de l’américain par Dominique Defert)

Éditions Jean-Claude Lattès, 2015

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Littérature des choses dures de la vie

Allier une littérature documentaire, informative, à une littérature d’intrigue et de rebondissements, c’est ce que John Grisham réussit avec un sens pertinent du didactisme divertissant et avertisseur.
On en apprend, de ces choses qui ont trait aux pratiques véreuses de certaines études d’avocat ou de certaines compagnies minières, que l’on ignorait ou soupçonnait en surface. Et cela, sans être submergé ni intimidé par des tonnes d’infos ou un lexique savant.

Ce roman se lit avec intérêt, et aisément (malgré ses 558 pages en format poche), parce que la narration de John Grisham est, à défaut d’être captivante, accrocheuse et imagée.
Grisham raconte bien, avec clarté et sans emphase. Ses précisions vont à l’essentiel et ses personnages incarnent, avec juste ce qu’il faut d’étoffe psychologique, les thèmes (ou les causes) porteurs de son récit.
Déjà, rien que la partie introductrice (5 chapitres, 70 pages) interpelle et informe politiquement le lecteur, tout en le familiarisant avec le personnage principal et un autre personnage de premier plan.

Samantha, 29 ans, célibataire, master en sciences politiques de Georgetown, licence en droit de Columbia, travaille depuis trois ans comme avocate chez S&P, le plus grand cabinet d’affaires du monde, occupant 35 étages dans une tour du Financial District, à New York. Samantha gagne, prime inclue, quelque deux cent mille dollars par an ; bientôt, dans quelques années, elle fera du double million quand elle sera promue associée au sein du cabinet.
Mais on est en automne 2008, la Lehman Brothers vient de cramer et le tsunami du krach financier et bancaire continue sa dévastation : licenciements en masse, embauches gelées, sociétés mises en liquidation…
Fini le plan de carrière huilé de Samantha. Déçue, écœurée, elle se voit déjà rejoindre les rangs stupéfaits des chômeurs hyperdiplômés. Sauf que… petite lueur, mais toujours dans la logique du système, on lui propose un type spécial de licenciement : un congé sans solde avec maintien de sa couverture sociale, le temps que l’économie sorte du fossé, alors elle pourra réintégrer son poste ; pour cela, elle doit jouer pendant un an la bénévole pour une cause humanitaire, genre l’association pour la sauvegarde des marais de Lafayette, en Louisiane, le foyer pour femmes battues à Pittsburgh, ou le comité pour l’euthanasie de Tucson.
Par curiosité, par défi, elle envoie sa candidature à dix de ses associations humanitaires, essuie dix refus (poste venant d’être pourvu, lui répond-on). Le onzième contact est positif : le centre d’aide juridique de la Montagne, à Brady, dans les Appalaches, la grande région minière du pays.
Samantha se retrouve dans une Toyota de location à sinuer pendant des heures entre les montagnes en direction de l’ouest, sur une chaussée qui se rétrécit au fur et à mesure qu’elle se rapproche du bled perdu.

Brady, une bourgade de deux mille deux cents âmes, « géographiquement, à seulement cinq cents kilomètres de Washington, mais à un siècle dans le temps ».
Samantha y fait la connaissance d’un avocat, Donovan Gray, en prison, où l’a écrouée le cousin du shérif, un toqué qui se prend pour un policier et harcèle les automobilistes étrangers de passage. La petite voix de la citadine lui susurre impérativement de rebrousser chemin et de quitter ce bled de fous, d’autant plus que l’avocat se balade armé parce qu’il a beaucoup d’ennemis : « Je poursuis les compagnies minières », lui explique-t-il. Samantha accepte un café dans le resto du coin pour remercier l’avocat de l’avoir délivrée des pattes du toqué.

Donovan lui dit que le charbon est le premier employeur dans toutes les Appalaches, un employeur criminel. Il lui explique le procédé du “rasage de montagne”. Exit le minage en profondeur, bienvenue à l’exploitation à ciel ouvert. D’abord, on déforeste le sommet de la montagne ; puis, on enlève la strate de terre au bulldozer ; ensuite, on fait sauter à l’explosif la couche rocheuse. Et arbres, terre et roche sont jetés au bas des pentes, détruisant la flore, la faune et les rivières des vallées, ainsi que les… habitations. Enfin, on atteint la couche de charbon et on l’extrait tout en continuant à dynamiter pour exhumer le filon suivant. Ainsi, une poignée d’hommes et un bataillon de machines peuvent araser cent cinquante mètres de montagne en quelques mois. Et ce n’est pas terminé, côté catastrophe écologique. Le charbon doit être lavé. Cela crée une boue noire et toxique, stockée ad aeternam dans des bassins jusqu’à ce qu’un jour, la digue du bassin cède et que des centaines de milliers de tonnes de boue toxique dévalent la montagne, inondant vallées, maisons et écoles. Pire que les fameuses marées noires qui ont fait la une des médias, mais de ce qui se passe ici, on n’en parle pas, « parce que ce sont les Appalaches, le Pays Noir », et que c’est ainsi, le fric maintient les bouches cousues, point barre.

Qu’est-ce qui va pousser Samantha à tenter le coup à Brady ? Primo, elle fait la connaissance de Mattie Wyatt, la patronne du centre d’aide juridique, une femme de 61 ans, dévouée et tenace. La jeune New-yorkaise entrevoit les innombrables cas humains qui doivent être traités dans cette lutte inégale entre des compagnies toutes-puissantes et des victimes sans ressources, ni juridiques ni financières. Secundo, elle comprend que Donovan mène sa vendetta juridique contre ces sociétés minières qui ont détruit sa famille quand il était jeune. Elle apprécie sa détermination et son bagout de bête du prétoire. Mais surtout, elle sent encore confusément que cette étape de sa vie sera initiatique. Elle s’est dégagée de sa bulle new-yorkaise (qui a crevé), est sortie du monde virtuel des spéculations parasitaires de sociétés orbitant autour de la haute finance et de ses filouteries de haute voltige, et elle va plonger dans le réel, fait de larmes et d’épreuves, de joies et de luttes, dans un entrelacs d’interactions humaines intenses.

Un roman qui suscite une prise de conscience des comportements et malversations de groupes de personnes qui se croient au-dessus des droits humains. Un roman à lire, histoire de continuer à vivre moins cons.

Johnny Karlitch, 52 romans par an, semaine 19 (An 2) : semaine du lundi 9 au dimanche 15 mai 2016.

Extrait

« – Je veux vous montrer quelque chose, annonça Mattie. Cela ne prendra pas longtemps.
Elle freina et bifurqua sur une petite route qui serpentait sur le versant. Elles montaient à nouveau. Un panneau indiquait une aire de pique-nique avec un belvédère. Mattie se gara sur un petit parking flanqué de deux tables en bois et d’une poubelle. Derrière le pare-brise, un panorama de montagnes tapissées de forêts. Elles sortirent de voiture et marchèrent jusqu’à la rambarde au bord du précipice.
– C’est un bon endroit pour voir les dégâts que font les compagnies minières. Il y a trois sites d’excavation. (Elle tendit le doigt sur la gauche.) Là-bas, c’est la mine de Cat Mountain, à côté de Brady. Devant nous, c’est celle de Loose Creek dans le Kentucky. Et à droite, c’est Little Utah, elle aussi dans le Kentucky. Elles sont toutes en activité et continuent à extraire le charbon le plus vite possible. Ces montagnes culminaient autrefois à mille mètres, comme les autres. Regardez ce qu’il en reste.
Les montagnes avaient été scalpées. Plus de forêts, plus de sol. Elles étaient réduites à des amas de roches et de cendres. Leurs pointes avaient disparu. On eût dit des moignons de doigts sur une main mutilée. Elles étaient environnées par des crêtes intactes, parées d’orange et de jaune par l’automne, une merveille de la nature, s’il n’y avait eu ces plaies hideuses.
Samantha restait figée, muette, horrifiée par cette destruction.
– Cela ne peut pas être légal, bredouilla-t-elle finalement.
– Malheureusement si, selon les lois fédérales. Sur le papier, ils respectent la législation. Mais sur le terrain, ils agissent comme des voyous.
– Il n’y a aucun moyen de les arrêter ?
– Les procès se succèdent depuis vingt ans. On a eu quelques victoires au niveau fédéral, mais toutes les décisions de justice en notre faveur ont été contestées en appel. Or les cours d’appel de la région sont tenues par les républicains. Mais nous ne baissons pas les bras pour autant.
– Nous ?
– Nous, les gentils, ceux qui sont contre l’extraction à ciel ouvert. Le centre de la Montagne n’est pas officiellement en guerre contre les compagnies minières, mais à titre personnel je les soutiens. Nous sommes une minorité par ici, mais on n’arrête pas la lutte. (Mattie consulta sa montre.) Allez, on ferait bien de se remettre en route.
– Ça doit vous rendre malade, lâcha Samantha, une fois installée dans la voiture.
– Oui. Ils détruisent tout dans les Appalaches. C’est notre existence même qu’ils saccagent. Alors, oui, ça me rend malade. C’est bien le mot. »

Semaine 18 (An 2): Charades pour écroulés, de Raymond Chandler

Charades pour écroulés, de Raymond Chandler

(Playback – traduit de l’anglais par Chantal Wourgaft)

Éditions Gallimard, 1959

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Assez dur pour faire de vieux os et assez tendre pour mériter de vivre

Le dernier roman de Chandler, publié moins d’un an avant sa mort, est considéré comme le moins prenant de ses sept romans. À juste titre. Ce qui ne l’empêche pas d’être un roman abouti.
Personnellement, j’ai trouvé que le rythme lent et progressif de l’intrigue était extrêmement bien développé, et même si le climax est du genre austère, la résolution arrive en accord avec tout ce qui la précède et la conclusion apporte une sortie de récit pour le moins plaisante et inattendue.

Un coup de téléphone malappris interrompt le sommeil du détective privé, Philip Marlowe. Une voix pleine de cette morgue prétentieuse propre à ceux haut placés dans la pyramide sociale lui dicte une mission : intercepter une jeune femme qui doit arriver à la gare et la prendre en filature. Marlowe, indisposé par le ton désagréable de son interlocuteur et son brief chiche en infos, est sur le point de le rembarrer. Le client, alors, lui dépêche un émissaire aguicheur : sa secrétaire, une blonde platine élégante et pugnace, porteuse d’un acompte sur honoraires et d’une avance sur frais.

Marlowe se retrouve à la gare. (Concernant la secrétaire, ce n’est que plus tard qu’une rencontre nocturne – qui vaut vraiment le détour pour le lecteur – confirmera leur attirance mutuelle.) Il repère sa cible, est épaté par sa prestance. Il l’observe, la sent inquiète, agitée, la voit passer d’un comportement de femme du monde à un comportement plutôt encanaillé, constate comment elle réagit face à un homme qui semble lui tenir la dragée haute.
Marlowe la suivra ; elle l’emmènera loin, dans un parcours où le détective devra sans cesse tâtonner, improviser, recevoir des coups et en donner… Et toujours supputer sur sa mission : Est-ce une simple mission de filature ou bien une affaire sordide dont il ne connaît ni les tenants ni les aboutissants ?

Jusqu’au moment où il se pose des questions : « Je faisais un sale boulot de fouine pour des gens que je n’aimais pas. Mais c’est pour ça qu’on te paie, mon pote ! Eux paient la facture et toi, tu remues la boue. Seulement, cette fois, je la sentais puer. »
En ajoutant quand même ce zeste de doute ironique qui caractérise sa personnalité désenchantée : « Cette fille n’avait pas l’air grue, ne semblait pas malhonnête. Autrement dit, elle était peut-être les deux, avec d’autant plus de chances de succès qu’elle n’en avait pas l’air… »

Car l’objet de sa filature a une nature bien complexe, bien changeante, et tient à acheter avec cinq mille dollars (époque des années cinquante) et d’autres appâts naturels un détective qui ne se vend pas.
Qui est-elle ? Qu’a-t-elle fait ? Quel passé s’acharne à ses trousses ?

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Pour connaître le fin mot de l’histoire, Philip Marlowe enverra balader client, argent et intense béguin d’une femme en quête d’un homme.
Quitte à regagner sa solitude et son désenchantement : « Où que j’aille, quoi que je fasse, voilà ce que je retrouvais à mon retour : un mur nu, une pièce sans âme, dans une maison sans âme. Je posai mon verre sur la petite table sans avoir bu. L’alcool n’est pas un remède. Le seul remède, c’est de s’endurcir et ne rien demander à personne. »

Johnny Karlitch, 52 romans par an, semaine 18 (An 2) : semaine du lundi 2 au dimanche 8 mai 2016.
 
 
Extrait

« Lentement, il tourna la tête pour me dévisager.
– Je parle trop, c’est un fait. Votre nom, monsieur ?
– Philip Marlowe.
– Moi, je suis Henry Clarendon IV. J’appartiens à ce qu’il était convenu d’appeler la bonne société. Croton, Harvard, Heidelberg, la Sorbonne… J’ai même passé un an à Upsala, je ne me souviens plus très bien pourquoi. Sans doute pour me préparer à une vie d’oisiveté. Alors, vous exercez la profession de détective privé ? Comme vous le voyez, il m’arrive, malgré tout, de parler d’autre chose que de moi-même.
– Oui, monsieur.
– C’est à moi que vous auriez dû vous adresser pour avoir des renseignements. Évidemment, vous ne pouviez pas le deviner.
Je hochai la tête et allumai une cigarette, après en avoir offert à M. Henry Clarendon IV, qui refusa d’un vague signe de tête.
– N’empêche, monsieur Marlowe, que vous auriez dû le savoir. Dans tous les palaces du monde, il y a toujours une bonne demi-douzaine d’oisifs des deux sexes, qui passent leur vie assis dans les fauteuils, à épier les autres. Ils observent, ils écoutent, ils potinent, ils sont au courant de tout. Ils n’ont rien d’autre à faire, car la vie d’hôtel est la forme la plus mortelle de l’ennui. Je suis certain que je vous ennuie à mourir.
(…)
– Est-ce que Mitchell ferait chanter une femme ?
Il s’esclaffa.
– Il ferait chanter un nourrisson au berceau ! Un homme qui vit des femmes les fait toujours chanter, sans employer nécessairement ce terme. Il les vole aussi, s’il réussit à mettre la main sur leur argent. Mitchell a imité la signature de Margo West sur deux chèques. C’est ce qui a mis fin à l’aventure. Elle a certainement dû garder les chèques, mais elle ne fera rien d’autre.
– Monsieur Clarendon, sauf tout le respect que je vous dois, comment diable se fait-il que vous soyez au courant de tout ça ?
– C’est elle qui me l’a dit. Elle est venue pleurer dans mon gilet.
Il jeta un coup d’œil en direction de la belle brune.
– En ce moment, elle ne donne pas du tout l’impression que ce que je dis est vrai. Et pourtant, c’est la vérité.
– Pourquoi me le raconter ?
Ses lèvres esquissèrent un sourire grimaçant, d’un effet plutôt sinistre.
– Je n’ai aucune délicatesse. Moi-même, j’aimerais épouser Margo West, pour renverser les rôles. Il faut peu de chose pour distraire un homme de mon âge : un oiseau qui gazouille, la floraison extravagante d’un strelitzia… Pourquoi, lorsqu’il est parvenu à un certain point de sa croissance, le bouton prend-il une forme rectangulaire ? Pourquoi met-il si longtemps à s’ouvrir, et pourquoi les pétales sortent-ils invariablement dans un ordre déterminé, de telle sorte que le bout pointu et fermé du bouton ressemble à un bec d’aigle, tandis que les pétales bleus et orange lui donnent l’apparence d’un oiseau de paradis ? Quel est ce Dieu étrange qui a créé un monde aussi complexe, alors que de toute évidence, il aurait pu faire un monde tout simple ? Est-il omnipotent ? Comment le serait-il, alors qu’il y a tant de souffrance et que ce sont presque toujours les innocents qui souffrent ? Pourquoi une mère lapine, lorsqu’elle est attaquée dans son terrier par un furet, protège-t-elle ses petits de son corps en se laissant déchiqueter la gorge ? Pourquoi ? Deux semaines plus tard, elle ne saura même plus les reconnaître. Croyez-vous en Dieu, jeune homme ?
Il s’était embarqué dans une drôle de digression, mais apparemment, je ne pouvais faire autrement que de le laisser dire.
– Si vous voulez parler de Dieu omniscient et omnipotent, qui a voulu que les choses soient exactement ce qu’elles sont, alors non.
– Mais vous devriez croire en Dieu, monsieur Marlowe ! C’est d’un grand réconfort. En fin de compte, nous y arrivons tous, parce qu’il nous faut mourir et redevenir poussière. Remarquez que la vie éternelle pose de graves problèmes. Je ne pense pas que je me plairais au Ciel si je devais le partager avec un pygmée congolais, ou un coolie chinois, ou un marchand de tapis levantin, voire avec un producteur de Hollywood. Apparemment, je suis snob, et ce que je viens de dire est de mauvais goût. Je ne puis pas davantage imaginer le Ciel présidé par un personnage bienveillant à longue barbe blanche, communément connu sous le nom de Dieu. Ce sont là des concepts grotesques, issus de cerveaux primitifs. Mais il ne faut pas s’interroger sur les croyances des hommes, aussi idiotes soient-elles. De quel droit présumerais-je d’emblée que ma place est au Ciel ? D’ailleurs, ce serait plutôt ennuyeux, en fait. D’un autre côté, comment imaginer l’Enfer si un bébé mort avant le baptême doit y coudoyer un tueur à gages ou un commandant de camp d’extermination nazi, ou un membre du Politburo ? N’est-il pas étrange que les aspirations les plus nobles de cette sale petite brute qu’est l’être humain, que ses actions les plus méritoires, son héroïsme, son abnégation, son inlassable courage quotidien dans un monde sans merci – n’est-il pas étrange que tout cela soit tellement plus noble que son destin ici-bas ? Cherchons donc une explication tant soit peu rationnelle. Ne me dites pas que l’honneur n’est autre chose qu’une réaction chimique, ou qu’un homme qui, de propos délibéré, sacrifie sa vie pour un autre, ne fait qu’imiter un type de comportement. Dieu voit-il d’un œil serein un chat empoisonné mourir seul, en d’atroces souffrances, derrière une palissade ? Dieu accepte-t-il avec sérénité que la vie soit cruelle, et que seuls survivent les plus aptes ? Les plus aptes à quoi ? Oh ! non, loin de là ! Si Dieu était omnipotent et omniscient au sens littéral du terme, il n’aurait pas pris la peine de créer l’univers. Il n’y a pas de succès sans possibilité d’échec, ni d’art sans résistance de la matière. Est-ce blasphémer que de penser que Dieu a ses mauvais jours où rien ne va, et que les jours de Dieu sont très, très longs ?
– Vous êtes un sage, monsieur Clarendon… Mais vous avez parlé de renverser les rôles…
Il eut un sourire las. »

Semaine 17 (An 2): Fatale, de Jean-Patrick Manchette

Fatale, de Jean-Patrick Manchette
Éditions Gallimard, 1977

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Je vous tue parce que la vie m’a tuée une fois

Une scène de chasse avec six chasseurs : deux jeunes « à l’air goguenard » et quatre quinquagénaires « ou plus », dont trois « ventrus et sanguins ». Aussitôt, le groupe se disperse et la narration isole l’un des ventrus sanguins. On apprend qu’il s’appelle Roucart et plein de menus détails physiques, tels « une tête en forme de poire, pointe en haut, le crâne chauve et rouge », « yeux bleu vif », « sourcils blancs », « nez court et retroussé, avec de larges narines et des poils blancs dedans », et comportementaux, tels « il avait cessé de fumer depuis trois semaines » et il rentre le ventre en compagnie des jolies femmes.
Justement, surprise agréable, voici Mélanie Horst qui surgit à quatre pas de Roucart, étonné et ravi de revoir cette mince jeune femme qui leur avait fait ses adieux la veille. À peine s’est-il avancé pour la saluer ou l’embrasser que la jolie femme lui vide les deux canons de son fusil calibre 16 « dans le buffet ».
Et voilà comment un auteur se débarrasse d’un personnage à peine venu à la fiction en l’abandonnant dans la nature, « des trous plein le torse », « une veste kaki remontée sous son menton à cause du choc » et « une chemise à carreaux à moitié sortie du pantalon », comme un vulgaire tapis rouge sang déployé pour que l’héroïne y fasse son entrée en grandes pompes.

Surtout pas de débordement émotionnel. Le chapitre 2 enchaîne sur le même ton de compte-rendu clinique, où l’on voit notre tueuse à calibre 16 dans une gare retirer des bagages d’une consigne automatique puis prendre le train où elle avait réservé un wagon-lit.
Seule dans son compartiment single, après une toilette, elle se retrouve en serviette de bain devant une choucroute, deux bouteilles de champagne et un porte-documents enceint de quelque 30 000 francs (anciens).
Et là, dans ce qui semble être la pause du combattant, elle se saoule et sa cuirasse de personnage caricature de tueur au sang glacial se fissure : elle attrape des billets à pleines mains et « les frotte contre son estomac humide de sueur et contre sa poitrine, ses aisselles et son entrecuisse, et derrière les genoux » tout en laissant ses larmes couler, « et, dans le compartiment de luxe du train de luxe, elle avait dans les narines à la fois l’odeur luxueuse du champagne et le parfum sale des billets sales et l’odeur sale de la choucroute qui sentait comme de la pisse ou du foutre ».

Notre tueuse débarque à Bléville, une ville côtière. De brune, elle est devenue blonde, se fait appeler Aimée Joubert et occupe une chambre, réservée d’avance, à la résidence des Goélands.
Elle épluche les deux quotidiens du cru, La Dépêche de Bléville et Les Informations blévilloises, qui défendent, l’un, « une idéologie capitaliste de gauche », et l’autre, « une idéologie capitaliste de gauche » (sic), repérant et enregistrant les noms des notables. Elle s’achète une garde robe BCBG et se présente devant le notaire comme une veuve à la recherche d’une maison à Bléville pour s’y installer et tourner la page de son deuil, en « se mêlant à nouveau à la vie, en renouant avec ses semblables et en se faisant des amis ».
Le notaire, ravi par le parfum vert qu’elle exhale et émoustillé par un haut de genou dénudé, ne se fait pas prier pour l’introduire à la haute société locale.

Aimée Joubert n’est pas une tueuse à gages en service commandé. C’est une indépendante. Son modus operandi, c’est elle qui l’a mis au point : s’immerger dans un milieu social aisé, s’y faire des connaissances, observer les alliances, les conflits, les haines, les amours illicites, repérer un désir potentiel de meurtre chez une personne précise et se proposer à elle comme exécuteur des hautes œuvres.
Et Manchette de faire développer ce programme de reconnaissance du terrain par le biais de son héroïne observatrice et calculatrice, en des pages concises, où elle évolue au sein d’une société close à l’ordre maintenu par le mensonge social, dépeinte en traits acerbes et acides avec ses grands argentiers féodaux, ses édiles aux ordres, ses pseudo-pourfendeurs de la corruption, ses pitoyables adultères, et son inénarrable vieux baron anarchisant.

Sur qui La Fatale va-t-elle jeter son dévolu ? Se retirera-t-elle après cette “mission” qui devrait lui rapporter un pactole inouï ? Ou bien les petites fissures de sa persona professionnelle vont-elles s’élargir pour révéler une plaie béante et palpitante ? Quel est son terrifiant secret et mobile qui l’a poussée à devenir une tueuse ?
Contrairement à l’usage, Jean-Patrick Manchette place une surprenante dédicace en fin d’ouvrage et en continuité avec son texte : « Femmes voluptueuses et philosophes, c’est à vous que je m’adresse. »

Étonnant de lire sur Wikipédia que Fatale a été refusé « pour manque d’action » par la Série noire. Décidément, les pontes éditoriaux ont parfois d’incongrus raisonnements.

Johnny Karlitch, 52 romans par an, semaine 17 (An 2) : semaine du lundi 25 avril au dimanche 1 mai 2016.
 
 
Extrait

« Christiane Moutet dévisageait la blonde d’un air rêveur.
– Non, répéta Sonia. Mon mari et Lenverguez, je les ai entendus. Ils en ont parlé une heure. C’est ton bonhomme qui va écoper.
– Petite salope, dit Christiane Moutet. (Son ton de voix était paisible.) Tu le savais depuis tout à l’heure. Salope, répéta-t-elle avec étonnement.
– Écoute, dit Sonia Lorque, je suis en mesure de proposer un arrangement.
Christiane Moutet se leva. Elle donna à Sonia une maîtresse gifle dont le bruit s’entendit à dix mètres. Puis elle lui cracha à la figure. Elle heurta la table de bridge qui se renversa. Les cartes s’éparpillèrent. Aimée tirait sur une cigarette, assise. Sonia Lorque se dirigea vers la sortie. Le côté de son visage était écarlate. Son maquillage se défaisait.
– C’est ça, dit Christiane Moutet. Fous le camp. Va rejoindre ton cocu.
– Tant pis pour vous, ma chérie, dit Sonia.
– C’est dans mon contrat, répéta Moutet qui se tenait toujours immobile sur sa chaise, voûté, accablé et hagard. Je suis responsable. Je suis foutu.
Sonia Lorque sortit de l’appartement et claqua la porte.
– J’ai rêvé ou bien elle a parlé d’un arrangement, la chienne ? demanda Christiane à Aimée.
– De l’argent, dit Aimée.
– Quoi ?
– Il faut que quelqu’un écope, expliqua Aimée, et ils ont décidé que ce serait lui. Mais ils voudraient que ça se passe en douceur. Ils sont prêts à payer pour que ton bonhomme prenne tout sur la gueule sans protester.
– Qu’en sais-tu ? (Un éclair de méfiance passa dans les yeux de la brune.)
– C’est seulement que c’est évident, dit Aimée.
Christiane Moutet la regarda avec une expression indécise, voire sotte. Elle semblait avoir du mal à fixer son attention sur ses propres pensées. Elle hocha la tête avec un petit sourire en coin. Soudain elle fit une grimace de rage, comme si elle reprenait d’un coup le fil.
– Sans protester ! répéta-t-elle. Mais on va les traîner dans la merde, oui !
– Oui, dit Aimée. Il faut. S’ils proposent un arrangement, c’est qu’ils ont des choses à cacher. Il faut remuer de la boue, toute la boue que vous pouvez. (Elle fit deux pas en avant et saisit la brune à deux mains, par les épaules.) Je t’aiderai, dit-elle vite. Je peux trouver du matériel.
– Du matériel ?
– De la boue. Je te téléphonerai. (Aimée lâcha Christiane, pivota, s’immobilisa un instant devant le cadre Moutet assis et atterré.) Ne vous en faites pas, dit-elle et elle marcha vers la porte, sortit, et se cogna presque dans Sonia Lorque quand elle arriva sur le trottoir.
– Comment prennent-ils la chose ?
Aimée haussa les épaules. Elle se baissa pour déboucler le gros antivol de motocyclette fixé à sa Raleigh. Elle se redressa.
– Mal, dit-elle. Ils vont se battre.
– Je ne suis pour rien dans cette histoire, dit Sonia. J’essaie seulement… (Elle s’interrompit.) Personne ne m’empêchera de faire bloc avec mon mari, ajouta-t-elle.
– Mais oui, mais oui, c’est ça, bravo, dit Aimée en enfourchant sa bicyclette. Faites toutes bloc avec vos maris. Pauvres connes. »

Semaine 16 (An 2): Le Temps désarticulé, de Philip K. Dick

Le Temps désarticulé, de Philip K. Dick

(traduit de l’américain par Philippe R. Hupp)

Éditions Calmann-Lévy, 1975

Excellent site sur l’univers dickien

Excellent site américain sur l’univers dickien

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De la résolution psycho-dickienne des dilemmes moraux

L’année 1959. Une petite ville de l’Ouest américain avec son supermarché, son café restaurant, son journal, son école, sa compagnie des eaux, ses rues tranquilles, ses maisons sages, sa station d’autobus…
Un train-train quotidien pépère que ne sauraient troubler ni les quelques pommes de terre pourries repérées par Vic Nielson, le responsable des fruits et légumes du supermarché, ni la pétition rédigée par son épouse Margo et une amie pour forcer la municipalité à raser des ruines situées en bordure de ville, qui constituent un endroit potentiellement dangereux pour les enfants qui y vont jouer, ni le concours quotidien de La Gazette, auquel participe depuis plus de deux ans sans rater un seul questionnaire Ragle Gumm, le frère de Margo.

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Drôle de zèbre, ce Ragle Gumm. 46 ans, grand de taille, trapu, buveur de bière célibataire, pas fichu de s’offrir un chez soi ni une compagne mais qui se contente de remplir sa place dans l’existence en vivant avec sa sœur, son beau-frère et son neveu de 10 ans, tout en se cassant la tête sur le fameux concours.
Quoi qu’il en soit, Ragle Gumm n’est pas n’importe qui. C’est une célébrité nationale, bien que lui n’en perçoive les échos qu’au niveau local de sa petite ville, située quelque part (je précise) dans l’Ouest américain. Vous vous rendez compte : Champion national depuis deux années entières – record absolu ! – du concours de La Gazette, « Où sera le Petit Homme vert la prochaine fois ? » !

Notons, avec un grand sourire espiègle, cette concession lexicale ironique de Philip K. Dick aux attentes à la fois du lectorat du genre et du marketing éditorial, qui veulent de la S.-F. avec vaisseaux intergalactiques, extraterrestres centauriens et sauts hyperdimensionnels. La science-fiction dickienne, elle, est tout autant cela et autrement : elle est psychédélique, sans ou avec psychotropes.

Revenons à Ragle Gumm. Sa marotte lui fait gagner des sommes bien plus rondelettes que celles de son beau-frère qui bosse au supermarché. Une marotte épuisante à laquelle il consacre douze à treize heures de travail par jour, dans le living, entouré de piles de papiers, de notes et de documents rassemblés pendant des années : ouvrages de référence, cartes, graphiques, bulletins-réponses envoyés au fil des mois… Pour sélectionner la bonne case parmi les 1 208 cases proposées, Ragle Gumm ne se transforme pas en voyant ni ne se base sur le hasard en laissant, par exemple, son doigt se poser quelque part sur la page du journal tout en gardant les yeux fermés. Bien au contraire, il compulse toutes les réponses précédentes, les compare, recherche des modèles de schémas, essaie de reconnaître des formes, étudie les énigmes publiées, et utilise son classeur “spécial à séquence” sur lequel la lumière se réfléchit en tache ronde qui se meut selon un certain schéma perceptible par lui-même. Eh oui, très esthético-pseudo-rationnel comme méthode. Et qui ne devrait pas pouvoir marcher à tous les coups. Et pourtant, ça marche.
Alors, lorsqu’on apprend qu’un accord secret a été passé entre La Gazette et Gumm, autorisant ce dernier à soumettre plus d’une réponse chaque fois, on se demande pourquoi les organisateurs du concours tiennent tant à ce que ce participant, certes doué d’une intuition peu commune, demeure leur gagnant indétrônable.

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Peu à peu, le récit qui avait démarré avec une allure de sitcom mordant sur la société américaine de consommation et de communication de masse des années cinquante se lézarde de sombreurs d’étrangeté : Vic Nielson cherche à trouver un cordon de lampe bien précis dans un endroit bien précis de sa salle de bains qui ne comporte pas de cordon à lampe mais un interrupteur mural ; Ragle Gumm voit se désagréger « en fines molécules incolores et sans traits » une buvette et son vendeur, devant lesquels il se tient pour commander une bière, et ne laisser d’autre trace qu’une petite étiquette portant le mot « buvette » ; un annuaire téléphonique avec des abonnés désabonnés et un magazine sans couverture parlant d’une actrice blonde célèbre, Marilyn Monroe, qui leur est cependant inconnue, tombent entre les mains de Vic, Margo et Gumm ; la lointaine banlieue de la petite ville est terriblement déserte et uniquement sillonnée de véhicules de l’armée, et de camions affichant sur leurs pare-chocs une bande de papier proclamant en couleurs vives « Un Monde Unique et Heureux » ; un exemplaire du Time datant de… 1997 ; un avion passant au-dessus de la maison de Gumm et une communication radio qui dit : « Non, c’est bon. Tu es en train de le survoler maintenant… en bas, juste en dessous. Oui, tu es en train de voir Ragle Gumm lui-même », et plein d’autres choses bizarres, anormales ou anachroniques, du type de celles que l’on trouve dans The Truman Show, dont le scénario est inspiré du Temps désarticulé.

« Qu’est-ce que le réel ? » se demande Ragle Gumm. « Le mot désignant l’objet a-t-il plus de consistance que l’objet qu’il désigne, qu’il nomme ? » Pourquoi a-t-il l’impression éprouvante d’être le centre de l’attention générale dans sa petite ville ? Plus : Pourquoi a-t-il l’impression d’être le centre du monde, de l’univers ? Et que tout le monde en sait plus sur lui que lui-même ? Est-il en train de s’engouffrer dans une forme pernicieuse de schizophrénie ? Ensuite, va-t-il continuer à se comporter comme un adolescent attardé qui s’investit dans la résolution d’un casse-tête chinois au lieu de se trouver un job normal ? Est-il victime d’une hallucination permanente qui le coupe irrémédiablement du réel ?
Comment le savoir ? Comment résoudre ce psycho-dilemme ?
L’option s’impose : il faut quitter la ville, s’enfuir, à tout prix !

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Écrit en 1958, Dick étant alors âgé de 30 ans et ayant déjà produit plus de cent nouvelles et une douzaine de romans – seuls cinq de ces romans seront publiés avant Le Temps désarticulé –, dont Loterie solaire (1953), Les Pantins cosmiques (1954) et L’Œil dans le ciel (1955) – (ces trois dates indiquant l’année de rédaction) –, Time Out of Joint (le titre américain) manifeste l’art et la technique narratifs dickiens à un degré qui frise celui de la jouissance pour tout connaisseur de l’œuvre de PKD, qui, cependant, découvre cet opus-ci sur le tard.
Atmosphères et situations banalisées, progressivement contaminées par des dislocations ou des dissociations soit de l’espace-temps soit de la perception du sujet, dialogues ramassés et denses, révélateurs de la personnalité, de l’état d’âme et des intentions des personnages, point de vue du personnage principal qui instaure l’implicite de l’altérité et gère la frontière entre réel et fantasme, réel et illusion, réel et hallucination, réel et méta-réel, imbrication de la sanité et de l’insanité, et interversion des critères de “normalité” et de “clairvoyance”, attribuant à un personnage considéré marginal des capacités supérieures de décryptage de la réalité…
Bref, un millefeuille boosté qui amplifie les champs de perception du lecteur.

Johnny Karlitch, 52 romans par an, semaine 16 (An 2) : semaine du lundi 18 au dimanche 24 avril 2016.

Extrait

« On s’était mis à lui faire prédire le point d’impact des missiles. Il dessinait ses graphiques et ses systèmes et effectuait des recherches statistiques avec l’aide d’une équipe qu’on lui avait attribuée, secondé par le major Black, un élément brillant qui ne demandait qu’à apprendre la technique de prévision. La première année, tout s’était déroulé correctement, après quoi le fardeau de la responsabilité avait terrassé Ragle. Savoir que c’était de lui que dépendait la vie de toute la population l’oppressait désormais. C’est alors que l’armée avait décidé de lui faire quitter la Terre. On l’avait installé à bord d’un vaisseau en partance pour un de ces lieux de bien-être où les grands responsables gouvernementaux venaient souvent gaspiller leur temps.
Le climat vénusien, à moins que ce ne fussent les qualités minérales de l’eau ou les bienfaits de la gravité, avait joué un rôle décisif dans la lutte contre le cancer et les troubles mentaux, depuis quelques années.
C’était la première fois de sa vie qu’il quittait la Terre, qu’il naviguait dans l’espace entre les planètes, qu’il se libérait de la gravité. Il échappait au plus grand des jougs, à la force fondamentale qui dictait le comportement de la matière. La théorie du Champ unifié d’Heisenberg avait rassemblé toutes les énergies, tous les phénomènes en une unique expérience et à présent que son vaisseau quittait la Terre, il abandonnait cette expérience au profit d’une autre, celle de la liberté totale.
Voilà qui répondait, selon lui, à un besoin dont il n’avait jamais pris conscience, à une pulsion aussi profondément dissimulée que permanente, qui l’avait accompagné au long de sa vie sans jamais s’exprimer. Le besoin de voyager, d’être un migrant.
Ses ancêtres s’étaient déplacés. Nomades vivant de cueillettes et non de culture, ils avaient gagné l’Occident par l’Asie.
(…)
Mais aucune race ni espèce n’avait jamais fait l’expérience d’une telle migration, de planète à planète. Comment faire mieux ? À présent, dans leurs vaisseaux, les hommes effectuaient le bond ultime. Chaque variété vivante sacrifiait à sa migration et se déplaçait, obéissant ainsi à une universelle pulsion, mais les hommes venaient d’atteindre le stade final, et dans la limite de leurs connaissances, nulle autre espèce n’avait réussi à en faire autant.
Le phénomène n’avait rien à voir avec les minéraux, les ressources du sol ni les mesures scientifiques. Ni même avec l’exploration ou les considérations de profit. Tout ceci n’était qu’excuses. La véritable raison échappait au domaine du conscient. Quand bien même on l’y eût exhorté, Ragle n’eût pu définir ce besoin qu’il avait pourtant pleinement ressenti déjà. Personne n’eût pu définir cet instinct à la fois des plus primitifs, des plus nobles et des plus complexes.
Et le plus drôle, se dit-il, c’est que les gens proclament que Dieu n’a jamais voulu que l’homme voyage dans l’espace ! »

Semaine 15 (An 2): Sweetgirl, de Travis Mulhauser

Sweetgirl, de Travis Mulhauser
(traduit de l’américain par Sabine Porte)
Éditions Autrement, 2016

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Chasse à l’âme sous le blizzard

Percy n’a que seize ans mais déjà elle doit se battre toute seule pour son “foyer”. Pitoyable foyer : un père volatilisé depuis longtemps, un second, de substitution, amant de passage qui n’a pas tenu auprès de la veuve plus d’un an, une sœur qui s’est virée avec son mari pour vivre ailleurs, bien loin, et une mère piégée dans les rets de la toxicomanie.
Pour Percy, se battre pour son foyer veut dire ne plus suivre sa scolarité et travailler pour subvenir aux besoins de sa mère et elle ; cela veut également dire refuser les invitations de sa sœur mariée à la rejoindre pour s’éloigner du climat malsain des fréquentations de sa mère, justement parce que Percy sait que si sa mère surnage encore un peu, c’est grâce à sa présence attentive et à ses soins roboratifs.
Percy vit donc en état de vigilance perpétuelle, c’est pourquoi un fameux soir de pré-blizzard elle se retrouve au volant de son pick-up, roulant hors de la ville vers les collines du nord, à la recherche de Carletta, disparue il y a quelques jours et repérée se paumant dans la ferme de Shelton, l’un de ses copains dealers.

Carletta n’est pas une mauvaise mère. Quand elle décroche et réussit à se maîtriser quelque temps, son naturel gai et rêveur réapparaît. Percy est surtout en colère contre sa mère mais elle ne la hait pas. Il y a comme un fil spirituel qui les unit toutes deux. Chaque fois que Carletta rechute, Percy ressent la même boule au cœur que la fois où sa mère n’est pas venue la chercher à l’école.
Pour le moment, Percy se rapproche de la ferme isolée de Shelton alors que la neige s’est mise à tomber. Elle sait bien que, normalement, c’est la mère qui doit courir après son enfant et non l’inverse, mais c’est plus fort qu’elle. Carletta a sûrement besoin d’elle.
La tempête de neige a lancé sa charge, son pick-up risque de s’enliser, elle doit continuer à pied pour atteindre la ferme d’un voyou violent camé à la meth, elle ne porte qu’un sweat à capuche (Carletta lui a emprunté sa parka et ses gants), les rafales se suivent, cuisantes de froid, mais Percy ne recule pas. Elle doit récupérer sa mère.

Ce début de récit est en focalisation interne, narré par Percy. Le lecteur est dans sa peau, il a froid, il est de plus en plus inquiet au fur et à mesure qu’on s’approche de la ferme du “méchant de service”. On atteint la ferme, on voit par l’une des fenêtres un homme, Shelton, comme évanoui sur un canapé, une femme – non, ce n’est pas Carletta –, comme évanouie sur le sol, on entre par l’arrière, on entend une musique beugler, mais surtout on sent une odeur, de moisi, de pourri, et de mort. À l’étage, le chien de Shelton gît dans une pièce. Et dans une autre pièce, fenêtre grande ouverte et plancher en neige, on découvre un berceau. Avec un bébé qui vagit dans le froid glacial, les habits mouillés et souillés.
Écœurée, indignée, révoltée, Percy comprend la situation. La femme, en bas, avachie dans sa narcose, c’est la mère. Voici comment elle, et ce salaud de Shelton, prennent soin d’un bébé ! C’est décidé, elle va délivrer le petit être en pleurs de cette antichambre de la mort.
Après s’être assurée que sa mère ne se trouvait pas dans la ferme, elle réussit à ressortir de la demeure. Le bébé serré contre elle, elle prend à pied la destination de la maison d’une personne en qui elle a confiance.

À ce stade, un autre personnage prend le relais de la narration, également en focalisation interne, mais à la troisième personne : Shelton.
Cette approche de la gestion des points de vue est habituelle. Si un récit est narré au travers du “je” d’un personnage, il faut parfois l’abandonner pour narrer ce qui se passe ailleurs et avec d’autres personnages, soit avec d’autres “je” ou des “il”.
Ici, ce “il”, ce point de vue de Shelton, n’est pas épisodique, voire secondaire, mais évolue dans des chapitres en quasi-alternance avec ceux de Percy. Comme si l’auteur voulait l’établir comme le pendant antithétique de Percy, sa contrepartie.
En effet, et contrairement à ce que le début du récit nous laissait supposer, Shelton n’est pas vraiment “méchant”. Ce dealer drogué à la meth faite maison, et amateur de ballons de protoxyde d’azote, est un méchant pitoyable, pas craint et juste toléré par ses pairs des bas-fonds, pour être le neveu du vrai caïd. Raté, camé, autodestructeur, hyper-violent quand il pète les plombs, il porte néanmoins tout au fond de lui-même de belles intentions, des rêves de vie simple et paisible. Et s’il se lance et lance deux autres fripouilles à la recherche du bébé kidnappé, c’est parce qu’il se sent coupable, qu’il s’inquiète pour la mère et qu’il ne veut pas qu’elle éprouve de la douleur ; il l’aime avec tendresse, à sa manière ; il est heureux qu’elle dorme toujours profondément sur le sol du salon et il espère qu’elle continuera à le faire (d’ailleurs, il lui glisse un comprimé de Valium dans la bouche), pour lui laisser le temps de retrouver son bébé avant son réveil.

Voilà dans quelle atmosphère glauque et sordide et en compagnie de quels personnages sombres et sinistres, Travis Mulhauser nous a embringués !
En plus de Percy, Carletta et Shelton, ces trois personnages de premier plan, un quatrième va apparaître lorsque Percy, le bébé plaqué contre son cœur, arrive dans cette petite maison où vit celui dont elle attend de l’aide : Portis, un rescapé de la drogue qui flotte toujours grâce à l’alcool, cette bouée de secours qu’il s’est choisie ; un homme bourru, perspicace et débrouillard malgré son alcoolisme, et qui aime Percy comme sa fille, qu’il a bien connue petite lorsqu’il a vécu près d’un an auprès de Carletta.

Pour un premier roman, l’auteur a rédigé une intrigue captivante, en chasse à l’homme, dépouillée et dépourvue de tout superflu narratif, et créé et développé des personnages plus infra-héros qu’antihéros, parmi lesquels l’adolescente Percy se pare d’une aura de fragile justicière armée de bon sens et de détermination.
Le bébé est une fillette de six mois, prénommée Jenna. C’est elle qui initie l’action proprement dite et qui l’oriente. Selon le schéma actantiel, on dirait de Jenna qu’elle est à la fois l’objet et le destinateur. Sans ce bourgeon d’être, au petit corps stigmatisé par la négligence, qui vagit, pleure, gazouille, sourit et agrippe de ses menottes les doigts de Percy en plantant un germe de plein être dans son cœur, la jeune fille n’aurait pas vécu cette épreuve de surpassement de soi et d’émancipation.
Elle l’a instinctivement appelée « Sweetgirl » la première fois qu’elle l’a vue, elle qui a toujours été la sweetgirl de sa mère, dans les beaux jours.
Sweetgirl, un roman sombre et attachant.
Johnny Karlitch, 52 romans par an, semaine 15 (An 2) : semaine du lundi 11 au dimanche 17 avril 2016.

Extrait

« J’ai plié doucement les orteils et me suis promis d’économiser de quoi m’offrir des rangers dignes de ce nom et de bonnes chaussettes en laine. Je me suis juré de ne plus jamais prendre leur sort à la légère.
Jenna était toujours endormie dans le porte-bébé et j’étais bien dans le silence, étendue au chaud à côté d’elle.
– Ma sœur dit toujours que les bébés sont plus forts qu’ils en ont l’air, ai-je dit. Plus forts que nous.
– Jenna, c’est sûr, a dit Portis. Les autres bébés, je sais pas, mais elle, c’est une vraie battante. J’aime bien cette petite, je dois dire.
– Elle est tellement calme, cela dit. Trop, peut-être. Comme si elle était malade, je sais pas. Top fatiguée pour pleurer.
– Elle a bien braillé tout à l’heure, quand tu lui as changé sa couche.
– Oui, tu as raison.
– Elle prend son biberon et m’a pas l’air d’avoir de la fièvre, a dit Portis. Elle est attentive. Là où ça devient inquiétant, chez les bébés, c’est quand ils ont le regard vide.
– Je croyais que tu connaissais pas grand-chose aux bébés.
– C’est vrai. Mais le regard vide, je connais.
J’ai posé la main sur le front de Jenna, il n’était pas chaud, ni moite. Elle avait encore des couleurs aux joues et dormait la bouche entrouverte, la tête sur le côté. Sa poitrine se soulevait et ses petites mains à peine refermées étaient posées le long de son corps, détendues. Je n’avais jamais rien vu d’aussi joli.
– Qu’est-ce qu’elle est belle, ai-je dit.
– Un vrai rayon de soleil, a dit Portis.
– Elle doit être épuisée.
– Comme ça, on est trois. »

Semaine 14 (An 2): Black No More, de George S. Schuyler

Black No More, de George S. Schuyler

(traduit de l’américain par Thierry Beauchamp)

Nouvelles Éditions Wombat, collection Les Insensés, 2016

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Démocratie dermochromatique

 
Ce roman décalé a été écrit en 1931 mais le récit démarre au Nouvel an de 1933. Du point de vue de l’auteur, c’est donc un récit d’anticipation, un récit basé sur des prévisions futuristes. Sauf que celles-ci sont plutôt hautement fantaisistes. Quoique…
 
Sans rien dévoiler de la fin, on peut dire que Black No More fait preuve d’un sacré toupet pour déposer au final son lecteur sur le rivage d’un métissage (dermique) devenu le nec plus ultra tandis que la peau blanche a été progressivement déchue de sa suprématie.
 
Roman d’anticipation uchronique mais surtout roman satirique mordant, drolatique et hyper bien machiné. Le récit est rondement mené, les situations ne traînent pas en longueur, les portraits sont esquissés en quelques traits pittoresques et les dialogues sont secs, rapides, sarcastiques, humoristiques.
 
De quoi s’agit-il ? En gros, thématiquement et dramatiquement, et pour la plus grosse part du récit, il s’agit de se transformer en Caucasien pour intégrer la grande fraternité privilégiée des Blancs ? ‘‘Se’’, c’est-à-dire les Noirs, qui, au lieu de continuer à militer pour leurs droits d’égalitarisme, voire de suprématisme (en matière de race comme en religion, il n’y a pas de limite à l’ivresse des axiomes principiels), ont la conviction que le racisme, et son lot de ségrégation, discrimination et exploitation, disparaîtrait avec l’extinction de la peau noire.
 
Une affaire de blanchiment de derme, en quelque sorte. Le problème, c’est que cette opération de dissimulation de la provenance n’efface jamais totalement les traces d’origine. Comme l’ont compris avec un divin et terrible effroi les Sudistes puristes : « Quoi ! Votre fille, ayant épousé un présumé Blanc, pourrait accoucher d’un bébé noir ! »
 
Évidemment, le docteur alchimiste qui a inventé le ‘‘pigment philosophal’’ et ses deux acolytes bailleurs de fonds pourraient envisager l’établissement de maternités, où le bébé à conviction serait escamoté quelque temps, le temps du traitement blanchissant.
Tordant ! Et ce n’est encore que peu au vu de ce qui va se passer par la suite…
 
Cette suite, nous vous la laissons découvrir, mais rien ne m’empêche de vous pitcher sur son exorde.
Max Disher est déprimé par le comportement outrancier de sa petite amie Minnie, une « négresse dorée » capricieuse, autrement dit une Noire café au lait versatile. Au sujet de cette teinte très prisée, il faut préciser que pour un gentleman de couleur de Harlem, la trinité chromatique à convoiter flotte sur l’étendard tricolore suivant : « Les billets verts, les taxis jaunes et les filles café au lait ».
Bref, Max Disher se retrouve seul pour le réveillon de la Saint-Sylvestre, debout canne à la main à la porte du Honky Tonk Club, où il a réservé deux couverts. Débarque son compère, Bunny Brown, caissier de banque (Max, lui, est un agent d’assurances), et les deux se joignent à la fête bras dessus bras dessous dans l’espoir de « tomber sur un bon plan ».
Enfoncés dans leurs fauteuils près de la piste de danse, ils sirotent leurs sodas au gingembre :
« – Fini les cafés au lait ! annonça Max. Je vais me trouver une vraie négresse.
– Qu’est-ce que tu racontes ? s’étonna Bunny. Tu comptes tout de même pas te rabattre sur le charbon.
– Ma chance pourrait tourner, plaida son compère. On peut se fier aux noiraudes, elles sont fidèles. Elles posent moins de problèmes et ne demandent pas la lune.
(…)
Ils burent une gorgée en silence en observant la foule disparate autour d’eux. Des Noirs, des Marrons, des Cafés au lait et des Blancs bavardaient, flirtaient, sirotaient et se côtoyaient dans l’anonymat démocratique de la vie nocturne. (…)
– Mate un peu par là ! Bon Dieu de bon Dieu ! s’exclama Bunny en désignant la sortie.
Un groupe de Blancs venait d’entrer. Ils étaient tous en tenue de soirée et, parmi eux, se distinguait une fille grande et mince, aux cheveux blond vénitien, qui semblait descendre du paradis ou de la couverture d’un magazine.
– Chaud devant ! dit Max en se redressant prestement.
(…)
Il était tout spécialement fasciné. La fille était la plus ravissante créature qu’il eût jamais vue et il se sentait irrésistiblement attiré par elle. Sans s’en rendre compte, il ajusta le nœud de sa cravate et passa sa main manucurée dans ses cheveux décrêpés. »
Comme Max qui y est né et y a grandi, la beauté blonde est originaire d’Atlanta, patrie du Ku Klux Klan, venue faire la vadrouille à New York avec sa bande de fêtards. Et, bien sûr, elle rabrouera ce négro assez effronté pour l’inviter à danser.
 
Le lendemain, Max se réveille, gros de rêves érotiques avec la belle Atlantéenne, encore dépité d’avoir été éconduit à cause de sa condition de Noir. Dans le Times, une annonce va amorcer le bouleversement de sa vie : « Un Noir annonce une découverte remarquable : il peut blanchir les Noirs en trois jours ! »
L’inventeur, le Dr Junius Crookman, étant une connaissance de jeunesse de Max, ce dernier obtient la faveur de tester en premier le traitement (lequel, non seulement blanchit la peau mais estompe également les traits négroïdes).
Et Max devient, enfin, un Blanc. C’est-à-dire un « authentique citoyen américain ». En sortant de la clinique du Dr Crookman, il toise d’un air supérieur la longue file de Noirs et de métis attendant leur tour. Il en reconnaît plusieurs mais eux ne le reconnaissent pas. « Cela l’enivrait de se savoir non différenciable des neuf dixièmes de la population des États-Unis et d’appartenir désormais à la grande majorité. Ah, qu’il était doux de ne plus être un Noir ! »
 
En quelques jours, c’est la pandémie paradigmatique ! Les gens de couleur affluent en masse dans la – et bientôt, dans les – clinique de Crookman, et à peine ressortis, commence un exode de masse. Les ex-Afro-Américains quittent leurs appartements, retirent tout leur argent des banques, abandonnant derrière eux les insultes et l’ostracisme.
Max Disher, lui, devient Matthew Fisher, empoche mille dollars pour raconter en exclusivité sa métamorphose à un journal et part pour l’Atlantide à la recherche et de la dolce bianca vita et de la blonde Sudiste.
 
Quelques mois plus tard, il ne l’a toujours pas retrouvée et il commence à déchanter à propos de sa seconde vie de Blanc, laquelle n’est pas aussi rose qu’il le croyait ; les Blancs, considérés auparavant comme des dieux, lui apparaissent « uniformément moins polis et moins intéressants », et il est « exaspéré par leur racisme irrationnel et illogique » ainsi que par leurs opinions grossières sur « la mentalité et la moralité inférieures des Noirs ».
Et ce n’est pas tout, son pécule va s’assécher, il doit trouver une source de revenus. Mais les Blancs autour de lui se plaignent aussi du chômage.
Lui vient alors une idée démagogique, et comme il est un assez bon bonimenteur, il parvient à rejoindre les rangs des Chevaliers de Nordica, une resucée du Ku Klux Klan, en décrochant la confiance de son révérend grand gourou, dont – ô surprise et extase ! – la belle et blonde fille n’est autre que…
 
S’ensuit une cascade de rebondissements sociaux et politiques, dans le flot de laquelle chaque parti ou idéologie se voit régler son compte par la critique satirique et équarrisseuse de l’auteur.
Une lecture – servie par une traduction pétillante – qui réserve plein de moments désopilants et incitant à réfléchir.
Johnny Karlitch, 52 romans par an, semaine 14 (An 2) : semaine du lundi 4 au dimanche 10 avril 2016.
 
 
 
Extrait
 
Une jeune journaliste blanche, alléchée par la perspective d’un « papier du tonnerre », a accepté l’invitation à dîner de Max.
 
« Elle prit son bras et se blottit contre lui. Elle voulait qu’il se sente à l’aise. Une pauvre pigiste de son espèce ne trouvait pas souvent un gars aux poches bien garnies pour l’emmener dîner en ville. En plus, le récit de sa soirée pourrait bien lui valoir une promotion.
Ils marchèrent un moment dans le flamboiement des lumières blanches de Broadway et s’arrêtèrent bientôt dans un dîner dansant. Pour Max, c’était comme être au paradis. Il lui était arrivé de se promener dans le quartier de Times Square mais jamais avec une telle assurance et un tel sentiment de liberté. Personne ne le dévisageait sous prétexte qu’il était avec une Blanche, comme ç’avait été le cas quand il était passé dans le coin avec Minnie, son ancienne petite amie octavonne. Bon sang, c’était merveilleux !
Ils dînèrent et dansèrent. Puis ils se rendirent dans un cabaret où, au milieu de la fumée, du bruit et des odeurs corporelles, ils burent ce qui était censé être du whiskey et regardèrent une troupe à moitié dénudée faire son numéro. Malgré son bonheur, Max jugea le spectacle très ennuyeux. Il manquait quelque chose à ces lieux de distraction des Blancs, ou alors on y trouvait ce qu’on ne risquait pas d’observer dans les boîtes de Harlem. Ici, la joie et l’abandon étaient forcés. Les clients en faisaient des tonnes pour se prouver qu’ils prenaient du bon temps. Tout cela était si artificiel et si différent de ce à quoi il était habitué. Il lui semblait que les Noirs étaient plus gais et s’amusaient plus sincèrement tout en montrant plus de retenue. À vrai dire, ils étaient même plus raffinés. Ils ne dansaient pas non plus de la même manière. Ils suivaient le rythme avec précision et sans effort, avec une grâce naturelle. Ces couples balourds n’étaient pas en mesure la moitié du temps et s’activaient avec l’acharnement de dockers vidant les entrailles d’un cargo. Ils étaient bruyants, maladroits, inélégants. Au mieux, ils étaient acrobatiques là où les Noirs étaient sensuels. Max ressentit un mélange de dégoût, de désillusion et de nostalgie. Mais cet accès fut passager. Il tourna les yeux vers la ravissante Sybil, puis vers les autres Blanches dont un grand nombre étaient très jolies et luxueusement vêtues, ce qui suffit à libérer momentanément son esprit des pensées qui l’assaillaient. »

 

Semaine 13 (An 2): Nuit de fureur, de Jim Thompson

Nuit de fureur, de Jim Thompson

(traduit de l’américain par Jean-Paul Gratias)

Éditions Rivages, collection noir, 1987

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Couv Thompson blog13_An2

 

États d’âme et crachats cramoisis d’un tueur à gages

Nuit de fureur relate la dernière mission d’un tueur à gages qui s’appelle Charlie (Little) Bigger.
Insaisissable, seize contrats honorés, pas de photos ni d’empreintes digitales, on sait juste de lui qu’il est petit de taille, qu’il a une dentition foutue, une vision de taupe, qu’il a entre 30, 35 ans mais qu’il paraît en avoir 20, 25, et qu’il est atteint de tuberculose.
C’est ce que Carl Bigelow alias Charlie (Little) Bigger lit à propos de lui-même dans un magazine policier. Il vient de s’installer dans une chambre de pension qu’il a louée. Il enlève ses chaussures à talonnettes grandissantes, son dentier et ses verres de contact. Il tousse et crache un peu de sang. Il remplit un verre de whisky, allume une cigarette. Il s’étend sur son lit et pense à sa mission.

Carl Bigelow est l’unique narrateur. On ne sait rien d’autre que ce qu’il sait, perçoit, pense ou ressent. Assassin professionnel, dur, implacable, on comprend également qu’il ne se prend pas pour le nombril du monde, et qu’il n’est pas du genre à agresser quelqu’un pour le plaisir pervers ni à exploiter des innocents en position de faiblesse. Tombeur, son apparence juvénile charme les femmes, et, côté mâle, peut susciter la sollicitude paternelle des uns ou la suspicion des autres.

Les femmes, il y en a trois qui parfument le trajet de Carl : Fay, une bimbo ex-chanteuse qui tient la pension avec son époux, Jake Winroy ; Ruthie, une étudiante handicapée qui travaille aussi comme domestique à la pension, et Bessie, l’épouse du shérif Summers. Les trois sont prêtes à aider Carl, chacune pour des raisons personnelles, pas forcément nettes de taxe pour toutes.
Côté hommes, ils sont quatre à influer fortement sur les pensées et les actes du jeune tueur : le Patron, figure du chef quasi omniscient et manipulateur ; Jake Winroy, l’homme à abattre, un délateur alcoolique et paranoïaque ; le professeur Kendall, un vieux monsieur, austère et prévenant, écouté par le conseil du comté, et le shérif Summers, qui oscille névrotiquement entre animosité et bienveillance envers Carl. De ces quatre, Jake Winroy, condamné à mort par le Patron, est le seul dont l’attitude envers Carl est sans ambiguïté. Dès la première entrevue à la pension, Jake, déjà assommé par l’alcool, a une crise de terreur absolue. Il a fait le rapprochement entre le nom Carl Bigelow et Charlie Bigger. Il s’enfuit hors de sa propre demeure et ne remettra les pieds que plus tard, à peine rassuré par une enquête qui semble blanchir Carl, menée par le shérif.

Mais Winroy n’en démord pas d’une goutte de suspicion. Son instinct de survie lui hurle que ce Carl Bigelow est bien Charlie (Little) Bigger, tueur engagé par toutes les personnes haut placées impliquées dans un scandale de paris truqués, qui tiennent à se débarrasser de lui, le témoin numéro un qui a accepté de dévoiler une liste de noms en contrepartie de sa relaxation.
Et Carl de déployer tous ses talents de dissimulateur pour annuler l’effet des soupçons hystériques de Jake Winroy : il s’est mis dans la peau d’un jeune homme déterminé à poursuivre des études supérieures et à bosser dur le reste du temps pour gagner sa vie et… la confiance des habitants de cette petite ville. Il doit prendre tout son temps, bien planifier son coup, car la mort de Winroy doit impérativement paraître comme due à un accident.

Pas facile, cette mission. Au sein de la petite société de cette petite ville, Carl ne peut s’empêcher de s’imaginer que le Patron le fait discrètement surveiller, que ce soit pour l’épauler en temps opportun ou s’assurer qu’il ne se défilerait pas, ou… l’éliminer si cela s’avérait nécessaire.
Conséquence : il est constamment sur le qui-vive, à la fois pour observer les faits et gestes de Winroy et maintenir sa couverture tout en essayant de deviner quelle(s) personne(s) travaillerai(en)t pour le Patron.
Mais on pourrait aussi ne pas être un agent du Patron, mais un citoyen honnête qui ne verrait pas grand mal à faciliter quelque peu la mission supposée de Carl. Allez savoir.

L’atmosphère du récit est entièrement régie par la perception investigatrice du narrateur et ses états d’âme qui fluctuent en concordance avec la recrudescence de sa maladie, qu’il aggrave en fumant et buvant sans se ménager.
Passer des pages et des pages en compagnie d’un « je » omniprésent force inévitablement – quand le récit est si habilement mené – sinon une certaine identification avec le personnage narrateur, du moins une inconsciente sympathie. Car ce tueur à gages n’est pas un être cruel ou inhumain. Seulement cette petite lueur de générosité, de tendresse, de sympathie envers les autres, voire d’empathie, qu’il posséderait doit être constamment maintenue en veilleuse dans un métier comme le sien. Sinon…

Jim Thompson écrit avec un talent magistral et confondant, qui ne se déploie pas en queue de paon mais avec une économie de moyens, riche d’implicites et de sous-entendus.
Certaines observations ou réflexions du narrateur témoignent d’une finesse psychologique et philosophique pleine d’acuité et de bon sens, et paraissent d’autant plus convaincantes qu’elles sont rendues dans la gamme mentale et sémantique propre à ce personnage qui a dû galérer très tôt pour survivre.

J’ai beaucoup savouré la lecture de ce roman subtilement noir. Je l’ai lu comme j’aurais écouté un duo pour piano et contrebasse. Le piano jouant la plupart du temps lento et moderato, et la contrebasse tapant sur les cordes et les nerfs d’un suspense qui avance masqué, polymorphe, parano.
Maestro Jim !
Johnny Karlitch, 52 romans par an, semaine 13 (An 2) : semaine du lundi 28 mars au dimanche 3 avril 2016.

Extrait

Le narrateur, un tueur à gages, se remémore l’épisode où il a été pris en stop par un écrivain.

« C’était un écrivain, sauf que ce n’était pas le nom qu’il donnait à son métier. Il se disait marchand de merde.
– Vous avez remarqué l’odeur ? demanda-t-il. Je viens juste de décharger une cargaison de fumier à New York, et je n’ai pas eu le temps de me faire désinfecter.
La seule odeur que je sentais, c’était la gnôle qu’il avait bue. Il continuait de parler, pas du tout avec des grandes phrases, comme on aurait pu s’y attendre de la part d’un écrivain, et il était vraiment tordant.
Il m’expliqua qu’il avait une ferme dans le Vermont, et qu’il n’y faisait rien pousser d’autre que les parties les plus intéressantes de l’anatomie féminine. Et il disait tout ça sans rire, sans même un sourire de temps en temps, et à la façon dont il en parlait, on était presque tenté de le croire.
– En guise d’engrais, j’utilise du fumier de chèvres sauvages. Ce sont des chèvres domestiques, au début, mais elles ne tardent pas à redevenir sauvages. À cause de l’odeur, vous comprenez ? Je leur donne à boire de l’alcool de grain de premier choix et elles ont leur fosse d’aisance privée pour prendre des bains. Mais rien n’y fait. Vous devriez les voir, la nuit, quand elles se mettent à hurler, debout sur la tête…
Je souris, me demandant pourquoi je ne lui fermais pas le bec.
– Je ne savais que les chèvres hurlaient, dis-je.
– Si, elles le font, quand elles sont suffisamment sauvages.
– Et c’est tout ce que vous cultivez ? demandai-je. Vous ne faites pas pousser des corps après ces… ces choses ?
– Bon Dieu ! (Il se tourna vers moi comme si je l’avais injurié.) Comme si je n’avais pas déjà assez de boulot. Même les culs et les seins s’arrachent comme des petits pains, sur le marché. Le seul article qui se vende encore mieux que ça, c’est ce-que-vous-savez. (Il me passa la bouteille, avala lui-même une gorgée et il se calma un peu.) Oh ! je ne cultivais pas que ça, autrefois. Des corps. Des visages. Des expressions. Des yeux. Des cerveaux. Je les faisais pousser dans une petite chambre à trois dollars par semaine, dans la quatorzième rue, et je bouffais de l’aspirine quand je n’avais pas assez de fric pour me payer un hamburger. Et de temps en temps, un éditeur tout-puissant descendait jusqu’à chez moi ramasser ma récolte et la débitait en tranches, à deux dollars cinquante l’exemplaire, et, ô miracle, si je le couvrais de louanges sans jamais insinuer que c’était le dernier des radins, il dépensait trois ou quatre dollars pour la publicité, et les ventes du livre grimpaient jusqu’à neuf cents exemplaires, et il me versait dix pour cent des bénéfices… quand il se décidait à me donner quelque chose. (Il cracha par la fenêtre et avala une autre gorgée.) Et si vous conduisiez un moment ?
Je me glissai sur ses genoux pour m’installer au volant, et je sentis ses mains me frôler.
– Faites voir le surin, dit-il.
– Le quoi ?
– L’eustache, la lame, le couteau, nom de Dieu. Vous ne comprenez pas l’argot ? Vous n’êtes pourtant pas éditeur, non ?
Je le lui donnai. Je ne voyais pas ce que j’aurais pu faire d’autre. Il tâta le tranchant de la lame avec son pouce. Puis il ouvrit la boîte à gants, farfouilla à l’intérieur et en sortit une petite pierre à affûter.
– Bon sang, dit-il en passant la lame dessus, d’avant en arrière, vous devriez garder ce truc mieux aiguisé que ça. On ne peut pas faire du bon boulot avec un engin pareil. J’aimerais autant essayer de trancher une gorge avec une latte de sommier… Ma foi (il me le rendit), c’est tout ce que je peux faire… Si vous ne frappez pas ailleurs qu’au ventre, ça pourra aller.
– Enfin, voyons, fis-je. Qu’est-ce que…
– Regardez la route. »
(L’écrivain réitère le même comportement, mais avec un pistolet et un revolver cette fois, en demandant à son passager de les essayer sur lui, ndb.)
Finalement, il éclata de rire – mais pas de la même façon que la première fois, d’un rire plus amical – et il remit le Luger à ma ceinture et son Colt dans la boîte à gants.
– Ça ne rime pas à grand-chose, tout ça, hein ? Jusqu’où voulez-vous aller ?
– Le plus loin possible, répondis-je.
– Parfait. Alors, ce sera le Vermont. On aura le temps de parler.
On roula toute la nuit, conduisant à tour de rôle ; on ne s’arrêtait que pour prendre du café et des sandwiches, et presque tout le temps, l’un de nous deux parlait. Pas pour raconter notre vie, ça n’avait rien de personnel, je veux dire. Il n’était pas curieux. On parlait seulement de livres, de la vie, de la religion, et de choses comme ça. Et tout ce qu’il disait était si bizarre que j’étais sûr de m’en souvenir, mais en fin de compte, tout semblait devoir se résumer assez bien en une seule idée.
Bien sûr que l’enfer existe… (Je l’entendais encore, en ce moment, allongé sur le lit, le corps de Fay écrasé contre le mien, sentant son souffle sur mon visage) … L’enfer, c’est le désert sinistre où le soleil n’apporte ni chaleur ni lumière, et où l’Habitude nourrit de force le Désir Sénile. C’est le lieu où le mortel Besoin cohabite avec l’immortelle Nécessité, et où la nuit devient horrible quand s’élèvent les gémissements de l’un et les cris d’extase de l’autre. Oui, l’enfer existe, mon garçon, et il n’est guère besoin de creuser pour le trouver…
Quand je le quittai enfin, il me donna cent quatre-vingt-treize dollars, presque tout ce qu’il avait dans son portefeuille, et il ne garda qu’un billet de dix. Et je ne le revis jamais, je ne sais même pas son nom.
Fay se remit à ronfler. »