Semaine 23 (An 2): Identification des schémas, de William Gibson

Identification des schémas, de William Gibson

(Pattern Recognition – traduit de l’américain par Cédric Perdereau)

Éditions Au diable vauvert, 2004

 

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Schémas à fabriquer

« Tommy Hilfiger, ça ne rate jamais. Pourtant elle se croyait à l’abri, maintenant. À New York, on lui avait dit qu’il était en pleine dégringolade. Comme Benetton. Que le nom allait rester, mais pour elle, le poison serait dissipé. C’est une question de contexte, ici. À Londres, elle est prise au dépourvu. La réaction est instinctive. Comme quand on mord dans une feuille d’alu.
Un coup d’œil à droite, l’avalanche déboule. Une montagne de Tommy déferle dans sa tête.
Mon Dieu, mais ils ne savent pas ? Ce truc est un simulacre de simulacre de simulacre. Un ersatz dilué de Ralph Lauren, déjà reliquat de la gloire passée des Brooks Brothers, eux-mêmes tout juste à la hauteur de Jermyn Street et de Savile Row, agrémentant leur prêt-à-porter de maille polo et de galons de régiment. Mais Tommy, c’est vraiment le degré zéro. Le trou noir. Il doit y avoir un plancher Tommy Hilfiger, en dessous duquel on ne peut pas descendre. On ne peut pas s’éloigner davantage de la source, se vider davantage de sa substance. Du moins, elle l’espère, sans savoir. Elle suppose que c’est même exactement ce qui garantit la longévité de la marque.
Il faut qu’elle sorte de ce logorinthe, et vite. Mais l’escalator vers la rue la replongera dans Knightsbridge, qui n’a plus l’air si salvateur. Elle se souvient que la rue descend. Entraîne toujours son énergie vers cet autre nexus fatal : vous qui entrez chez Laura Ashley, abandonnez tout espoir. »

Le lecteur avance, quelque peu dérouté, comme sous le contrecoup d’un décalage horaire sémiotique, le long des premières pages de ce roman, lesquelles, à part l’annonce d’une intrigue à venir assez sibylline, ont des allures de chronique de mœurs urbaines et de tics et tocs sociaux, rédigée par un transfuge du CNRS (département sociologie) qui opérerait dans les rubriques mode et tendance d’un Vogue réformateur.
Une fois l’effet jet-lag estompé, le lecteur constate qu’il s’est maintenant familiarisé avec une cousine américaine de Jane Birkin, Cayce Pollard, 32 ans, qui ne porte que du blanc, du noir et du gris, avec ses cheveux sombres et ses yeux gris pâle. Un look qui aspire à une sorte de « neutralité sémiotique ».
Dans le milieu des fabricants de mode et d’articles & accessoires tendance qui ont recours à ses services, elle est connue pour être une « chasseuse de cool » freelance : « Les fabricants l’emploient pour les tenir informés de la mode de la rue. Cayce a donc roulé sa bosse. On l’a déjà lâchée dans des quartiers comme Dogtown, où le skateboard est né, pour explorer les racines et trouver le prochain gros coup. (…) Elle a rencontré le premier type à avoir porté sa casquette à l’envers. Un Chicano. »

Au début du récit, Cayce se trouve à Londres, dans l’appartement d’un ami vidéaste qui est en tournage en Russie. Elle vient d’arriver de New York et elle essaie de récupérer son âme qui tarde à la rejoindre, traînant au bout de son cordon ombilical gris, quelque part au-dessus de l’Atlantique. Conséquence du décalage horaire, qu’elle a toujours subie, et subira encore.
Elle a une phobie (entre autres) particulière, assez inattendue pour une “sourcière” à l’affût des tendances de la mode et des mèmes sociétaux : elle est allergique aux logos des marques. D’où sa tendance à la neutralité existentielle, mentionnée plus haut. « Ce qu’on prend généralement pour du minimalisme à outrance est un effet de sa surexposition aux moteurs de la mode. Chez elle, cela a déclenché l’éradication impitoyable de tout signe distinctif sur ce qu’elle porte. Elle est, littéralement, allergique à la mode. Elle ne tolère que ce qu’on aurait pu porter sans susciter le moindre commentaire à n’importe quel moment entre 1945 et 2000. C’est une zone non frimeur à elle seule, une école d’anti unipersonnelle, dont l’austérité même menace régulièrement d’engendrer des disciples. » Selon l’une de ses amies, Cayce « s’est éloignée du matérialisme, est surnaturellement adulte, et n’a besoin d’aucune preuve extérieure d’identité ».

Voilà le personnage féminin atypique, et principal, dont le lecteur doit s’accommoder pour réussir à opérer sa propre reconnaissance des structures qui sous-tendent un récit assez cérébral, quoique animé par une intrigue de thriller, et traversé par des personnages, de premier plan et secondaires, tordus, tordants et pittoresques, tel ce Voytek, un jeune Polonais blond en baggies noirs de skater et, en travers de la poitrine, une éternelle besace renfermant des Sinclair ZX81 qu’il collectionne, un petit ordinateur personnel des années 80 avec 1 K de mémoire vive, que l’acheteur devait lui-même programmer ; ou ce Hobbs, un Sam Beckett aux ongles noirs, grincheux et matheux de Cambridge, passé par la NASA et qui est passionné de Curtas, de petites calculatrices mécaniques en forme de grenade.

La raison de la présence de Cayce Pollard à Londres ? Une réunion dans les bureaux de Blue Ant (Londres) pour qu’elle scanne, scrute et jauge (en quelques secondes), avec sa perception ultra-aiguë du design, le nouveau logo d’une grande marque internationale de chaussures de sport et qu’elle rende son verdict : un oui, ou un non, que personne, dans ce dernier cas, ne cherchera à discuter : « Le contrat de Cayce pour une consultation de ce type stipule qu’on ne lui demandera en aucun cas de critiquer, ou de donner le moindre conseil créatif, le moindre apport que ce soit. Elle n’est là que pour servir de réactif humain très spécialisé. »

Blue Ant est une société installée à l’international, une agence consultante en marketing. Son PDG et fondateur, le jeune Hubertus Bigend, « un Tom Cruise belge nourri de sang de vierge et de truffes de chocolat », pense que « nous n’avons aucun futur car notre présent est volatil » ; c’est-à-dire que, dans l’esprit de ce personnage, notre “maintenant” ne demeure pas assez longtemps durable pour que l’on puisse imaginer un futur très probable qui s’établirait selon nos prévisions, et que « nous nous contentons de limiter la casse. De faire tourner les scénarios du moment. Identification des schémas ».
La mission du logo des chaussures de sport est secondaire pour lui. Il tient à séduire la chasseuse de cool avec une autre mission, plus spécifique et spéciale : retrouver “l’auteur” du Film.

Le Film ! Un phénomène de culture underground, une œuvre cinématographique presque monochrome non identifiée, distillée sur le Web en courtes séquences appelées « fragments ». Les premières apparitions de ces énigmatiques fragments filmiques ont vite fait de générer par effet de bouche-à-oreille un mouvement sous-culturel international à l’allure de secte avec des partisans passionnés surnommés « les Filmeux », qui en débattent sur de nombreux sites, et principalement sur le F:F:F (Fetish Film Forum).
Il y a les Progressifs et les Complétistes : les premiers pensent que « le Film est composé de fragments d’une œuvre en cours de création », et les seconds, que « ces fragments sont des extraits d’une œuvre finie, que son auteur a décidé de dévoiler par morceaux dans un ordre non séquentiel ».

Pour Cayce, le Film est devenu une obsession, autant intellectuelle que psychologique, une bulle onirique qui l’isole de son travail et de ses phobies : « Tout ce qui ne concerne pas le Film est Hors Sujet. Les nouvelles. Le monde, en somme. Hors Sujet. »
Pour Hubertus Bigend, en revanche, dont les stimuli sont le marketing, la publicité, la stratégie média, le Film est « l’exemple le plus efficace de marketing sauvage » qui génère un intérêt de consommation pour un produit qui n’a pas encore été identifié. Il en est épaté car il sait qu’« il faut beaucoup plus de créativité pour le marketing des objets, de nos jours, que pour leur fabrication. Qu’il s’agisse de chaussures ou de films », et le Film est un phénomène d’incitation qui s’accorde avec son credo de base : « Toute la publicité s’adresse à cet esprit plus vieux que le cortex (le cerveau reptilien et le cerveau limbique, ndb), plus profond, au-delà du langage et de la logique » et qui fait de nous des bêtes prêtes à consommer.
Il veut donc que Cayce retrouve “l’auteur”, elle aura carte blanche, et illimitée.

Le récit va bientôt atteindre sa vitesse de croisière, au rythme de pistes et de rebondissements subtilement farfelus, de Londres, à Tokyo, à Moscou, rythme au suspense ayant été déjà annoncé dans les premiers chapitres par une mystérieuse effraction dans l’appartement londonien où réside Cayce, ce qui l’a poussée à imiter James Bond dans Casino Royale en plaquant avec sa salive chaque fois qu’elle sortait un cheveu entre la porte et le chambranle.
Effraction dont elle découvrira peu à peu les motifs, aidée puis accompagnée en cela par un ami virtuel de F:F:F, Parkaboy, qu’elle pense être gay et qui introduira une couleur de gaieté dans le gris de son âme qui traîne encore au-dessus des décombres évanouis de Ground Zero.
William Gibson a écrit Pattern Recognition en 2002.
Johnny Karlitch, 52 romans par an, semaine 23 (An 2) : semaine du lundi 6 au dimanche 12 juin 2016.

Extrait

« – Tu es dans un bar, tu prends un verre, dit Magda.
Ils sont tous les trois serrés dans un coin d’un pub de Camden, déjà bourré de monde, à boire de la bière rousse.
– Je sais, dit Voytek, étonné.
– Non ! Je veux dire, imagine. Tu es dans un bar, tu prends un verre, et la personne à côté de toi commence à parler. Quelqu’un de plutôt mignon. C’est très agréable. Et à un moment, il ou elle, on a aussi des hommes, mentionne cette nouvelle marque géniale de streetwear, ou l’excellent petit film qu’il ou elle vient de voir. Pas du tout un speech de vente, tu vois. Juste une mention au passage. En bien. Et tu sais ce que tu fais ? C’est ça qui me démonte ! Tu sais ce que tu fais dans ce cas-là ?
– Non, répond Cayce.
– Tu dis que tu l’aimes aussi ! Tu mens ! Au début, j’ai cru qu’il n’y avait que les hommes pour faire ça, mais les femmes aussi ! Tout le monde ment !
Cayce a entendu parler de ce genre de publicité à New York, mais elle ne connaissait personne qui en faisait.
– Et après, on emporte ça avec soi, poursuit-elle. Cette mention favorable, associée à un membre attirant du sexe opposé. Qui a montré un certain intérêt pour votre compagnie, à qui on a menti pour faire bonne impression.
– Mais ils achètent juste des jeans, demande Voytek, ou voient le film ? Non !
– Exactement, intervient Cayce. C’est pour ça que ça marche. Ils n’achètent pas le produit. Ils recyclent l’information. Ils l’utilisent pour impressionner la prochaine personne qu’ils rencontreront.
– Façon efficace de disséminer l’information ? Je ne crois pas.
– Mais si, insiste Cayce. Le modèle est viral. Très ciblé. Les lieux sont choisis avec soin…
(…)
– Quel genre de publicité vous faites ? demande Margot à Cayce.
– Je consulte pour des designs. Et je chasse le “cool”, ajoute-t-elle pour rendre la conversation plus palpitante. Mais je n’aime pas cette dénomination. Les fabricants m’emploient pour les tenir informés de la mode de la rue.
– Et vous aimez mes chapeaux ? demande Magda, soudain ranimée.
– J’aime beaucoup vos chapeaux, Magda. J’en porterais, si je mettais des chapeaux.
Magda hoche la tête, très excitée.
– Mais le “cool” – et je ne sais pas pourquoi cette expression vieillotte est restée, d’ailleurs – n’est pas inhérent. C’est comme un arbre qui tombe dans la forêt.
– Il n’entend rien, déclare Voytek, solennel.
– En fait, pas de clients, pas de cool. Question de comportement de groupe autour d’une classe particulière d’objets. Je fais de la reconnaissance de schémas. J’essaie de reconnaître un schéma avant les autres.
– Et après ?
– Je mets un producteur sur le coup.
– Et ?
– Ça devient un produit. Des unités. Un marché.
(…)
– Donc, reprend Magda, on m’utilise pour établir un schéma ? Pour fausser ça ? Pour contourner une partie du processus…
– Oui.
– Alors pourquoi ils essaient de le faire avec ces satanés clips d’Internet ? Le couple qui s’embrasse dans une porte ? C’est un produit ? On ne nous dit rien…
Et Cayce la regarde fixement. »

Semaine 22 (An 2): Par vent debout, de J. F. Freedman

Par vent debout, de J. F. Freedman

(Against the Wind – traduit de l’américain par Jean Clem)

Éditions J’ai lu, 1994

 

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« Pour une fois, rien qu’une fois, faire les choses correctement »

Will Alexander est avocat. Un redoutable grand avocat de la défense.
Will Alexander n’est pas bien dans sa peau. Donc, il boit.
Qu’est-ce qui le perturbe au point de rechercher l’oubli dans l’évasion éthylique ?
Un premier divorce qui a laissé en rade un beau projet de relation père-fille, fillette celle-ci et écartelée entre maman et papa ?
Un second, où l’ex-reine de cœur s’est transformée en sorcière avide de sous ?
Pourtant, dans sa profession, il s’en sort brillamment en tirant la plupart du temps un joker gagnant de sa sombre cape de justicier sans peur ni reproche.

Alors, quel conflit intime tarabuste-t-il Will Alexander ?
Parce que ce conflit méconnu lui a coûté, primo, de voir pour cause d’ébriété réitérée et de chasse aux jupons bariolés son nom barré du bureau d’avocat, dont l’enseigne portait haut son nom, et secundo, de se retrouver contraint pour sauver la mise de sa vie d’accepter de sauver celle de quatre totalement sinistres bikers accusés de meurtre.

Peut-être trouverions-nous un élément de réponse ici : « Je plane, explosé au-delà de toutes limites, assis dans une sorte de sauna, une cabane plantée à l’est de Taos en compagnie d’un vieil ami indien, Tomas Lost Ponies, le célèbre shaman Pueblo. C’est un homme qui ne cesse de sourire et de rire alors que lui et son peuple sont écrasés depuis aussi loin que remonte sa mémoire, ce qui dans son cas représente soixante-dix-sept ans, bien qu’il ne paraisse guère plus âgé que moi, peut-être même pas du tout. D’un point de vue strictement légal, je ne devrais pas me trouver là : ceux qui ne sont pas membres de la Native American Church, c’est-à-dire ceux qui n’ont pas au moins un huitième de sang indien, n’ont pas le droit de participer à ces rituels et encore moins celui de prendre du peyotl, qui n’est pour la justice ignorante et brutale des Américains d’origine anglo-saxonne qu’une drogue hallucinogène comme une autre, donc intrinsèquement mauvaise et dangereuse. Je devrais naturellement, en tant qu’officier de justice, être très au fait de ce qui est légal et de ce qui ne l’est pas. Mais je suis un invité ici, il serait de mauvais aloi de refuser l’hospitalité de mon hôte. Puis je sais, en me drapant de nouveau dans la robe noire de ma profession d’avocat, que si la justice est sévère, c’est aussi une maîtresse compréhensive et capable de compassion (au moins dans les manuels de droit de première année), et que les lois sont une mosaïque d’événements incertains, confus, de sorte que le dossier d’aujourd’hui, Martin contre Dugenou, sera demain celui de Dubois contre l’Éducation nationale.
Je suis, donc je plane. Et si une chose aussi bonne est illégale, va te faire… »

Le ton est donné, ironique, humoristique, perspicace, caustique, et J. F. Freedman le maintient tout au long d’un récit qui alterne de palpitantes joutes entre plaidoirie et réquisitoire dans le ring du prétoire avec des échanges désabusés comme des directs d’ancienne affection et des étreintes de nouveaux étrangers dans le no man’s land relationnel d’un couple divorcé.
Une autre ligne narrative, antérieure à la ligne principale, intervient par intermittence (elle se distingue par sa typographie en italique). Avec ce procédé qui passe outre au point de vue monopolisé par le personnage principal, le romancier nous révèle des actions et des situations que les personnages impliqués pourraient rapporter fidèlement ou avec des omissions et des remaniements, intentionnels ou non.
Cependant, même ce point de vue parallèle qui fonctionne comme une sorte de flash-back de la narration, n’est pas omniscient : des faits et pensées auraient pu lui échapper.
D’où, relativement au procès en cours où la vie des quatre bikers et l’espérance de vie professionnelle de leur avocat sont mises sur la sellette, un suspense habilement entretenu entre ce que la narration dit et montre et ce qu’elle omet de faire entraîne le lecteur qui sourit de contentement face à la solidité de structure de l’intrigue et qui s’intéresse fortement aux enjeux éthiques qui motivent, accablent et encouragent ce héros à la dégaine désenchantée et néanmoins convaincu de la nécessité de ne pas se désister des principes personnels fondamentaux.

« J’assène mon poing avec une telle violence sur la table que je les fais tous sursauter.
– Tout ce que je demande c’est la vérité, hurlé-je. La vérité simple, brut de décoffrage. Avec ça, je vous défendrai même si vous êtes coupables, à fond. Mais là, je ne peux pas.
– On vous l’a dite, la vérité.
Loup Solitaire (chef de la bande des bikers) me fixe.
– Mon cul. (Je referme leur dossier.) Adressez-vous à quelqu’un d’autre. Je ne supporte pas qu’on me mente.
– On vous a dit la vérité, répète-t-il, le regard de plus en plus fixé sur moi. On vous a dit la putain de vérité !
Nous sommes tous les deux debout désormais et nous nous hurlons à la figure.
– Vous êtes des sacs à merde de menteurs, tous tant que vous êtes !
– C’est la vérité ! hurle-t-il en retour, tout aussi enragé. On sait pas de quoi vous parlez, bordel !
(…)
La vérité, c’est que je ne peux pas lâcher. Si la situation ne tanguait pas au cabinet (d’avocats), si Patricia (sa première femme) ne m’avait pas lancé sa bombe en pleine figure, si je n’étais pas sur le point de conclure avec Holly (la seconde), et si tout ce qui semble s’être ligué contre moi pour me détruire n’existait pas, je le ferais peut-être. Mais ces quatre-là sont tout ce qui me reste maintenant. Leur affaire va me soutenir financièrement (c’est dégueulasse et ça a l’air injuste comme idée, mais c’est comme ça), et va me donner le temps de voir venir. Tout au fond de moi, je sais qu’avec Andy et Fred (les associés qui l’ont laissé tomber) ce ne sera jamais plus comme avant. Même si je ne les avais pas envoyé balader dans un accès de colère infantile et borné de suffisance, les ponts auraient été coupés de toute façon dès ce qu’ils ont fait. Il va falloir que je recommence de zéro. Ce n’est certainement pas la pire chose du monde compte tenu de mon excellente réputation d’avocat pénal, mais ça fait peur tout de même.
De plus, je n’aime pas abandonner mes clients. Je ne l’ai jamais fait, même lorsque j’avais les meilleures raisons de le faire, les deux ou trois fois où ils me mentaient au nez. Je crois toujours que “tout accusé a droit à la meilleure défense”, quelle que soit l’opinion de la société à son égard. Et puis j’apprécie ce genre d’affaire : j’aime les clients comme eux, les marginaux qui vivent dangereusement, qui représentent tant de choses que nous abominons, qui nous effraient, qui nous incitent à fuir pour nous mettre à l’abri. Je me mets à l’abri tout autant que le voisin ; aussi, quand l’occasion m’est offerte de bondir sur mes petites jambes et de hurler un peu, je fonce. C’est libérateur.
Et il est possible qu’ils disent la vérité. Cela s’est déjà vu aussi. »

La vérité, c’est que certains haut placés, et visant encore plus haut, ont décidé qu’elle ne serait jamais révélée. C’est son opposé qui est affirmé et toute l’opinion publique suit les allégations répandues à l’encontre d’individus effrayants, et la justice a en quelque sorte déjà signé la condamnation à mort des bikers.
Et une fois que Will Alexander sera intimement convaincu de l’innocence de ses quatre clients, ce sera la rage d’écraser des pourris qui le lancera dans une enquête pleine de rebondissements et faisant apparaître de nouveaux personnages, chacun plus extravagant que l’autre. Non, on ne s’ennuie nullement avec ce thriller juridico-policier.
Moi, j’ai été emballé et carrément épaté. Les bons romanciers qui ne se la pètent pas dans l’auto-frime et dans la moi-j’t’invente-un-nouveau-langage-d’élite-intello, je les aime fort. A. Dumas, nous te saluons.
Johnny Karlitch, 52 romans par an, semaine 22 (An 2) : semaine du lundi 30 mai au dimanche 5 juin 2016.

Extrait

« Mais il existe parmi nous des millions de gens qui ne se considèrent pas comme membres de la communauté de base ? Même si, en termes strictement économiques, ils parviennent à accéder au niveau des classes moyennes, ils continuent à se sentir étrangers, à part. Et quand on n’appartient pas au groupe, pourquoi devrait-on obéir à ses lois ? Je pense que la plupart de ces personnes estiment n’avoir jamais eu le moindre choix, telles ces familles qui vivent d’aides diverses depuis quatre générations sans avoir jamais connu autre chose. Mais d’autres, comme les bikers, choisissent bel et bien d’être à part, en dehors. Et cela fait quelques jours, depuis leur inculpation, que je me demande pourquoi.
Je pose la question à Gene.
– Pourquoi en est-il ainsi ?
– Parce que dans cette société, m’explique-t-il soudain sans distance, il faut qu’il y ait des perdants. Je veux dire, cette idée de gagnants, hein, le truc américain, gagner, les gagnants… Eh bien, pour qu’il y ait des gagnants, pour que le système marche, il faut également des perdants, d’accord ? Et pour le pékin moyen, à qui on a bourré le crâne toute sa vie en lui disant que si tu fais ça et ça tu feras partie des gagnants, les gens comme nous, pour qui tout ça n’est qu’un gros tas de conneries et qui le disent bien haut et bien fort, les gens comme nous ce sont des perdants pour eux, d’accord ? Et les gagnants doivent toujours être du bon côté du manche, d’accord ? Donc, les gens comme nous, considérés d’avance comme les perdants, on aura l’autre côté, le mauvais.
– Vous reconnaissez dons être des perdants, dis-je.
– Des clous ! (Il finit sa première nouvelle bière, vide la moitié de la seconde en une seule gorgée.) C’est vous qui voyez en nous des perdants. Nous, nous nous considérons comme les plus grands gagnants de tous les temps. »

Semaine 21 (An 2): Des Larmes sous la pluie, de Rosa Montero

Des Larmes sous la pluie, de Rosa Montero

(Lágrimas en la lluvia – traduit de l’espagnol par Myriam Chirousse)

Éditions Métailié, 2013

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« – Je sais qui tu es, je sais comment tu es. Je t’ai vue.

– Ah, oui ? bredouilla la rep.

– J’ai vu ton dessin essentiel. »

Une situation étrange et violente se met en place et explose dans les sept premières pages de ce roman de cyberpunk. Entre-temps, le lecteur a fait la connaissance d’un personnage féminin, Bruna, dont nous découvrons en petites touches parsemées par la romancière la nature androïde, une « réplicante » tout ce qu’il y a de plus humain sans l’être tout à fait, qui se réveille au crépuscule dans son appartement planté en pleine mégapole de l’an 2109, avec une gueule de bois qui lui martèle le crâne et une pensée obsessionnelle à propos d’un certain délai chiffré en années, mois et jours. En plus de son crâne, quelqu’un martèle sa porte. Bruna demande à son ordinateur domotique d’afficher à l’écran le visiteur importun : une voisine, qu’elle croise parfois, et qui, aussitôt entrée, tente de l’étrangler. Bruna, conçue, programmée et entraînée pour combattre, prend le dessus. L’assaillante, hystérique, les yeux hallucinés, fendus par la pupille verticale caractéristique des « reps », l’accuse, et tous les techno-humains comme elle, de lui avoir implanté « leurs sales trucs pour la transformer en l’une des leurs », puis elle s’arrache un œil et perd connaissance. Via son majordome robotique, Bruna appelle les Urgences officielles, lesquelles réclament le numéro de l’assurance de la victime. Bruna n’ayant trouvé ni le bracelet-ordinateur usuel, ni aucune plaque civile ou puce d’identification, les Urgences coupent la communication. Elle contacte alors les Samaritains, une association civile qui offre des services médicaux aux non assurés. L’employé de l’association cherche à savoir si la victime est humaine ou techno-humaine, et Bruna lui lance, furieuse, que « cette question est anticonstitutionnelle ». « Tout le monde savait qu’ils donnaient la priorité aux humains, naturellement. Ce n’était pas une pratique légale, mais ça se faisait. Et le pire, se dit Bruna, c’est qu’il y avait une certaine logique à faire ça. Quand un service médical était débordé, peut-être qu’il était plus judicieux de privilégier ceux qui disposaient d’une espérance de vie bien plus longue. Ceux qui n’étaient pas de précoces condamnés à mort, comme les reps. Qu’est-ce qui était le plus rentable : sauver une humaine qui pourrait vivre encore cinquante ans, ou une techno-humaine qui n’en avait peut-être plus que pour quelques mois ? Un ressentiment amer et glacé monta dans sa bouche. »

Bruna Husky est une réplicante de combat, elle est athlétique, de grande taille, a le crâne rasé et un tatouage en forme de ligne noire qui parcourt verticalement son corps de son front jusqu’à son orteil et boucle la boucle en remontant jusqu’à l’arrière de son crâne. Après avoir servi ses constructeurs durant ses deux premières années de vie, elle a été affranchie et a intégré la vie civile en tant que détective privée. Au début du récit, il lui reste à vivre quatre ans, trois mois et vingt-neuf jours.
Bruna est âgée de six ans rep ou trente et un ans virtuels. Car tous les reps ont un âge situé entre vingt-cinq et trente-cinq ans, leur espérance de vie étant de dix années environ avant que la TTT (Tumeur totale techno) ne les fasse dépérir et mourir en quelques semaines. Ils “naissent” munis d’une mémoire artificielle, dont le “scénario” est rédigé par des « mémoristes », des écrivains qui créent les quelques centaines de souvenirs qui forgent une mémoire et une identité.
Il y a un demi-siècle, en 2053, les premiers androïdes ont été fabriqués à partir de cellules-souches soumises à un développement accéléré, pour être exploités dans les milieux éprouvants des colonies minières extra-planétaires. Appelés Homolabs au début, on les désignera ensuite sous le nom de réplicants, « terme tiré d’un vieux film futuriste très populaire au 20e siècle », autrement dit du mythique Blade Runner.

Si Blade Runner de Ridley Scott (produit en 1982 et au scénario adapté d’un roman de Philip K. Dick, Les Androïdes rêvent-ils de moutons électriques ?, publié en 1968), qui, loin d’être un chef-d’œuvre, n’en est pas moins un excellent et mémorable film de science-fiction, a une raison d’être qui le transcende, c’est la séquence – culte ou cultissime, on sera toujours à court de termes pour signifier son profond impact sur la réflexion ontologique à propos de l’être et de l’existence – la séquence où, suite à une inversion spectaculaire de la notion de « bons vs méchants », le réplicant prénommé Roy, un super-androïde qui égale, et surpasse l’homme, accomplit un terrible acte de dernière volonté en sauvant la vie de l’exécuteur mandaté et payé par le système pour le détruire. Dans les dernières paroles qu’il prononce avant de “s’éteindre”, Roy déclare que « tous ces moments » vécus, ressentis, sa vraie mémoire, sa propre identité acquise après sa rébellion, « seront perdus comme des larmes sous la pluie ».

Voilà le point de départ du roman de Rosa Montero : l’angoisse existentielle éprouvée par un androïde, son désir irrépressible d’avoir une identité propre, d’être reconnu dans son individualité et, surtout, de vivre plus que ne le permet la “date d’expiration” imposée par les constructeurs créateurs.
La différence avec les réplicants de Philip K. Dick, c’est que les créatures de Montero sont faites de chair et de sang, et vivent deux fois plus longtemps.

Il serait déplacé, impropre et proprement irraisonné de soutenir que le roman de Rosa Montero appartient au genre de la fanfiction.
Née en 1951, l’auteure signe avec Des Larmes sous la pluie (2011) un roman d’éternelle jeunesse, avec lequel elle rend hommage à un aîné, à qui elle emprunte la notion de personnage-“réplicant torturé par sa condition” et le concept d’implants mémoriels, en créant un récit original très personnel, animé par une héroïne forte et fragile, lucide et désespérée, solitaire, rescapée d’une tragédie amoureuse dont elle survit en endurant les séquelles, qui évolue dans une civilisation hypertechnologique soumise aux contraintes et retombées de la géopolitique et de l’exopolitique.
Car il y a près d’une décennie que le processus d’unification a abouti à la création des États-Unis de la Terre, dans le but d’adopter une attitude collective et concertée dans les échanges établis avec les civilisations extraterrestres.
Cependant, deux États-colonies ont fait scission avec la gouvernance planétaire, deux mondes flottants plutôt, orbitant dans l’espace, sectaires et isolationnistes.
Et sur Terre, deux mouvances politiques irriguent une situation conflictuelle latente, un résidu de la Guerre Rep provoquée par l’insurrection des premiers homolabs traités en esclaves : la mouvance pro-rep antiségrégationniste qui prône une coexistence humains-reps et la mouvance suprémaciste humaine qui veut éradiquer les réplicants, accusés de comploter pour prendre le contrôle de la planète.
Résultat : en pratique et officieusement, les reps sont considérés comme des citoyens de troisième classe.
Mais la situation prend une allure inquiétante lorsque des reps commencent à mourir dans des circonstances atroces et mystérieuses. Point commun de ces morts, présentées comme des suicides : la présence d’un implant de mémoire adultéré dans le cerveau de chaque victime.
C’est dans ce contexte annonciateur de grands troubles à venir que Myriam Chi, leader du MRR (Mouvement radical réplicant), un groupe d’activistes techno-humains, fait appel à Bruna Husky pour qu’elle enquête sur ces implants qui sont proposés dans le marché noir et sur des menaces adressées à sa personne.

Téléportation, colonies spatiales totalitaires, eau purifiée vendue au détail, arbres artificiels, falsification des archives de l’Histoire, communication holographique, chirurgie esthétique généralisée, zones d’Air Zéro, Terroristes instantanés qui se font exploser pour protester contre le Système, extraterrestres captant les pensées des personnes avec lesquelles ils ont eu un rapport sexuel, mémoriste pygmalion et parèdre…, Des Larmes sous la pluie est un roman sombre, pessimiste, dystopique, comme se doit de l’être un bon roman de cyberpunk.

Hélas ! – et un “hélas” qui connote “mais”, “par contre” et “malheureusement”, avec un grand point d’exclamation –, au dénouement de l’intrigue un imprévisible deus ex machina tombe comme un éléphant dans le dé à coudre. Imprévisible parce qu’invisible, insoupçonnable, non suggéré, non évoqué, non insinué auparavant au cours de l’intrigue.
Mais, bon, malgré tout la résolution ne perd pas sa cohérence et la conclusion fait gracieusement sa révérence au lecteur.

Pour ma part, j’ai pris un énorme et intelligent plaisir à la lecture du roman de Rosa Montero, au point que j’ai énormément envie de revoir Bruna Husky, et, si possible, de m’assécher en sa compagnie la mare croupissant d’idées noires au comptoir du bar d’Oli, un soir de spleen.
Johnny Karlitch, 52 romans par an, semaine 21 (An 2) : semaine du lundi 23 au dimanche 29 mai 2016.

Extrait

« Et Bruna se trouvait maintenant allongée dans un lit de privation sensorielle, sur un matelas de légères boules d’air, avec des lunettes virtuelles qui la faisaient se sentir au milieu du cosmos. Elle flottait placidement dans les ténèbres stellaires, sans poids ni corps. En ce lieu reculé et confortable parvint la voix légèrement mielleuse de Virginio Nissen.
– Dis-moi trois mots qui te font mal.
Il fallait répondre vite, sans réfléchir.
– Blessure. Famille. Douleur.
– Éliminons le premier : sémantiquement trop pollué. Pense à ta famille et dis-moi trois autres mots qui te font mal.
– Rien. Personne. Seule.
– Que signifie rien ?
– Que c’est un mensonge.
– Qu’est-ce qui est un mensonge ?
– Nous en avons déjà parlé plein de fois.
– Encore une fois, Husky.
– Tout est un mensonge… Les sentiments… Le souvenir de ces sentiments. L’amour de mes parents. Mes parents eux-mêmes. Mon enfance. Tout est devenu du vent. Ça n’existe pas et ça n’a pas existé.
– L’amour que tu ressens pour ta mère, pour ton père, il existe.
– Un mensonge.
– Non, cet amour est réel. Ton désespoir est réel parce que ton sentiment est réel.
– Mon désespoir est réel parce que mon sentiment est un mirage.
– Mes parents sont morts il y a trente ans, Husky.
– Toutes mes condoléances, Nissen.
– Je veux dire que mes parents n’existent pas non plus. J’en garde juste le souvenir. Comme toi.
– Ça n’est pas la même chose.
– Pourquoi ?
– Parce que mon souvenir est un mensonge.
– Le mien aussi. Toutes les mémoires mentent. Nous inventons tous notre passé. Tu crois que mes parents ont vraiment été comme je m’en souviens aujourd’hui ?
– Ça m’est égal parce que ce n’est pas la même chose.
– D’accord, laissons ça. Et le deuxième mot, personne ? Qu’est-ce que ça signifie ?
– Solitude.
– Pourquoi ?
– Écoute… Tu ne peux pas comprendre. Un humain ne peut pas comprendre ! Peut-être que je devrais chercher un psychoguide techno. Il y a des techno-humains qui font ça ? Même les rats… même le mammifère le plus misérable a son nid, sa meute, son troupeau, sa portée. Les reps sont privés de cette union essentielle… Nous n’avons jamais été véritablement uniques, véritablement nécessaires à quelqu’un… Je veux parler de cette façon qu’ont les enfants d’être nécessaires à leurs parents ou les parents d’être nécessaires à leurs enfants. En plus, nous ne pouvons pas avoir d’enfant… et nous ne vivons que dix ans, former un couple stable est très difficile, ou alors c’est une agonie.
Sa gorge se serra subitement et la détective se tut de peur que sa voix n’éclate en sanglots.
(…)
– Je veux dire que tu n’es vraiment important pour personne… Tu peux avoir des amis, et même de bons amis, mais même avec le meilleur des amis tu ne peux pas occuper cette place essentielle d’appartenance à l’autre. Qui va s’inquiéter de ce qui m’arrive ?
C’était formidable, se dit Bruna ironiquement : c’était réellement formidable de payer quatre-vingts ges à un psychoguide pour réussir à se pourrir l’après-midi et passer un sale quart d’heure. »

Semaine 20 (An 2): Ville de la peur, de René Belletto

Ville de la peur, de René Belletto
P. O. L. éditeur, 1997

 

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Concerto pour peur et ville

Impression mitigée à la lecture de ce roman à la fois attachant et agaçant.
De situations intimes entre frère et sœur, amis ou amants, en situations de la vie professionnelle où se succèdent enquête, filature et pistes impasses, de micro-événements du quotidien le plus anodin en événements frappés du sceau de l’horreur meurtrière, de propos style brochure promotionnelle sur les chaînes hi-fi, la musique classique, avec ses compositeurs et ses interprètes, ou sur la topographie urbaine lyonnaise, René Belletto se fiche du littérairement correct en matière de genre (ici, le roman policier comme prétexte) et alterne humour potache, sentimentalisme pré-pubère et procédures para-policières, autour d’un fil narratif sous-jacent évoquant les incessants micro-remous de la vie intérieure.

L’année d’édition de Ville de la peur est 1997. René Belletto, né en 1945, aurait donc rédigé ce roman entre 51 et 52 ans. Si nous inversons les chiffres, on pourrait tout aussi bien imaginer qu’il l’ait écrit à 15 ou à 25 ans.
D’où l’impression mitigée : attachant et agaçant. Quoique, je l’avoue sans pouvoir l’expliquer rationnellement, bien plus attachant qu’agaçant.

Drôle de charme qu’exerce une narration qui semble proclamer à chaque fluctuation du récit en chapitres courts : « C’est du Belletto et ça ne ressemble à rien d’autre ! »
Côté tessiture psychologique des personnages, c’est minimaliste ; côté intrigue, c’est un ou deux traits au-dessus du degré zéro ; côté rebondissements, que ce soit du macabre ou du grave, ceux-ci sont toujours présentés au travers d’un filtre de banalisation, comme pour pas trop s’en faire et qu’ainsi va la vie, parfois.

Qu’est-ce qui se passe dans Ville de la peur ? « Ha ha », comme diraient un ou deux personnages.
Michel Rey est un inspecteur de police, âgé de 34 ans. Mais il est surtout un mélomane (obsessionnel-compulsif) et il rêve de devenir luthier – il a déjà fabriqué quelques guitares appréciées par des guitaristes. Il voue un culte à sa jeune sœur de 19 ans, pianiste talentueuse. Il adore sa mère adoptive et il s’inquiète pour sa santé. Il a un ami policier qu’il aime beaucoup. Dans son quartier, trois dames d’âge honorable le couvent des yeux comme un jeune dieu. Il aime énormément sa ville, Lyon. Il attrape en flagrant délit un mystérieux ennemi public de quartier numéro un, âgé de 12 ans. Accessoirement, un double meurtre horrifiant est perpétré, dont l’une des répercussions sera de lui faire croiser le chemin d’une jeune femme qu’il va aimer dès la première rencontre et avec qui il va coucher à la deuxième. Au finale, ce personnage fragile et attendrissant aura une ou deux réactions impulsives et implacables, mais René Belletto, là aussi, n’en fera pas grand tapage.

Donc… à lire ?
Oui, nécessairement.
Et je vais me hâter de découvrir un deuxième Belletto.

Johnny Karlitch, 52 romans par an, semaine 20 (An 2) : semaine du lundi 16 au dimanche 22 mai 2016.

Extrait

« Michel se retrouva tout éberlué dans la rue Bellecordière. Il eut un frisson. Nadia avait raison, il ne faisait pas aussi chaud que ça. Personne dans la rue, silence total. La ville était déserte. Ses pas résonnaient fort, et la clé, quand il ouvrit la portière de l’Alfasud, déclencha une sorte de vacarme. Jamais, lui semblait-il, il n’avait entendu les sons avec autant de netteté.
Il rentra en se laissant conduire par sa voiture. Personne dans Lyon. Seules les lumières électriques signalaient la vie. Peut-être allaient-elles s’éteindre d’une seconde à l’autre, toutes d’un coup.
Chez lui, Michel fut presque soulagé d’entendre marcher la vieille Cachard, qui faisait l’une de ses nombreuse rondes nocturnes. (Ruflet, la vieille du dessous, qui était plus fragile et plus délabrée que Cachard, bien qu’elle dormît, elle, comme une souche, et qui avait une certaine fierté de ses petites maladies, prenait parfois ombrage des insomnies de l’autre et insinuait qu’elle dormait en cachette une partie de la journée. Mais Michel savait que c’était faux.)
Il commença par embrasser Saint-Thomas entre les oreilles, plusieurs fois de suite. Le chat, étonné, se laissa faire, mais resta dignement sur son quant-à-soi, comme désireux de comprendre ce qui se passait avant de faire lui-même le fou, ce qui néanmoins ne tarda guère.
Puis Michel, dans son petit atelier, contempla et caressa les pièces de bois superbes, sèches à point, dans lesquelles il taillerait sa prochaine guitare, sapin du Canada, palissandre du Brésil, cèdre d’Amérique latine.
Au mois d’août, si le destin le voulait.
Il décrocha le téléphone et composa le numéro d’Anna Nova. Mais il s’arrêta au sixième chiffre et raccrocha.
Il écouta deux des « chants sacrés » de Jan Pieterszoon Sweelinck, Diligam te Domine et Tanto tempore vobiscum sum, puis, tout en lisant dans Hifi News l’article sur les enceintes Energy Veritas v2.8, la si jolie valse du ballet Mascarade d’Aram Khatchatourian, morceau qui supportait d’être écouté un peu fort, ce dont Michel ne se priva pas, puisque aussi bien Madeleine Cachard ne dormait pas. Quant à Clotilde Ruflet, une bombe atomique pouvait exploser sous son lit sans modifier le rythme de sa respiration.
Tout en écoutant et en lisant, il pensait aux assassins de Marie Livia-Marcos. Il aurait voulu les arrêter cette nuit, tout de suite, et les traîner en prison.
Il apprit dan Hifi News que les Energy Veritas v2.8 réunissaient en un seul module de fréquences convergentes les deux haut-parleurs de fréquences aiguës et moyennes, de sorte qu’était réalisé un sorte d’idéal acoustique : les sons produits par ces deux haut-parleurs émanaient comme d’une source unique. Enfin, avant d’aller se coucher, il écouta non pas du Bach, comme les autres jours, mais le dernier quatuor écrit par Mendelssohn, le fameux Requiem pour Fanny, le seul morceau que Michel, un jour, avait eu peur d’écouter, au point de penser qu’il ne pourrait plus jamais l’écouter de sa vie. Mais ce soir, comme il l’avait pressenti, le quatuor l’apaisa plutôt. »

 

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La couverture de l’édition 2008 chez Gallimard, collection Folio,

avec le texte revu par l’auteur

Semaine 19 (An 2): L’Ombre de Gray Mountain, de John Grisham

L’Ombre de Gray Mountain, de John Grisham

(Gray Mountain – traduit de l’américain par Dominique Defert)

Éditions Jean-Claude Lattès, 2015

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Littérature des choses dures de la vie

Allier une littérature documentaire, informative, à une littérature d’intrigue et de rebondissements, c’est ce que John Grisham réussit avec un sens pertinent du didactisme divertissant et avertisseur.
On en apprend, de ces choses qui ont trait aux pratiques véreuses de certaines études d’avocat ou de certaines compagnies minières, que l’on ignorait ou soupçonnait en surface. Et cela, sans être submergé ni intimidé par des tonnes d’infos ou un lexique savant.

Ce roman se lit avec intérêt, et aisément (malgré ses 558 pages en format poche), parce que la narration de John Grisham est, à défaut d’être captivante, accrocheuse et imagée.
Grisham raconte bien, avec clarté et sans emphase. Ses précisions vont à l’essentiel et ses personnages incarnent, avec juste ce qu’il faut d’étoffe psychologique, les thèmes (ou les causes) porteurs de son récit.
Déjà, rien que la partie introductrice (5 chapitres, 70 pages) interpelle et informe politiquement le lecteur, tout en le familiarisant avec le personnage principal et un autre personnage de premier plan.

Samantha, 29 ans, célibataire, master en sciences politiques de Georgetown, licence en droit de Columbia, travaille depuis trois ans comme avocate chez S&P, le plus grand cabinet d’affaires du monde, occupant 35 étages dans une tour du Financial District, à New York. Samantha gagne, prime inclue, quelque deux cent mille dollars par an ; bientôt, dans quelques années, elle fera du double million quand elle sera promue associée au sein du cabinet.
Mais on est en automne 2008, la Lehman Brothers vient de cramer et le tsunami du krach financier et bancaire continue sa dévastation : licenciements en masse, embauches gelées, sociétés mises en liquidation…
Fini le plan de carrière huilé de Samantha. Déçue, écœurée, elle se voit déjà rejoindre les rangs stupéfaits des chômeurs hyperdiplômés. Sauf que… petite lueur, mais toujours dans la logique du système, on lui propose un type spécial de licenciement : un congé sans solde avec maintien de sa couverture sociale, le temps que l’économie sorte du fossé, alors elle pourra réintégrer son poste ; pour cela, elle doit jouer pendant un an la bénévole pour une cause humanitaire, genre l’association pour la sauvegarde des marais de Lafayette, en Louisiane, le foyer pour femmes battues à Pittsburgh, ou le comité pour l’euthanasie de Tucson.
Par curiosité, par défi, elle envoie sa candidature à dix de ses associations humanitaires, essuie dix refus (poste venant d’être pourvu, lui répond-on). Le onzième contact est positif : le centre d’aide juridique de la Montagne, à Brady, dans les Appalaches, la grande région minière du pays.
Samantha se retrouve dans une Toyota de location à sinuer pendant des heures entre les montagnes en direction de l’ouest, sur une chaussée qui se rétrécit au fur et à mesure qu’elle se rapproche du bled perdu.

Brady, une bourgade de deux mille deux cents âmes, « géographiquement, à seulement cinq cents kilomètres de Washington, mais à un siècle dans le temps ».
Samantha y fait la connaissance d’un avocat, Donovan Gray, en prison, où l’a écrouée le cousin du shérif, un toqué qui se prend pour un policier et harcèle les automobilistes étrangers de passage. La petite voix de la citadine lui susurre impérativement de rebrousser chemin et de quitter ce bled de fous, d’autant plus que l’avocat se balade armé parce qu’il a beaucoup d’ennemis : « Je poursuis les compagnies minières », lui explique-t-il. Samantha accepte un café dans le resto du coin pour remercier l’avocat de l’avoir délivrée des pattes du toqué.

Donovan lui dit que le charbon est le premier employeur dans toutes les Appalaches, un employeur criminel. Il lui explique le procédé du “rasage de montagne”. Exit le minage en profondeur, bienvenue à l’exploitation à ciel ouvert. D’abord, on déforeste le sommet de la montagne ; puis, on enlève la strate de terre au bulldozer ; ensuite, on fait sauter à l’explosif la couche rocheuse. Et arbres, terre et roche sont jetés au bas des pentes, détruisant la flore, la faune et les rivières des vallées, ainsi que les… habitations. Enfin, on atteint la couche de charbon et on l’extrait tout en continuant à dynamiter pour exhumer le filon suivant. Ainsi, une poignée d’hommes et un bataillon de machines peuvent araser cent cinquante mètres de montagne en quelques mois. Et ce n’est pas terminé, côté catastrophe écologique. Le charbon doit être lavé. Cela crée une boue noire et toxique, stockée ad aeternam dans des bassins jusqu’à ce qu’un jour, la digue du bassin cède et que des centaines de milliers de tonnes de boue toxique dévalent la montagne, inondant vallées, maisons et écoles. Pire que les fameuses marées noires qui ont fait la une des médias, mais de ce qui se passe ici, on n’en parle pas, « parce que ce sont les Appalaches, le Pays Noir », et que c’est ainsi, le fric maintient les bouches cousues, point barre.

Qu’est-ce qui va pousser Samantha à tenter le coup à Brady ? Primo, elle fait la connaissance de Mattie Wyatt, la patronne du centre d’aide juridique, une femme de 61 ans, dévouée et tenace. La jeune New-yorkaise entrevoit les innombrables cas humains qui doivent être traités dans cette lutte inégale entre des compagnies toutes-puissantes et des victimes sans ressources, ni juridiques ni financières. Secundo, elle comprend que Donovan mène sa vendetta juridique contre ces sociétés minières qui ont détruit sa famille quand il était jeune. Elle apprécie sa détermination et son bagout de bête du prétoire. Mais surtout, elle sent encore confusément que cette étape de sa vie sera initiatique. Elle s’est dégagée de sa bulle new-yorkaise (qui a crevé), est sortie du monde virtuel des spéculations parasitaires de sociétés orbitant autour de la haute finance et de ses filouteries de haute voltige, et elle va plonger dans le réel, fait de larmes et d’épreuves, de joies et de luttes, dans un entrelacs d’interactions humaines intenses.

Un roman qui suscite une prise de conscience des comportements et malversations de groupes de personnes qui se croient au-dessus des droits humains. Un roman à lire, histoire de continuer à vivre moins cons.

Johnny Karlitch, 52 romans par an, semaine 19 (An 2) : semaine du lundi 9 au dimanche 15 mai 2016.

Extrait

« – Je veux vous montrer quelque chose, annonça Mattie. Cela ne prendra pas longtemps.
Elle freina et bifurqua sur une petite route qui serpentait sur le versant. Elles montaient à nouveau. Un panneau indiquait une aire de pique-nique avec un belvédère. Mattie se gara sur un petit parking flanqué de deux tables en bois et d’une poubelle. Derrière le pare-brise, un panorama de montagnes tapissées de forêts. Elles sortirent de voiture et marchèrent jusqu’à la rambarde au bord du précipice.
– C’est un bon endroit pour voir les dégâts que font les compagnies minières. Il y a trois sites d’excavation. (Elle tendit le doigt sur la gauche.) Là-bas, c’est la mine de Cat Mountain, à côté de Brady. Devant nous, c’est celle de Loose Creek dans le Kentucky. Et à droite, c’est Little Utah, elle aussi dans le Kentucky. Elles sont toutes en activité et continuent à extraire le charbon le plus vite possible. Ces montagnes culminaient autrefois à mille mètres, comme les autres. Regardez ce qu’il en reste.
Les montagnes avaient été scalpées. Plus de forêts, plus de sol. Elles étaient réduites à des amas de roches et de cendres. Leurs pointes avaient disparu. On eût dit des moignons de doigts sur une main mutilée. Elles étaient environnées par des crêtes intactes, parées d’orange et de jaune par l’automne, une merveille de la nature, s’il n’y avait eu ces plaies hideuses.
Samantha restait figée, muette, horrifiée par cette destruction.
– Cela ne peut pas être légal, bredouilla-t-elle finalement.
– Malheureusement si, selon les lois fédérales. Sur le papier, ils respectent la législation. Mais sur le terrain, ils agissent comme des voyous.
– Il n’y a aucun moyen de les arrêter ?
– Les procès se succèdent depuis vingt ans. On a eu quelques victoires au niveau fédéral, mais toutes les décisions de justice en notre faveur ont été contestées en appel. Or les cours d’appel de la région sont tenues par les républicains. Mais nous ne baissons pas les bras pour autant.
– Nous ?
– Nous, les gentils, ceux qui sont contre l’extraction à ciel ouvert. Le centre de la Montagne n’est pas officiellement en guerre contre les compagnies minières, mais à titre personnel je les soutiens. Nous sommes une minorité par ici, mais on n’arrête pas la lutte. (Mattie consulta sa montre.) Allez, on ferait bien de se remettre en route.
– Ça doit vous rendre malade, lâcha Samantha, une fois installée dans la voiture.
– Oui. Ils détruisent tout dans les Appalaches. C’est notre existence même qu’ils saccagent. Alors, oui, ça me rend malade. C’est bien le mot. »

Semaine 18 (An 2): Charades pour écroulés, de Raymond Chandler

Charades pour écroulés, de Raymond Chandler

(Playback – traduit de l’anglais par Chantal Wourgaft)

Éditions Gallimard, 1959

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Assez dur pour faire de vieux os et assez tendre pour mériter de vivre

Le dernier roman de Chandler, publié moins d’un an avant sa mort, est considéré comme le moins prenant de ses sept romans. À juste titre. Ce qui ne l’empêche pas d’être un roman abouti.
Personnellement, j’ai trouvé que le rythme lent et progressif de l’intrigue était extrêmement bien développé, et même si le climax est du genre austère, la résolution arrive en accord avec tout ce qui la précède et la conclusion apporte une sortie de récit pour le moins plaisante et inattendue.

Un coup de téléphone malappris interrompt le sommeil du détective privé, Philip Marlowe. Une voix pleine de cette morgue prétentieuse propre à ceux haut placés dans la pyramide sociale lui dicte une mission : intercepter une jeune femme qui doit arriver à la gare et la prendre en filature. Marlowe, indisposé par le ton désagréable de son interlocuteur et son brief chiche en infos, est sur le point de le rembarrer. Le client, alors, lui dépêche un émissaire aguicheur : sa secrétaire, une blonde platine élégante et pugnace, porteuse d’un acompte sur honoraires et d’une avance sur frais.

Marlowe se retrouve à la gare. (Concernant la secrétaire, ce n’est que plus tard qu’une rencontre nocturne – qui vaut vraiment le détour pour le lecteur – confirmera leur attirance mutuelle.) Il repère sa cible, est épaté par sa prestance. Il l’observe, la sent inquiète, agitée, la voit passer d’un comportement de femme du monde à un comportement plutôt encanaillé, constate comment elle réagit face à un homme qui semble lui tenir la dragée haute.
Marlowe la suivra ; elle l’emmènera loin, dans un parcours où le détective devra sans cesse tâtonner, improviser, recevoir des coups et en donner… Et toujours supputer sur sa mission : Est-ce une simple mission de filature ou bien une affaire sordide dont il ne connaît ni les tenants ni les aboutissants ?

Jusqu’au moment où il se pose des questions : « Je faisais un sale boulot de fouine pour des gens que je n’aimais pas. Mais c’est pour ça qu’on te paie, mon pote ! Eux paient la facture et toi, tu remues la boue. Seulement, cette fois, je la sentais puer. »
En ajoutant quand même ce zeste de doute ironique qui caractérise sa personnalité désenchantée : « Cette fille n’avait pas l’air grue, ne semblait pas malhonnête. Autrement dit, elle était peut-être les deux, avec d’autant plus de chances de succès qu’elle n’en avait pas l’air… »

Car l’objet de sa filature a une nature bien complexe, bien changeante, et tient à acheter avec cinq mille dollars (époque des années cinquante) et d’autres appâts naturels un détective qui ne se vend pas.
Qui est-elle ? Qu’a-t-elle fait ? Quel passé s’acharne à ses trousses ?

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Pour connaître le fin mot de l’histoire, Philip Marlowe enverra balader client, argent et intense béguin d’une femme en quête d’un homme.
Quitte à regagner sa solitude et son désenchantement : « Où que j’aille, quoi que je fasse, voilà ce que je retrouvais à mon retour : un mur nu, une pièce sans âme, dans une maison sans âme. Je posai mon verre sur la petite table sans avoir bu. L’alcool n’est pas un remède. Le seul remède, c’est de s’endurcir et ne rien demander à personne. »

Johnny Karlitch, 52 romans par an, semaine 18 (An 2) : semaine du lundi 2 au dimanche 8 mai 2016.
 
 
Extrait

« Lentement, il tourna la tête pour me dévisager.
– Je parle trop, c’est un fait. Votre nom, monsieur ?
– Philip Marlowe.
– Moi, je suis Henry Clarendon IV. J’appartiens à ce qu’il était convenu d’appeler la bonne société. Croton, Harvard, Heidelberg, la Sorbonne… J’ai même passé un an à Upsala, je ne me souviens plus très bien pourquoi. Sans doute pour me préparer à une vie d’oisiveté. Alors, vous exercez la profession de détective privé ? Comme vous le voyez, il m’arrive, malgré tout, de parler d’autre chose que de moi-même.
– Oui, monsieur.
– C’est à moi que vous auriez dû vous adresser pour avoir des renseignements. Évidemment, vous ne pouviez pas le deviner.
Je hochai la tête et allumai une cigarette, après en avoir offert à M. Henry Clarendon IV, qui refusa d’un vague signe de tête.
– N’empêche, monsieur Marlowe, que vous auriez dû le savoir. Dans tous les palaces du monde, il y a toujours une bonne demi-douzaine d’oisifs des deux sexes, qui passent leur vie assis dans les fauteuils, à épier les autres. Ils observent, ils écoutent, ils potinent, ils sont au courant de tout. Ils n’ont rien d’autre à faire, car la vie d’hôtel est la forme la plus mortelle de l’ennui. Je suis certain que je vous ennuie à mourir.
(…)
– Est-ce que Mitchell ferait chanter une femme ?
Il s’esclaffa.
– Il ferait chanter un nourrisson au berceau ! Un homme qui vit des femmes les fait toujours chanter, sans employer nécessairement ce terme. Il les vole aussi, s’il réussit à mettre la main sur leur argent. Mitchell a imité la signature de Margo West sur deux chèques. C’est ce qui a mis fin à l’aventure. Elle a certainement dû garder les chèques, mais elle ne fera rien d’autre.
– Monsieur Clarendon, sauf tout le respect que je vous dois, comment diable se fait-il que vous soyez au courant de tout ça ?
– C’est elle qui me l’a dit. Elle est venue pleurer dans mon gilet.
Il jeta un coup d’œil en direction de la belle brune.
– En ce moment, elle ne donne pas du tout l’impression que ce que je dis est vrai. Et pourtant, c’est la vérité.
– Pourquoi me le raconter ?
Ses lèvres esquissèrent un sourire grimaçant, d’un effet plutôt sinistre.
– Je n’ai aucune délicatesse. Moi-même, j’aimerais épouser Margo West, pour renverser les rôles. Il faut peu de chose pour distraire un homme de mon âge : un oiseau qui gazouille, la floraison extravagante d’un strelitzia… Pourquoi, lorsqu’il est parvenu à un certain point de sa croissance, le bouton prend-il une forme rectangulaire ? Pourquoi met-il si longtemps à s’ouvrir, et pourquoi les pétales sortent-ils invariablement dans un ordre déterminé, de telle sorte que le bout pointu et fermé du bouton ressemble à un bec d’aigle, tandis que les pétales bleus et orange lui donnent l’apparence d’un oiseau de paradis ? Quel est ce Dieu étrange qui a créé un monde aussi complexe, alors que de toute évidence, il aurait pu faire un monde tout simple ? Est-il omnipotent ? Comment le serait-il, alors qu’il y a tant de souffrance et que ce sont presque toujours les innocents qui souffrent ? Pourquoi une mère lapine, lorsqu’elle est attaquée dans son terrier par un furet, protège-t-elle ses petits de son corps en se laissant déchiqueter la gorge ? Pourquoi ? Deux semaines plus tard, elle ne saura même plus les reconnaître. Croyez-vous en Dieu, jeune homme ?
Il s’était embarqué dans une drôle de digression, mais apparemment, je ne pouvais faire autrement que de le laisser dire.
– Si vous voulez parler de Dieu omniscient et omnipotent, qui a voulu que les choses soient exactement ce qu’elles sont, alors non.
– Mais vous devriez croire en Dieu, monsieur Marlowe ! C’est d’un grand réconfort. En fin de compte, nous y arrivons tous, parce qu’il nous faut mourir et redevenir poussière. Remarquez que la vie éternelle pose de graves problèmes. Je ne pense pas que je me plairais au Ciel si je devais le partager avec un pygmée congolais, ou un coolie chinois, ou un marchand de tapis levantin, voire avec un producteur de Hollywood. Apparemment, je suis snob, et ce que je viens de dire est de mauvais goût. Je ne puis pas davantage imaginer le Ciel présidé par un personnage bienveillant à longue barbe blanche, communément connu sous le nom de Dieu. Ce sont là des concepts grotesques, issus de cerveaux primitifs. Mais il ne faut pas s’interroger sur les croyances des hommes, aussi idiotes soient-elles. De quel droit présumerais-je d’emblée que ma place est au Ciel ? D’ailleurs, ce serait plutôt ennuyeux, en fait. D’un autre côté, comment imaginer l’Enfer si un bébé mort avant le baptême doit y coudoyer un tueur à gages ou un commandant de camp d’extermination nazi, ou un membre du Politburo ? N’est-il pas étrange que les aspirations les plus nobles de cette sale petite brute qu’est l’être humain, que ses actions les plus méritoires, son héroïsme, son abnégation, son inlassable courage quotidien dans un monde sans merci – n’est-il pas étrange que tout cela soit tellement plus noble que son destin ici-bas ? Cherchons donc une explication tant soit peu rationnelle. Ne me dites pas que l’honneur n’est autre chose qu’une réaction chimique, ou qu’un homme qui, de propos délibéré, sacrifie sa vie pour un autre, ne fait qu’imiter un type de comportement. Dieu voit-il d’un œil serein un chat empoisonné mourir seul, en d’atroces souffrances, derrière une palissade ? Dieu accepte-t-il avec sérénité que la vie soit cruelle, et que seuls survivent les plus aptes ? Les plus aptes à quoi ? Oh ! non, loin de là ! Si Dieu était omnipotent et omniscient au sens littéral du terme, il n’aurait pas pris la peine de créer l’univers. Il n’y a pas de succès sans possibilité d’échec, ni d’art sans résistance de la matière. Est-ce blasphémer que de penser que Dieu a ses mauvais jours où rien ne va, et que les jours de Dieu sont très, très longs ?
– Vous êtes un sage, monsieur Clarendon… Mais vous avez parlé de renverser les rôles…
Il eut un sourire las. »

Semaine 17 (An 2): Fatale, de Jean-Patrick Manchette

Fatale, de Jean-Patrick Manchette
Éditions Gallimard, 1977

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Je vous tue parce que la vie m’a tuée une fois

Une scène de chasse avec six chasseurs : deux jeunes « à l’air goguenard » et quatre quinquagénaires « ou plus », dont trois « ventrus et sanguins ». Aussitôt, le groupe se disperse et la narration isole l’un des ventrus sanguins. On apprend qu’il s’appelle Roucart et plein de menus détails physiques, tels « une tête en forme de poire, pointe en haut, le crâne chauve et rouge », « yeux bleu vif », « sourcils blancs », « nez court et retroussé, avec de larges narines et des poils blancs dedans », et comportementaux, tels « il avait cessé de fumer depuis trois semaines » et il rentre le ventre en compagnie des jolies femmes.
Justement, surprise agréable, voici Mélanie Horst qui surgit à quatre pas de Roucart, étonné et ravi de revoir cette mince jeune femme qui leur avait fait ses adieux la veille. À peine s’est-il avancé pour la saluer ou l’embrasser que la jolie femme lui vide les deux canons de son fusil calibre 16 « dans le buffet ».
Et voilà comment un auteur se débarrasse d’un personnage à peine venu à la fiction en l’abandonnant dans la nature, « des trous plein le torse », « une veste kaki remontée sous son menton à cause du choc » et « une chemise à carreaux à moitié sortie du pantalon », comme un vulgaire tapis rouge sang déployé pour que l’héroïne y fasse son entrée en grandes pompes.

Surtout pas de débordement émotionnel. Le chapitre 2 enchaîne sur le même ton de compte-rendu clinique, où l’on voit notre tueuse à calibre 16 dans une gare retirer des bagages d’une consigne automatique puis prendre le train où elle avait réservé un wagon-lit.
Seule dans son compartiment single, après une toilette, elle se retrouve en serviette de bain devant une choucroute, deux bouteilles de champagne et un porte-documents enceint de quelque 30 000 francs (anciens).
Et là, dans ce qui semble être la pause du combattant, elle se saoule et sa cuirasse de personnage caricature de tueur au sang glacial se fissure : elle attrape des billets à pleines mains et « les frotte contre son estomac humide de sueur et contre sa poitrine, ses aisselles et son entrecuisse, et derrière les genoux » tout en laissant ses larmes couler, « et, dans le compartiment de luxe du train de luxe, elle avait dans les narines à la fois l’odeur luxueuse du champagne et le parfum sale des billets sales et l’odeur sale de la choucroute qui sentait comme de la pisse ou du foutre ».

Notre tueuse débarque à Bléville, une ville côtière. De brune, elle est devenue blonde, se fait appeler Aimée Joubert et occupe une chambre, réservée d’avance, à la résidence des Goélands.
Elle épluche les deux quotidiens du cru, La Dépêche de Bléville et Les Informations blévilloises, qui défendent, l’un, « une idéologie capitaliste de gauche », et l’autre, « une idéologie capitaliste de gauche » (sic), repérant et enregistrant les noms des notables. Elle s’achète une garde robe BCBG et se présente devant le notaire comme une veuve à la recherche d’une maison à Bléville pour s’y installer et tourner la page de son deuil, en « se mêlant à nouveau à la vie, en renouant avec ses semblables et en se faisant des amis ».
Le notaire, ravi par le parfum vert qu’elle exhale et émoustillé par un haut de genou dénudé, ne se fait pas prier pour l’introduire à la haute société locale.

Aimée Joubert n’est pas une tueuse à gages en service commandé. C’est une indépendante. Son modus operandi, c’est elle qui l’a mis au point : s’immerger dans un milieu social aisé, s’y faire des connaissances, observer les alliances, les conflits, les haines, les amours illicites, repérer un désir potentiel de meurtre chez une personne précise et se proposer à elle comme exécuteur des hautes œuvres.
Et Manchette de faire développer ce programme de reconnaissance du terrain par le biais de son héroïne observatrice et calculatrice, en des pages concises, où elle évolue au sein d’une société close à l’ordre maintenu par le mensonge social, dépeinte en traits acerbes et acides avec ses grands argentiers féodaux, ses édiles aux ordres, ses pseudo-pourfendeurs de la corruption, ses pitoyables adultères, et son inénarrable vieux baron anarchisant.

Sur qui La Fatale va-t-elle jeter son dévolu ? Se retirera-t-elle après cette “mission” qui devrait lui rapporter un pactole inouï ? Ou bien les petites fissures de sa persona professionnelle vont-elles s’élargir pour révéler une plaie béante et palpitante ? Quel est son terrifiant secret et mobile qui l’a poussée à devenir une tueuse ?
Contrairement à l’usage, Jean-Patrick Manchette place une surprenante dédicace en fin d’ouvrage et en continuité avec son texte : « Femmes voluptueuses et philosophes, c’est à vous que je m’adresse. »

Étonnant de lire sur Wikipédia que Fatale a été refusé « pour manque d’action » par la Série noire. Décidément, les pontes éditoriaux ont parfois d’incongrus raisonnements.

Johnny Karlitch, 52 romans par an, semaine 17 (An 2) : semaine du lundi 25 avril au dimanche 1 mai 2016.
 
 
Extrait

« Christiane Moutet dévisageait la blonde d’un air rêveur.
– Non, répéta Sonia. Mon mari et Lenverguez, je les ai entendus. Ils en ont parlé une heure. C’est ton bonhomme qui va écoper.
– Petite salope, dit Christiane Moutet. (Son ton de voix était paisible.) Tu le savais depuis tout à l’heure. Salope, répéta-t-elle avec étonnement.
– Écoute, dit Sonia Lorque, je suis en mesure de proposer un arrangement.
Christiane Moutet se leva. Elle donna à Sonia une maîtresse gifle dont le bruit s’entendit à dix mètres. Puis elle lui cracha à la figure. Elle heurta la table de bridge qui se renversa. Les cartes s’éparpillèrent. Aimée tirait sur une cigarette, assise. Sonia Lorque se dirigea vers la sortie. Le côté de son visage était écarlate. Son maquillage se défaisait.
– C’est ça, dit Christiane Moutet. Fous le camp. Va rejoindre ton cocu.
– Tant pis pour vous, ma chérie, dit Sonia.
– C’est dans mon contrat, répéta Moutet qui se tenait toujours immobile sur sa chaise, voûté, accablé et hagard. Je suis responsable. Je suis foutu.
Sonia Lorque sortit de l’appartement et claqua la porte.
– J’ai rêvé ou bien elle a parlé d’un arrangement, la chienne ? demanda Christiane à Aimée.
– De l’argent, dit Aimée.
– Quoi ?
– Il faut que quelqu’un écope, expliqua Aimée, et ils ont décidé que ce serait lui. Mais ils voudraient que ça se passe en douceur. Ils sont prêts à payer pour que ton bonhomme prenne tout sur la gueule sans protester.
– Qu’en sais-tu ? (Un éclair de méfiance passa dans les yeux de la brune.)
– C’est seulement que c’est évident, dit Aimée.
Christiane Moutet la regarda avec une expression indécise, voire sotte. Elle semblait avoir du mal à fixer son attention sur ses propres pensées. Elle hocha la tête avec un petit sourire en coin. Soudain elle fit une grimace de rage, comme si elle reprenait d’un coup le fil.
– Sans protester ! répéta-t-elle. Mais on va les traîner dans la merde, oui !
– Oui, dit Aimée. Il faut. S’ils proposent un arrangement, c’est qu’ils ont des choses à cacher. Il faut remuer de la boue, toute la boue que vous pouvez. (Elle fit deux pas en avant et saisit la brune à deux mains, par les épaules.) Je t’aiderai, dit-elle vite. Je peux trouver du matériel.
– Du matériel ?
– De la boue. Je te téléphonerai. (Aimée lâcha Christiane, pivota, s’immobilisa un instant devant le cadre Moutet assis et atterré.) Ne vous en faites pas, dit-elle et elle marcha vers la porte, sortit, et se cogna presque dans Sonia Lorque quand elle arriva sur le trottoir.
– Comment prennent-ils la chose ?
Aimée haussa les épaules. Elle se baissa pour déboucler le gros antivol de motocyclette fixé à sa Raleigh. Elle se redressa.
– Mal, dit-elle. Ils vont se battre.
– Je ne suis pour rien dans cette histoire, dit Sonia. J’essaie seulement… (Elle s’interrompit.) Personne ne m’empêchera de faire bloc avec mon mari, ajouta-t-elle.
– Mais oui, mais oui, c’est ça, bravo, dit Aimée en enfourchant sa bicyclette. Faites toutes bloc avec vos maris. Pauvres connes. »