Semaine 4: Pas pleurer, de Lydie Salvayre

Pas pleurer, de Lydie Salvayre

Éditions du Seuil, 2014

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Il ne faut pas plus d’une douzaine de pages à Lydie Salvayre pour que l’écran mental du lecteur s’anime de chants libertaires et de slogans enflammés, brandis à bout de poings tordant le cou à l’oppression, et qu’il se mette à vibrer, à gondoler puis à flotter, et à claquer, gonflé comme une voile de bateau ivre prenant le large au vent de ce merveilleux concept de “liberté”.
La narration libère et suscite des sons et des images à la manière d’un documentaire à la voix plurielle. Ici, sont convoqués le vécu et les réflexions de trois personnages-témoins : Montserrat (Montse), la mère de la narratrice, l’écrivain Georges Bernanos et la narratrice, qui a recueilli leurs témoignages et qui les a agencés dans un montage en alternance.

Cette “narratrice”, la contemporaine la plus proche de notre sensibilité de Terriens du 21e siècle, a mis « en sûreté dans ces lignes puisque les livres sont faits, aussi, pour cela » une portion de l’inénarrable flot de l’Histoire, un seul été de 1936, dans une Espagne en guerre civile. Sa mère avait quinze ans dans « un village perdu de la haute Catalogne où, depuis des siècles, de gros propriétaires terriens maintiennent des familles comme la sienne dans la plus grande pauvreté ». Au même moment, à Palma de Majorque, Bernanos s’indigne devant les atroces exactions commises par les franquistes – égalées par celles des républicains – et refuse de museler sa conscience, même s’il doit payer son cri de conscience (il en témoignera dans un écrit pamphlétaire, Les Grands cimetières sous la lune) par un statut d’ostracisé au sein des partis français et espagnols de droite, dont il commencera à se détacher, lui, le monarchiste catholique.
L’incipit du roman ne mâche pas ses mots ni ses images, parlant d’emblée des autorités religieuses qui « se contentent d’organiser des processions d’actions de grâce » ou qui « au nom du Père du Fils et du Saint-Esprit, désignent aux justiciers d’une main vénérable où luit l’anneau pastoral, la poitrine des mauvais pauvres », c’est-à-dire des pauvres qui « ouvrent leur gueule » alors que toute l’Europe catholique ferme la sienne.
La mère est maintenant âgée de quatre-vingt-dix ans et elle raconte à sa fille le bouleversement radieux et ténébreux de cet été-là ; la fille l’écoute, émue, et pour mieux situer le vécu de sa mère dans un cadre plus large, elle entreprend de lire en même temps le récit douloureux et accusateur de Bernanos.

Montse se raconte. Son visage tout ridé s’illumine. Et la fille rapporte les images, les émotions, le bruit et la fureur, et parfois, la mère prend les rênes de la narration pour un bout de phrase ou plusieurs.
Lydie Salvayre opte pour une narration généralisée, diffuse, non hiérarchisée dans la distribution des personnages, qui reflète indirectement leurs propos et leurs pensées, qui informe et explique certains cadres et circonstances historiques – tout en conservant un ton romanesque et en adoptant la concision elliptique.
Ce type d’organisation du récit – en allers retours d’une situation (Montse, Josep, son frère révolté, Diego, son amant et époux pragmatique) à l’autre (les déambulations terrifiantes de Bernanos, les mises au point sur la guerre d’Espagne), et en passant d’un ton (lyrique, dramatique) à l’autre (référentiel, polémique) – peut tempérer l’enthousiasme du lecteur, qui préfère vibrer en écoutant Montse parler de sa renaissance, de son amour passionné et éphémère pour un poète français prénommé André (qu’elle ne reverra plus et qu’elle fantasmera en André Malraux), puis l’écouter passer le relais de la narration à Josep, enivré de révolution et qui cite les slogans et les idées qu’il a lus dans les journaux Tierra y Libertad ou Solidaridad Obrera, et ensuite découvrir si l’animosité entre Josep et Diego, attisée par leurs différends politiques, va déraper vers la tragédie, ou encore découvrir comment Montse va s’acclimater à l’environnement familial de son époux et réagir en compagnie de ces riches exploiteurs qu’elle exècre…

La syntaxe de Salvayre est souvent libertaire, son lexique ouvert parfois à tous les vents du dialectisme (catalan, languedocien, “franpagnol”) mais sa progression thématique reste cohérente, inscrivant le parcours de ses personnages, leur petite histoire, dans le cyclone, le maelström de la grande histoire, ce monstre qui engloutit ses rejetons.

Le jeune Josep étouffe dans l’enclos soumis du village, il veut faire l’amour et monter sur les barricades, et Montse, pleine de mots nouveaux – « despotisme », « traître capitaliste », « cause prolétarienne »… – et qui a appris « le sens de CNT, FAI, POUM, PSUC, on dirait du Gainsbourg », va accompagner dans sa fugue révolutionnaire ce frère plus âgé qu’elle de trois ans.
L’allégresse de la liberté recouvrée et de l’espoir réanimé se reflète dans l’esprit et les sens de l’adolescente : pour la première fois de sa vie, elle met les pieds dans un palace (réquisitionné), pour la première fois de sa vie, elle « avale une copita de Anis del Mono », pour la première fois de sa vie, elle entend des langues étrangères, découvre que « la vie a du goût », ah ! « quel plaisir de l’âme », « je suis soûle » ; bref, l’éblouissement.
L’« été de splendeur », « cet été de splendeur totale comme eût dit Pasolini » aura, plus tard, son pendant inverse et inévitable dans la compromission de Montse avec la sécurité d’une vie rangée aux côtés de Diego, l’opposé de Josep. Et ce dernier, lui, n’aura pas le temps ni la malchance de survivre pour se voir momifié dans le palmarès de l’existence assenée et assumée.

Une rage s’exhale de l’écriture de Lydie Salvayre, fille d’un couple de républicains espagnols exilés, une colère terrible qui crache des mots et des phrases (« Facha est un mot qui, prononcé avec le tcheu espagnol, se lance comme un crachat »), néanmoins avec l’implacable compassion de celui qui, au lieu de lapider l’esprit adultère, reconnaît que nous, esprits trop humains, n’avons pas encore acquis ni traduit génétiquement la possibilité de nous émanciper sans nous enferrer ni enferrer autrui.

À la lecture de Pas pleurer, le lecteur s’attachera aussi à suivre de l’âme le frêle esquif de Bernanos, qui surnage sur les flots démontés de la démence, déployant le pavillon de l’esprit qui observe, souffre, témoigne et transcende.
Pour que tout ça ne recommence pas.
Oui, tout reste à faire. Mais faut pas pleurer, semble dire Lydie Salvayre.
© Johnny Karlitch, 52 romans par an, semaine 4 : lundi 27 octobre au dimanche 2 novembre 2014.

Semaine 3: Les Désorientés, d’Amin Maalouf

Les Désorientés, d’Amin Maalouf

Éditions Grasset & Fasquelle, 2012 (mars 2014 pour l’édition de poche)

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Couv Maalouf Semaine 3

Après un quart de siècle d’exil “volontaire”, Adam revoit son pays natal, le Liban. Cette reprise de contact, sans cesse reportée pour des raisons et des prétextes divers, va le plonger dans un univers de réminiscences, celui de sa vie antérieure.
Lui, qui n’avait plus remis les pieds au Liban, à cause de la guerre et de ses éboulements charriant la compromission et la déception, se verra contraint de remettre en question certaines de ses prises de position et de recomposer avec une mémoire retrouvée et revisitée.
S’il effectue ce voyage de retour, c’est pour se rendre au chevet d’agonie d’un « ancien ami », Mourad, qui le lui a demandé. Mais celui-ci mourra avant qu’Adam ait pu le revoir. Et ce sera à l’instigation de Tania, la veuve de Mourad, qu’il entreprendra de rassembler les amis de leur « bande » de jeunesse dispersée aux quatre coins du monde et de la vie. Car, dans ses derniers jours, Mourad avait dit à Tania : « Comme la vie aurait été belle si nous avions continué à nous retrouver ici, sur la terrasse, avec tous nos amis, comme au temps de l’université ! Si rien n’avait changé ! »
Adam se charge donc d’organiser cette « convention d’amis ». Il le fera d’autant volontiers qu’il a aussi ressenti l’impérieuse « envie de raconter l’histoire de ses amis, de sa jeunesse, de ce que les temps présents ont fait d’eux ».
Mais, lui demande avec scepticisme l’une de ces personnes qui avaient 20 ans dans les années 1970, au vu du bilan de leurs illusions et de leurs égarements, pourra-t-il réunir les amis d’autrefois « comme si rien ne s’était passé depuis un quart de siècle » ?

Ce roman imprégné de nostalgie et de désillusion intégrée dans le cours irréversible du temps m’a fait penser à un duo pour piano et violoncelle. La narration se module à deux voix : celle d’un narrateur externe très observateur mais pas omniscient ; et celle du narrateur-personnage, pivot du récit, témoin et rapporteur privilégié de son déroulement. À la première voix correspond le violoncelle qui rythme la mesure, accompagne en second plan, assume les transitions mélodiques, et à la seconde, le piano volubile, expressif, nuancé, tour à tour ou en même temps grave et enjoué, solennel et léger, évocateur et explicite.
Car Adam, le personnage pivot qui nous est présenté au début du roman par ce narrateur observateur, ne peut réfléchir qu’en écrivant, il a « en quelque sorte les neurones au bout des doigts ». Et c’est peut-être grâce à son épais carnet à couverture souple toujours à portée de main et à son ordinateur portable qui loge dans son cartable d’enseignant, que nous devons cette chronique d’un temps révolu qui ressurgit dans le présent des âmes qu’il interpelle.
Le récit accompagne au plus près les modulations de l’âme du narrateur, un être à la sensibilité raffinée, dont l’éthique est celle d’un témoin qui se pétrit d’impartialité et qui fait passer sa subjectivité au crible d’une objectivité empathique.

Amin Maalouf est un penseur. Ses romans nous livrent en filigrane l’architectonique de sa pensée, humaniste, universaliste, ouverte aux fluctuations du devenir, riche des nuances et des enseignements apportés par l’histoire, la philosophie et l’introspection.
Dans « Les Désorientés », on suit l’esprit de l’auteur comme on suivrait un vénérable penseur marchant d’un pas lent et placide et parlant lentement mais profondément dans les couloirs en arcade d’une abbaye, où il s’est reclus pour son œuvre.
Et parfois, sans qu’un changement de ton ou de rythme nous ait prévenus, abruptement, il nous charme ou nous remue par une réaction, une situation, une émotion – souvent présentées dans une phrase simple –, qui nous font rire ou pleurer et auxquelles il nous avait préparés par une progression subtile.

La voix d’Amin Maalouf est fraternelle, et celle d’Adam, son personnage, qui n’est pas un ectoplasme autobiographique de l’auteur mais plutôt un reflet de sa personnalité et de son expérience personnelle qui se complète avec des miroitements de reflets de chacun des autres personnages, est mélancolique, sceptique, mais tout autant amicale.
Adam, qui déclare : « Je porte dans mon nom l’humanité naissante, mais j’appartiens à une humanité qui s’éteint », et qui s’enthousiasme pour le projet de « convention des amis de jeunesse », reprend contact avec chacun de ces derniers – qui à l’étranger, qui au Liban, – pour obtenir leur participation et coordonner une date de réunion qui soit convenable à tous. Cela devrait se passer sur cette même terrasse où ils se réunissaient, il y a vingt-cinq ans, et où ils se réuniraient comme « si rien n’avait changé ».
Adam correspond par courriel avec Naïm (journaliste, il réside au Brésil) et avec Albert (futurologue, il habite aux États-Unis) ; il retrouve Ramez (chef d’entreprise domicilié en Jordanie), revoit Sémiramis, « la châtelaine » (hôtelière dans la montagne libanaise), chez qui il logera et avec qui il aura une relation des plus philosophiquement amoureuse, et déniche Ramzi (ex-associé de Ramez, devenu frère Basile), qui s’est retiré dans un monastère du Liban Nord, plus proche du ciel que de la terre ; il prend contact avec Nidal (idéologue intégriste vivant au Liban), le frère de Bilal, l’ami mort jeune qui rêvait de devenir écrivain et qui considérait qu’être Dieu est un sacrément « beau métier », et renoue avec Tania, l’épouse de Mourad, qui lui en veut d’avoir abandonné et renié et son ami et son pays en guerre.

Dans ce retour au pays de sa jeunesse, confronté aux souvenirs et à leur réincarnation au temps présent, Adam va se rendre compte qu’il ne redécouvre pas le pays autant qu’il « y cherche seulement les traces de sa jeunesse », ce qui lui était « déjà familier », les « vestiges », les « survivances ». Il fait ce constat paradoxalement désillusionné : « Tout ce qui est nouveau m’apparaît comme une intrusion malheureuse dans mon rêve, comme une insulte à ma mémoire et comme une agression. »

Au fil de sa progression, ce roman soulève tout un nuage de questionnement sur l’improbable tâche de se construire un havre de certitude, de permanence, de cohérence au sein de l’incommensurable imprévisibilité de l’existence.
Le lecteur se voit contraint, s’il n’est pas adepte de l’évitement philosophique, de répondre à certaines questions :
– Quand un homme a réalisé de grandes choses, belles et utiles, et qu’il se remet un jour en question, pourrait-on répondre à ses « angoisses existentielles par un catalogue de réalisations » ?
– « Si des dirigeants se sont indûment approprié la fortune de leur nation, et qu’ils t’en donnent une partie pour que tu leur construises leurs palais, est-ce que tu n’es pas en train de t’associer à une entreprise de pillage ? Si tu construis une prison où des innocents seront internés, et où certains d’entre eux mourront sous la torture, est-ce que tu n’es pas en train d’enfreindre l’interdiction de tuer ? »
– « Peut-on être à la fois farouchement nationaliste et résolument universaliste ? »
– « La question n’est pas de savoir ce que toi tu aurais fait si tu étais resté. La question est de savoir ce que serait devenu ce pays si tout le monde était parti, comme toi. Nous aurions tous gardé les mains propres, mais à Paris, à Montréal, à Stockholm ou à San Francisco. »

Désorientés, on l’est tous, à un degré ou l’autre.
Nous avons perdu le sens de l’orientation en groupe, collectivement, peut-être parce que chacun de nous, égaré, l’a perdu individuellement.
Mais, désorientés, nous avons surtout perdu le sens de l’Orient. Et notre « voyage en Orient », euphorique, onirique, halluciné, comme l’a raconté Hermann Hesse, s’est achevé dans la débandade et la débâcle des âmes devenues incrédules, méfiantes et aigries. Le narrateur des Désorientés l’avoue : « Nous étions l’ébauche de l’avenir, mais l’avenir sera resté à l’état d’ébauche. Chacun de nous allait se laisser reconduire, sous bonne garde, dans l’enclos de sa foi obligée. Nous nous proclamions voltairiens, camusiens, sartriens, nietzschéens ou surréalistes, nous sommes redevenus chrétiens, musulmans ou juifs, suivant des dénominations précises, un martyrologe abondant, et les pieuses détestations qui vont avec. »
Peut-être, qu’« à long terme », comme le dit Amin Maalouf lorsqu’il se glisse derrière son ombre portée qu’est Adam, « tous les fils d’Adam et d’Eve sont des enfants perdus ».
© Johnny Karlitch, 52 romans par an, semaine 3 : lundi 20 au dimanche 26 octobre 2014.

Semaine 2: Le Collier rouge, de Jean-Christophe Rufin

Le Collier rouge, de Jean-Christophe Rufin

Éditions Gallimard, 2014

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Couv Rufin Semaine 2

On est en 1919, après l’armistice de la Première Guerre mondiale.
L’officier Hughes Lantier du Grez débarque dans un bourg du Berry, une province du centre de la France, pour instruire l’affaire du jeune caporal Jacques Morlac, détenu dans une ancienne caserne aménagée en prison pour les déserteurs et les espions.
Dans cette prison, Morlac est le seul prisonnier.
Dehors, la canicule vide les rues, et sur la place Michelet, près de la caserne, un chien vagabond hurle à mort jour et nuit.

Lorsque l’unique garde-chiourme de la prison, à la main de grandes clefs enfilées dans un gros anneau, conduit l’officier et qu’il ouvre la porte de la cellule où est étendu le prévenu sur un bat-flanc, pour ensuite la refermer, laissant les deux hommes seuls, le ton est donné, le décor est installé, une atmosphère d’époque baigne les lieux et les pages, et un face à face chargé de non-dits va traverser le récit comme un cours d’eau, mince filet de ruisseau au départ, qui ira en s’élargissant peu à peu, débordant progressivement les rives confinées du huis clos cellulaire pour s’étaler dans les rues du bourg, et de là, dans une vaste campagne, et se déverser enfin dans la mer de la petite et de la grande histoire.

Essentiellement, ce roman est construit tout au long d’un dialogue entre deux personnages que plein de choses différencient, notamment leurs classe et fonction sociales : l’un est un juge militaire, un bourgeois affublé d’un patronyme de petite noblesse ; l’autre, un soldat en instance de jugement, fils de laboureur.
Ce dialogue – en fait, un interrogatoire –, ponctué par les aboiements ininterrompus d’un chien qui attend sur une place déserte un dénouement quelconque, se poursuit pendant quatre journées.
Cela, avec une économie de moyens narratifs qui distinguent le Rufin de ce « Collier rouge » du Rufin baroque et foisonnant de « Globalia », par exemple.

Le Collier rouge se lit d’une traite – il fait environ 150 pages – et la révélation des motifs cachés des protagonistes vers laquelle la lecture tendra forcément et naturellement, est aménagée avec un sens impressionniste des détails et de la progression.
Dès les premières pages, l’on se demande ce que Jacques Morlac, décoré de la Légion d’honneur malgré son jeune âge, a bien pu accomplir comme méfait, assez grave pour qu’il risque d’écoper d’une lourde sentence et cependant assez anecdotique pour qu’il puisse s’en sortir rien qu’en présentant des excuses et en alléguant un état d’ébriété. Comme l’on se demande également – avec une curiosité aussitôt et définitivement éveillée – quelle est cette étrange relation qui semble lier le soldat à ce chien, prostré dehors, dont le désespoir évident attise notre compassion.

Mystérieux, têtu et attachant, ce Jacques Morlac. Son apparence proclame ses origines campagnardes mais avec « cet air inspiré et ce regard intense que l’on imagine aux prophètes ou aux pâtres visités par des apparitions ».
Et, s’il est vrai que c’est aussi un héros de guerre qui a risqué sa vie pour la « Nation », tout en lui rejette, « vomit », cette même nation.
Morlac a reçu peu d’instruction – « Dans ces coins-là, ce n’est pas l’usage » (…) « le curé lui a fait la classe… ensuite, il a été aux champs pour aider son père ». Pourtant, il lit Han d’Islande de Victor Hugo : « C’est ça, mon école. Et la guerre aussi », dira-t-il.

En face du caporal, le commandant Lantier du Grez, la trentaine, nommé juge militaire après l’armistice pour sa probité et sa connaissance de la psychologie des poilus. Il a ses bureaux à Bourges, sa maison à Paris avec une femme et deux enfants, et il espère une mutation pour pouvoir, enfin, les rejoindre. Issu de la classe bourgeoise, « chez lui, on vénérait à la fois la monarchie et l’Empire, c’est-à-dire l’autorité. Et l’on méprisait la République, dont Victor Hugo était le barde ».

Normalement, cela devrait tonner entre les deux militaires dans la petite cellule. Mais le cas Morlac apparaît complexe, offrant au juge la perspective et le plaisir anticipé d’une énigme à résoudre : « Depuis qu’on l’avait nommé juge, il avait vu beaucoup d’affaires simples : parfaits coupables ou vrais innocents. Ce n’était pas très intéressant et, dans ces cas-là, il mettait toute son énergie à rendre l’affaire plus compliquée, à chercher la part d’idéalisme du coupable et la noirceur de l’innocent. Avec Morlac, il sentait qu’il avait affaire à un prévenu plus difficile, dans lequel se mêlaient le bien et le mal. C’était agaçant, révoltant même, si l’on y songeait. Mais, au moins, il y avait un mystère à percer. »
Il va donc ménager l’accusé et s’armer de patience ; ce n’est pas difficile : c’est un idéaliste, et pour lui, la dignité humaine d’autrui est intouchable.
D’autant plus, et comme il le dira plus tard à un personnage clé du roman, il envisage de quitter l’armée et il tient à conclure sa fonction sur un bon souvenir : « Si je parvenais à empêcher ce prévenu de courir à sa perte, j’en concevrais une profonde satisfaction et je partirais le cœur plus léger. Vous voyez, c’est très égoïste. »

C’est compter sans l’entêtement orgueilleux de Morlac à ne pas se dédire ni renier la vraie portée de l’agissement qui lui a valu l’emprisonnement. « Je ne veux pas que vous me trouviez des circonstances atténuantes », lancera-t-il à Lantier. Et de surenchérir : « Je ne veux pas qu’on dénature le sens de mes actes. Vous n’étoufferez pas ce que j’ai à dire. »
Paroles enflammées et catégoriques de celui qui s’imagine investi d’une mission vitale sur la terre. Et qui plus est, une mission dans laquelle le chien hurleur à mort est impliqué, pour ne pas dire qu’il en serait l’inspirateur. Cela on le devine entre les lignes, et le personnage du chien acquerra au fil du récit une dimension quasi mythique.

Dans une interview, l’auteur s’était défini comme « écrivain peintre » : « Moi, je suis peintre. (…) Quand on écrit, soit on écoute, soit on voit. On ne peut pas faire les deux en même temps. » (Le Figaro, 10/08/2007) Je suis entièrement d’accord avec ce propos puisque l’auteur le dit. Sauf que, dans ce roman, Rufin peint en usant d’un pastel impressionniste et parvient, en plus, à enrichir sa toile narrative d’un élément sonore particulièrement… sonore : les lamentations du chien… Cet aboiement lancinant que le lecteur se prend à entendre pour ne plus cesser de le faire dès l’apparition de ce petit personnage central, ce cri de tristesse, de solidarité, de fidélité, résonnant leitmotiv, au sens premier du terme, qui déchire la quiétude illusoire des explications toutes simples et des réponses toutes faites, sur la vie, la mort, l’amour et l’attachement.

Le chien ! Rufin en donne un portrait frontal, clinique, et magnifique. Talent d’un peintre en mots : « Il avait vraiment l’allure d’un vieux guerrier. Plusieurs cicatrices, sur le dos et les flancs, témoignaient de blessures par balles ou éclats d’obus. On sentait qu’elles n’avaient pas été soignées et que les chairs s’étaient débrouillées pour se rejoindre tant bien que mal, en formant des bourrelets, des plaques dures et des cals. Il avait une patte arrière déformée et, quand il se tenait assis, il devait la poser en oblique, pour ne pas tomber sur le côté. Lantier tendit la main et le chien s’approcha pour une caresse. Son crâne était irrégulier au toucher, comme s’il avait porté un casque cabossé. Le bord droit de son museau était rose clair et dépourvu de poils, séquelle d’une brûlure profonde. Mais au milieu de ce visage supplicié brillaient deux yeux pathétiques. Le chien, sous la caresse, ne bougeait pas. On sentait qu’il avait été dressé à ne pas s’agiter, à faire le moins de bruit possible, sauf pour donner l’alerte. Mais ses yeux à eux seuls exprimaient tout ce que les autres chiens manifestent en usant de leur queue et de leurs pattes, en gémissant ou en se roulant par terre. »
Ce chien-là transcende le concept même de fidélité canine. Car il est plus que ce qu’un chien peut être. Pour mieux le dire, l’auteur le magnifie en l’équivalent canin de l’ange gardien. Et, ironie du sort, son maître n’éprouve pas de tendresse spéciale à son égard. Il ira même jusqu’à le haïr au point de vouloir le tuer…

Le chien du caporal Morlac réveille chez l’officier Lantier le souvenir d’un autre chien, le sien, qui avait fait le sacrifice ultime lors d’un épisode tragique de son adolescence : « … ce drame n’avait pas été sans conséquence sur sa vie. Il était entré dans l’armée pour défendre l’ordre contre la barbarie. Il était devenu militaire pour être au service des hommes. C’était un malentendu, bien sûr. La guerre n’allait pas tarder à lui faire découvrir que c’est l’inverse, que l’ordre se nourrit des êtres humains, qu’il les consomme et les broie. Mais, au fond de lui, malgré tout, il restait attaché à cette vocation. Et, à l’origine de cette vocation, il y avait l’acte d’un chien. »
Tandis que pour Morlac, héros médaillé, l’élément qui va influencer sa vision des choses et le pousser à tout remettre en question sera la découverte de certains écrits ‘‘subversifs’’ : « Pendant ma permission, j’ai beaucoup lu. La guerre m’avait changé. Je n’imaginais pas que tout cela pouvait exister. Les obus, les peuples en uniforme, les combats où, en quelques minutes, des milliers de morts se retrouvent allongés en plein soleil. J’étais un petit paysan, vous comprenez ? Je ne savais rien. (…) il fallait que je trouve des réponses. Je voulais voir ce que d’autres avaient pu comprendre de la guerre, de la société, de l’armée, du pouvoir, de l’argent, de toutes ces choses que je découvrais. » Et il nomme les titres de ces livres « comme s’il annonçait les Évangiles » : « Proudhon, Philosophie de la misère, Marx, Le 18 Brumaire, et Kropotkine, La Morale anarchiste. »

Cependant, en évoquant la grande histoire embourbée dans le cloaque de la guerre, J.-C. Rufin recentre la perspective que l’on pourrait en avoir aux dimensions de la petite histoire, celle de chaque individu, avec ses potentialités de se déconditionner du discours global, élaboré autour de la diabolisation d’autrui, et surtout avec sa possibilité d’aimer.
À l’ultime étape de l’enquête, dans une grande forêt peuplée de chênes, la résolution se profilera au travers d’un couloir de lumière dans le chaos de la nature, portée par le cri d’un être blessé.
Le dénouement du Collier rouge arrive mezza voce dans des tons pastel de douce aurore.
Et le chien ? Ma foi, il n’en a que faire, lui, cette bête si humaine, d’un collier. Qu’il soit rouge ou autre.
© Johnny Karlitch, 52 romans par an, semaine 2 : lundi 13 au dimanche 19 octobre 2014.

Semaine 1: Pétronille, d’Amélie Nothomb

Pétronille, d’Amélie Nothomb

Éditions Albin Michel, 2014

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Couv Nothomb Semaine 1

L’argument de Pétronille est le suivant : l’écrivaine Amélie Nothomb, indétrônable alter ego fictionnel de l’auteure, rêve de tomber sur le « convignon ou la convigne » idéal(e) ; entendez : un compagnon de beuverie, pour une saoulitude à deux sous l’influence divine du champagne (pensez aux crus les plus prestigieux, un auteur à succès se devant d’honorer son standing).

L’idée de se mettre en quête d’un partenaire d’euphorie alcoolisée s’est imposée à Amélie à l’issue d’une « expérience scientifique » effectuée sur sa propre personne.

Le but de cette expérience : redécouvrir les sensations « miraculeuses » de la toute première cuite de débutant et parvenir, sans gueule de bois, à « la griserie qui aurait rendu l’existence acceptable » – l’auteure sait suggérer un mal-être sans le surligner.

Son « tempérament expérimental ayant pris le dessus », Amélie jeûne comme les « chamans amazoniens » afin de « créer en soi le vide indispensable à la découverte scientifique », puis elle rompt le jeun avec un veuve-clicquot. La somptueuse bouteille vidée, elle atteint un « état augmenté de conscience », comme une « transe », un « trip », et elle a des « visions ».

En faisant le bilan de cette expérience, Amélie se dit que tant d’éblouissement doit être partagé avec quelqu’un. Elle décrète donc : « Il me faut un compagnon ou une compagne de beuverie. » Et, contemplant Paris de sa fenêtre, elle pense : « Il me paraît impossible que parmi tant de gens, je ne puisse trouver l’élu ou l’élue. Dans la Ville lumière, il doit y avoir quelqu’un avec qui boire la lumière. »

Et la rencontre tant espérée se produit dans le fief d’adoption d’Amélie : une librairie, lors d’une séance de signature. À première vue, la personne au regard « de piment rouge » intense qui tend à l’écrivaine un exemplaire du Sabotage amoureux pour qu’elle le lui dédicace, semble être un adolescent de quinze ans. Pourtant, surprise ! c’est une jeune femme de vingt-deux ans, à la chevelure en catogan, de petite taille, vêtue d’un jean et d’un blouson de cuir, et, cerise sur la surprise, c’est une lectrice avec laquelle Amélie entretient depuis quelques mois une correspondance soutenue. Elle se prénomme Pétronille.

Voici comment Amélie commente ce premier contact, qui a tout de l’irrémédiabilité du coup de foudre : « L’erreur serait de croire que le physique compterait seulement en amour. Pour la majorité des gens à laquelle j’appartiens, le physique compte en amitié et même pour les relations les plus élémentaires. Je ne parle pas ici de beauté ni de laideur, je parle de cette chose si vague et si importante que l’on nomme physionomie. Au premier coup d’œil, il y a des êtres qu’on aime et des malheureux qu’on ne peut pas encadrer. Le nier serait une injustice supplémentaire. (…) Il n’empêche qu’il faut composer avec cette donnée de départ. Et l’instant de la rencontre est celui où l’on prend si soudain la mesure du corps de l’autre. »

Pétronille fait un master en littérature élisabéthaine et rédige un mémoire sur un contemporain de Shakespeare. De nature fougueuse et prompte à la colère, après qu’elle a eu attrapé à la nuque un photographe au comportement de malotrus (il en existe, hélas !), qu’elle a conduit sans réplique hors de la librairie, Amélie l’a trouvée « digne des contemporains de Shakespeare qu’elle étudiait : des mauvais garçons toujours prêts à se battre ». (Dans ce chapitre, on ne peut pas ne pas être séduit par le fait que l’auteure mentionne le nom de « cette merveilleuse et minuscule librairie située au XVIIe arrondissement » – L’astrée – et la « gentillesse désarmante » des propriétaires, Michèle et Alain Lemoine. Comme une oasis au sein du climat sec et rude du monde de l’édition.)

Mais Pétronille ne sera intronisée « convigne » qu’après avoir réussi le premier rite ou la première épreuve de passage.

Amélie l’a invitée à boire un verre dans un bistrot. Du brut de Roederer (« La France est ce pays magique où le plus commun des troquets peut vous servir n’importe quand un grand champagne à température idéale »). L’échange est vif et tâtonnant :

« Elle tendit sa flûte pour que je la lui remplisse.

– Vous êtes comme moi, vous avez une bonne descente, dis-je.

– Ça vous défrise ?

– Au contraire. J’aime boire avec qui partage ma passion.

– Dites plutôt que ça vous amuse de nous encanailler »,

… la bouteille s’assèche et elles se retrouvent marchant dehors, dans la rue Huyghens, lorsque Pétronille annonce qu’elle va uriner entre deux voitures et demande à celle qui est « née dans une ambassade » de la « couvrir ». Panique d’Amélie : « En quoi devait consister mon rôle ? Il faisait noir avec de la nuée. On ne voyait pas à vingt mètres sur le trottoir de la rue Huyghens. En cette atmosphère digne de Macbeth, je devais protéger l’intimité d’une jeune personne qui pour des raisons qui m’échappaient en partie avait lu tous mes romans. Je tendis l’oreille pour entendre d’éventuels pas ; je ne perçus que le bruit d’un pipi, qui semblait décidé à ne jamais s’arrêter. Mon cœur battait très fort. »

Bref, après cet “incident”, leurs chemins se séparent, et Amélie n’a plus revu Pétronille.

Quatre ans plus tard – nous sommes à la page 39 de ce roman désopilant, à la gravité enjouée, qui en compte cent soixante-neuf –, Amélie retombe par hasard sur Pétronille, qui s’expose dans une librairie parisienne, parmi les nouvelles parutions. Le premier roman de Pétronille s’intitule Vinaigre de miel. Amélie l’achète et le lit, d’une traite. Elle sort si enthousiaste de sa lecture qu’elle écrit une lettre à Pétronille. Celle-ci l’invite à sa séance de dédicaces (dans « une sympathique librairie du XXe arrondissement appelée Le Merle moqueur »). Elles se revoient et terminent la soirée au Café Beaubourg en compagnie d’une bouteille de champagne. Le rendez-vous suivant aura lieu au Ritz, à l’occasion d’un après-midi de dégustation de… champagne. Cette fois, entourées de rombières à serre-tête qui scrutent Pétronille avec dédain, le rituel de passage est confirmé ; les deux amies se révèlent de pures et dures compagnes de beuverie. La tempétueuse garçonne des rues élisabéthaines mal famées apostrophe les dames de la haute avec défi et morgue, et Amélie la soutient, avec une approche quand même plus conciliante.

À partir de là, le duo devient inséparable et le récit se transforme en road-tale, avec des allures évoquant Thelma et Louise, Verlaine et Rimbaud, ou Les Tontons flingueurs (pour la truculence de certaines répliques), et des échappées en solitaire – Amélie, à Londres, pour promener le caniche de Vivienne Westwood qui sèmera ses ridicules étrons là où « Shakespeare avait écrit et créé les plus grands chefs-d’œuvre…, où toutes les avant-gardes s’épanouissaient », et Pétronille, au Sahara, pour une traversée du désert à pied, tout cela ponctué des parutions littéraires de l’une ou de l’autre.

Le plaisir de lire ne tarit pas jusqu’à aboutir à un chambardement de cap, un renversement d’axe polaire : le finale, après une scène au suspens quasiment insoutenable, nous tire sa révérence avec une soudaineté désarçonnante qui brûle notre cervelle de lecteurs.

Amélie Nothomb, l’auteure, écrit des romans pour partager avec des compagnes et des compagnons des états modifiés de lecture.

© Johnny Karlitch, 52 romans par an, semaine 1 : lundi 6 au dimanche 12 octobre 2014.