Semaine 1: Pétronille, d’Amélie Nothomb

Pétronille, d’Amélie Nothomb

Éditions Albin Michel, 2014

www.amelie-nothomb.com

www.albin-michel.fr

– www.antoineonline.com

Couv Nothomb Semaine 1

L’argument de Pétronille est le suivant : l’écrivaine Amélie Nothomb, indétrônable alter ego fictionnel de l’auteure, rêve de tomber sur le « convignon ou la convigne » idéal(e) ; entendez : un compagnon de beuverie, pour une saoulitude à deux sous l’influence divine du champagne (pensez aux crus les plus prestigieux, un auteur à succès se devant d’honorer son standing).

L’idée de se mettre en quête d’un partenaire d’euphorie alcoolisée s’est imposée à Amélie à l’issue d’une « expérience scientifique » effectuée sur sa propre personne.

Le but de cette expérience : redécouvrir les sensations « miraculeuses » de la toute première cuite de débutant et parvenir, sans gueule de bois, à « la griserie qui aurait rendu l’existence acceptable » – l’auteure sait suggérer un mal-être sans le surligner.

Son « tempérament expérimental ayant pris le dessus », Amélie jeûne comme les « chamans amazoniens » afin de « créer en soi le vide indispensable à la découverte scientifique », puis elle rompt le jeun avec un veuve-clicquot. La somptueuse bouteille vidée, elle atteint un « état augmenté de conscience », comme une « transe », un « trip », et elle a des « visions ».

En faisant le bilan de cette expérience, Amélie se dit que tant d’éblouissement doit être partagé avec quelqu’un. Elle décrète donc : « Il me faut un compagnon ou une compagne de beuverie. » Et, contemplant Paris de sa fenêtre, elle pense : « Il me paraît impossible que parmi tant de gens, je ne puisse trouver l’élu ou l’élue. Dans la Ville lumière, il doit y avoir quelqu’un avec qui boire la lumière. »

Et la rencontre tant espérée se produit dans le fief d’adoption d’Amélie : une librairie, lors d’une séance de signature. À première vue, la personne au regard « de piment rouge » intense qui tend à l’écrivaine un exemplaire du Sabotage amoureux pour qu’elle le lui dédicace, semble être un adolescent de quinze ans. Pourtant, surprise ! c’est une jeune femme de vingt-deux ans, à la chevelure en catogan, de petite taille, vêtue d’un jean et d’un blouson de cuir, et, cerise sur la surprise, c’est une lectrice avec laquelle Amélie entretient depuis quelques mois une correspondance soutenue. Elle se prénomme Pétronille.

Voici comment Amélie commente ce premier contact, qui a tout de l’irrémédiabilité du coup de foudre : « L’erreur serait de croire que le physique compterait seulement en amour. Pour la majorité des gens à laquelle j’appartiens, le physique compte en amitié et même pour les relations les plus élémentaires. Je ne parle pas ici de beauté ni de laideur, je parle de cette chose si vague et si importante que l’on nomme physionomie. Au premier coup d’œil, il y a des êtres qu’on aime et des malheureux qu’on ne peut pas encadrer. Le nier serait une injustice supplémentaire. (…) Il n’empêche qu’il faut composer avec cette donnée de départ. Et l’instant de la rencontre est celui où l’on prend si soudain la mesure du corps de l’autre. »

Pétronille fait un master en littérature élisabéthaine et rédige un mémoire sur un contemporain de Shakespeare. De nature fougueuse et prompte à la colère, après qu’elle a eu attrapé à la nuque un photographe au comportement de malotrus (il en existe, hélas !), qu’elle a conduit sans réplique hors de la librairie, Amélie l’a trouvée « digne des contemporains de Shakespeare qu’elle étudiait : des mauvais garçons toujours prêts à se battre ». (Dans ce chapitre, on ne peut pas ne pas être séduit par le fait que l’auteure mentionne le nom de « cette merveilleuse et minuscule librairie située au XVIIe arrondissement » – L’astrée – et la « gentillesse désarmante » des propriétaires, Michèle et Alain Lemoine. Comme une oasis au sein du climat sec et rude du monde de l’édition.)

Mais Pétronille ne sera intronisée « convigne » qu’après avoir réussi le premier rite ou la première épreuve de passage.

Amélie l’a invitée à boire un verre dans un bistrot. Du brut de Roederer (« La France est ce pays magique où le plus commun des troquets peut vous servir n’importe quand un grand champagne à température idéale »). L’échange est vif et tâtonnant :

« Elle tendit sa flûte pour que je la lui remplisse.

– Vous êtes comme moi, vous avez une bonne descente, dis-je.

– Ça vous défrise ?

– Au contraire. J’aime boire avec qui partage ma passion.

– Dites plutôt que ça vous amuse de nous encanailler »,

… la bouteille s’assèche et elles se retrouvent marchant dehors, dans la rue Huyghens, lorsque Pétronille annonce qu’elle va uriner entre deux voitures et demande à celle qui est « née dans une ambassade » de la « couvrir ». Panique d’Amélie : « En quoi devait consister mon rôle ? Il faisait noir avec de la nuée. On ne voyait pas à vingt mètres sur le trottoir de la rue Huyghens. En cette atmosphère digne de Macbeth, je devais protéger l’intimité d’une jeune personne qui pour des raisons qui m’échappaient en partie avait lu tous mes romans. Je tendis l’oreille pour entendre d’éventuels pas ; je ne perçus que le bruit d’un pipi, qui semblait décidé à ne jamais s’arrêter. Mon cœur battait très fort. »

Bref, après cet “incident”, leurs chemins se séparent, et Amélie n’a plus revu Pétronille.

Quatre ans plus tard – nous sommes à la page 39 de ce roman désopilant, à la gravité enjouée, qui en compte cent soixante-neuf –, Amélie retombe par hasard sur Pétronille, qui s’expose dans une librairie parisienne, parmi les nouvelles parutions. Le premier roman de Pétronille s’intitule Vinaigre de miel. Amélie l’achète et le lit, d’une traite. Elle sort si enthousiaste de sa lecture qu’elle écrit une lettre à Pétronille. Celle-ci l’invite à sa séance de dédicaces (dans « une sympathique librairie du XXe arrondissement appelée Le Merle moqueur »). Elles se revoient et terminent la soirée au Café Beaubourg en compagnie d’une bouteille de champagne. Le rendez-vous suivant aura lieu au Ritz, à l’occasion d’un après-midi de dégustation de… champagne. Cette fois, entourées de rombières à serre-tête qui scrutent Pétronille avec dédain, le rituel de passage est confirmé ; les deux amies se révèlent de pures et dures compagnes de beuverie. La tempétueuse garçonne des rues élisabéthaines mal famées apostrophe les dames de la haute avec défi et morgue, et Amélie la soutient, avec une approche quand même plus conciliante.

À partir de là, le duo devient inséparable et le récit se transforme en road-tale, avec des allures évoquant Thelma et Louise, Verlaine et Rimbaud, ou Les Tontons flingueurs (pour la truculence de certaines répliques), et des échappées en solitaire – Amélie, à Londres, pour promener le caniche de Vivienne Westwood qui sèmera ses ridicules étrons là où « Shakespeare avait écrit et créé les plus grands chefs-d’œuvre…, où toutes les avant-gardes s’épanouissaient », et Pétronille, au Sahara, pour une traversée du désert à pied, tout cela ponctué des parutions littéraires de l’une ou de l’autre.

Le plaisir de lire ne tarit pas jusqu’à aboutir à un chambardement de cap, un renversement d’axe polaire : le finale, après une scène au suspens quasiment insoutenable, nous tire sa révérence avec une soudaineté désarçonnante qui brûle notre cervelle de lecteurs.

Amélie Nothomb, l’auteure, écrit des romans pour partager avec des compagnes et des compagnons des états modifiés de lecture.

© Johnny Karlitch, 52 romans par an, semaine 1 : lundi 6 au dimanche 12 octobre 2014.

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