Semaine 2: Le Collier rouge, de Jean-Christophe Rufin

Le Collier rouge, de Jean-Christophe Rufin

Éditions Gallimard, 2014

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Couv Rufin Semaine 2

On est en 1919, après l’armistice de la Première Guerre mondiale.
L’officier Hughes Lantier du Grez débarque dans un bourg du Berry, une province du centre de la France, pour instruire l’affaire du jeune caporal Jacques Morlac, détenu dans une ancienne caserne aménagée en prison pour les déserteurs et les espions.
Dans cette prison, Morlac est le seul prisonnier.
Dehors, la canicule vide les rues, et sur la place Michelet, près de la caserne, un chien vagabond hurle à mort jour et nuit.

Lorsque l’unique garde-chiourme de la prison, à la main de grandes clefs enfilées dans un gros anneau, conduit l’officier et qu’il ouvre la porte de la cellule où est étendu le prévenu sur un bat-flanc, pour ensuite la refermer, laissant les deux hommes seuls, le ton est donné, le décor est installé, une atmosphère d’époque baigne les lieux et les pages, et un face à face chargé de non-dits va traverser le récit comme un cours d’eau, mince filet de ruisseau au départ, qui ira en s’élargissant peu à peu, débordant progressivement les rives confinées du huis clos cellulaire pour s’étaler dans les rues du bourg, et de là, dans une vaste campagne, et se déverser enfin dans la mer de la petite et de la grande histoire.

Essentiellement, ce roman est construit tout au long d’un dialogue entre deux personnages que plein de choses différencient, notamment leurs classe et fonction sociales : l’un est un juge militaire, un bourgeois affublé d’un patronyme de petite noblesse ; l’autre, un soldat en instance de jugement, fils de laboureur.
Ce dialogue – en fait, un interrogatoire –, ponctué par les aboiements ininterrompus d’un chien qui attend sur une place déserte un dénouement quelconque, se poursuit pendant quatre journées.
Cela, avec une économie de moyens narratifs qui distinguent le Rufin de ce « Collier rouge » du Rufin baroque et foisonnant de « Globalia », par exemple.

Le Collier rouge se lit d’une traite – il fait environ 150 pages – et la révélation des motifs cachés des protagonistes vers laquelle la lecture tendra forcément et naturellement, est aménagée avec un sens impressionniste des détails et de la progression.
Dès les premières pages, l’on se demande ce que Jacques Morlac, décoré de la Légion d’honneur malgré son jeune âge, a bien pu accomplir comme méfait, assez grave pour qu’il risque d’écoper d’une lourde sentence et cependant assez anecdotique pour qu’il puisse s’en sortir rien qu’en présentant des excuses et en alléguant un état d’ébriété. Comme l’on se demande également – avec une curiosité aussitôt et définitivement éveillée – quelle est cette étrange relation qui semble lier le soldat à ce chien, prostré dehors, dont le désespoir évident attise notre compassion.

Mystérieux, têtu et attachant, ce Jacques Morlac. Son apparence proclame ses origines campagnardes mais avec « cet air inspiré et ce regard intense que l’on imagine aux prophètes ou aux pâtres visités par des apparitions ».
Et, s’il est vrai que c’est aussi un héros de guerre qui a risqué sa vie pour la « Nation », tout en lui rejette, « vomit », cette même nation.
Morlac a reçu peu d’instruction – « Dans ces coins-là, ce n’est pas l’usage » (…) « le curé lui a fait la classe… ensuite, il a été aux champs pour aider son père ». Pourtant, il lit Han d’Islande de Victor Hugo : « C’est ça, mon école. Et la guerre aussi », dira-t-il.

En face du caporal, le commandant Lantier du Grez, la trentaine, nommé juge militaire après l’armistice pour sa probité et sa connaissance de la psychologie des poilus. Il a ses bureaux à Bourges, sa maison à Paris avec une femme et deux enfants, et il espère une mutation pour pouvoir, enfin, les rejoindre. Issu de la classe bourgeoise, « chez lui, on vénérait à la fois la monarchie et l’Empire, c’est-à-dire l’autorité. Et l’on méprisait la République, dont Victor Hugo était le barde ».

Normalement, cela devrait tonner entre les deux militaires dans la petite cellule. Mais le cas Morlac apparaît complexe, offrant au juge la perspective et le plaisir anticipé d’une énigme à résoudre : « Depuis qu’on l’avait nommé juge, il avait vu beaucoup d’affaires simples : parfaits coupables ou vrais innocents. Ce n’était pas très intéressant et, dans ces cas-là, il mettait toute son énergie à rendre l’affaire plus compliquée, à chercher la part d’idéalisme du coupable et la noirceur de l’innocent. Avec Morlac, il sentait qu’il avait affaire à un prévenu plus difficile, dans lequel se mêlaient le bien et le mal. C’était agaçant, révoltant même, si l’on y songeait. Mais, au moins, il y avait un mystère à percer. »
Il va donc ménager l’accusé et s’armer de patience ; ce n’est pas difficile : c’est un idéaliste, et pour lui, la dignité humaine d’autrui est intouchable.
D’autant plus, et comme il le dira plus tard à un personnage clé du roman, il envisage de quitter l’armée et il tient à conclure sa fonction sur un bon souvenir : « Si je parvenais à empêcher ce prévenu de courir à sa perte, j’en concevrais une profonde satisfaction et je partirais le cœur plus léger. Vous voyez, c’est très égoïste. »

C’est compter sans l’entêtement orgueilleux de Morlac à ne pas se dédire ni renier la vraie portée de l’agissement qui lui a valu l’emprisonnement. « Je ne veux pas que vous me trouviez des circonstances atténuantes », lancera-t-il à Lantier. Et de surenchérir : « Je ne veux pas qu’on dénature le sens de mes actes. Vous n’étoufferez pas ce que j’ai à dire. »
Paroles enflammées et catégoriques de celui qui s’imagine investi d’une mission vitale sur la terre. Et qui plus est, une mission dans laquelle le chien hurleur à mort est impliqué, pour ne pas dire qu’il en serait l’inspirateur. Cela on le devine entre les lignes, et le personnage du chien acquerra au fil du récit une dimension quasi mythique.

Dans une interview, l’auteur s’était défini comme « écrivain peintre » : « Moi, je suis peintre. (…) Quand on écrit, soit on écoute, soit on voit. On ne peut pas faire les deux en même temps. » (Le Figaro, 10/08/2007) Je suis entièrement d’accord avec ce propos puisque l’auteur le dit. Sauf que, dans ce roman, Rufin peint en usant d’un pastel impressionniste et parvient, en plus, à enrichir sa toile narrative d’un élément sonore particulièrement… sonore : les lamentations du chien… Cet aboiement lancinant que le lecteur se prend à entendre pour ne plus cesser de le faire dès l’apparition de ce petit personnage central, ce cri de tristesse, de solidarité, de fidélité, résonnant leitmotiv, au sens premier du terme, qui déchire la quiétude illusoire des explications toutes simples et des réponses toutes faites, sur la vie, la mort, l’amour et l’attachement.

Le chien ! Rufin en donne un portrait frontal, clinique, et magnifique. Talent d’un peintre en mots : « Il avait vraiment l’allure d’un vieux guerrier. Plusieurs cicatrices, sur le dos et les flancs, témoignaient de blessures par balles ou éclats d’obus. On sentait qu’elles n’avaient pas été soignées et que les chairs s’étaient débrouillées pour se rejoindre tant bien que mal, en formant des bourrelets, des plaques dures et des cals. Il avait une patte arrière déformée et, quand il se tenait assis, il devait la poser en oblique, pour ne pas tomber sur le côté. Lantier tendit la main et le chien s’approcha pour une caresse. Son crâne était irrégulier au toucher, comme s’il avait porté un casque cabossé. Le bord droit de son museau était rose clair et dépourvu de poils, séquelle d’une brûlure profonde. Mais au milieu de ce visage supplicié brillaient deux yeux pathétiques. Le chien, sous la caresse, ne bougeait pas. On sentait qu’il avait été dressé à ne pas s’agiter, à faire le moins de bruit possible, sauf pour donner l’alerte. Mais ses yeux à eux seuls exprimaient tout ce que les autres chiens manifestent en usant de leur queue et de leurs pattes, en gémissant ou en se roulant par terre. »
Ce chien-là transcende le concept même de fidélité canine. Car il est plus que ce qu’un chien peut être. Pour mieux le dire, l’auteur le magnifie en l’équivalent canin de l’ange gardien. Et, ironie du sort, son maître n’éprouve pas de tendresse spéciale à son égard. Il ira même jusqu’à le haïr au point de vouloir le tuer…

Le chien du caporal Morlac réveille chez l’officier Lantier le souvenir d’un autre chien, le sien, qui avait fait le sacrifice ultime lors d’un épisode tragique de son adolescence : « … ce drame n’avait pas été sans conséquence sur sa vie. Il était entré dans l’armée pour défendre l’ordre contre la barbarie. Il était devenu militaire pour être au service des hommes. C’était un malentendu, bien sûr. La guerre n’allait pas tarder à lui faire découvrir que c’est l’inverse, que l’ordre se nourrit des êtres humains, qu’il les consomme et les broie. Mais, au fond de lui, malgré tout, il restait attaché à cette vocation. Et, à l’origine de cette vocation, il y avait l’acte d’un chien. »
Tandis que pour Morlac, héros médaillé, l’élément qui va influencer sa vision des choses et le pousser à tout remettre en question sera la découverte de certains écrits ‘‘subversifs’’ : « Pendant ma permission, j’ai beaucoup lu. La guerre m’avait changé. Je n’imaginais pas que tout cela pouvait exister. Les obus, les peuples en uniforme, les combats où, en quelques minutes, des milliers de morts se retrouvent allongés en plein soleil. J’étais un petit paysan, vous comprenez ? Je ne savais rien. (…) il fallait que je trouve des réponses. Je voulais voir ce que d’autres avaient pu comprendre de la guerre, de la société, de l’armée, du pouvoir, de l’argent, de toutes ces choses que je découvrais. » Et il nomme les titres de ces livres « comme s’il annonçait les Évangiles » : « Proudhon, Philosophie de la misère, Marx, Le 18 Brumaire, et Kropotkine, La Morale anarchiste. »

Cependant, en évoquant la grande histoire embourbée dans le cloaque de la guerre, J.-C. Rufin recentre la perspective que l’on pourrait en avoir aux dimensions de la petite histoire, celle de chaque individu, avec ses potentialités de se déconditionner du discours global, élaboré autour de la diabolisation d’autrui, et surtout avec sa possibilité d’aimer.
À l’ultime étape de l’enquête, dans une grande forêt peuplée de chênes, la résolution se profilera au travers d’un couloir de lumière dans le chaos de la nature, portée par le cri d’un être blessé.
Le dénouement du Collier rouge arrive mezza voce dans des tons pastel de douce aurore.
Et le chien ? Ma foi, il n’en a que faire, lui, cette bête si humaine, d’un collier. Qu’il soit rouge ou autre.
© Johnny Karlitch, 52 romans par an, semaine 2 : lundi 13 au dimanche 19 octobre 2014.

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