Semaine 4: Pas pleurer, de Lydie Salvayre

Pas pleurer, de Lydie Salvayre

Éditions du Seuil, 2014

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Couv Salvayre blog4

Il ne faut pas plus d’une douzaine de pages à Lydie Salvayre pour que l’écran mental du lecteur s’anime de chants libertaires et de slogans enflammés, brandis à bout de poings tordant le cou à l’oppression, et qu’il se mette à vibrer, à gondoler puis à flotter, et à claquer, gonflé comme une voile de bateau ivre prenant le large au vent de ce merveilleux concept de “liberté”.
La narration libère et suscite des sons et des images à la manière d’un documentaire à la voix plurielle. Ici, sont convoqués le vécu et les réflexions de trois personnages-témoins : Montserrat (Montse), la mère de la narratrice, l’écrivain Georges Bernanos et la narratrice, qui a recueilli leurs témoignages et qui les a agencés dans un montage en alternance.

Cette “narratrice”, la contemporaine la plus proche de notre sensibilité de Terriens du 21e siècle, a mis « en sûreté dans ces lignes puisque les livres sont faits, aussi, pour cela » une portion de l’inénarrable flot de l’Histoire, un seul été de 1936, dans une Espagne en guerre civile. Sa mère avait quinze ans dans « un village perdu de la haute Catalogne où, depuis des siècles, de gros propriétaires terriens maintiennent des familles comme la sienne dans la plus grande pauvreté ». Au même moment, à Palma de Majorque, Bernanos s’indigne devant les atroces exactions commises par les franquistes – égalées par celles des républicains – et refuse de museler sa conscience, même s’il doit payer son cri de conscience (il en témoignera dans un écrit pamphlétaire, Les Grands cimetières sous la lune) par un statut d’ostracisé au sein des partis français et espagnols de droite, dont il commencera à se détacher, lui, le monarchiste catholique.
L’incipit du roman ne mâche pas ses mots ni ses images, parlant d’emblée des autorités religieuses qui « se contentent d’organiser des processions d’actions de grâce » ou qui « au nom du Père du Fils et du Saint-Esprit, désignent aux justiciers d’une main vénérable où luit l’anneau pastoral, la poitrine des mauvais pauvres », c’est-à-dire des pauvres qui « ouvrent leur gueule » alors que toute l’Europe catholique ferme la sienne.
La mère est maintenant âgée de quatre-vingt-dix ans et elle raconte à sa fille le bouleversement radieux et ténébreux de cet été-là ; la fille l’écoute, émue, et pour mieux situer le vécu de sa mère dans un cadre plus large, elle entreprend de lire en même temps le récit douloureux et accusateur de Bernanos.

Montse se raconte. Son visage tout ridé s’illumine. Et la fille rapporte les images, les émotions, le bruit et la fureur, et parfois, la mère prend les rênes de la narration pour un bout de phrase ou plusieurs.
Lydie Salvayre opte pour une narration généralisée, diffuse, non hiérarchisée dans la distribution des personnages, qui reflète indirectement leurs propos et leurs pensées, qui informe et explique certains cadres et circonstances historiques – tout en conservant un ton romanesque et en adoptant la concision elliptique.
Ce type d’organisation du récit – en allers retours d’une situation (Montse, Josep, son frère révolté, Diego, son amant et époux pragmatique) à l’autre (les déambulations terrifiantes de Bernanos, les mises au point sur la guerre d’Espagne), et en passant d’un ton (lyrique, dramatique) à l’autre (référentiel, polémique) – peut tempérer l’enthousiasme du lecteur, qui préfère vibrer en écoutant Montse parler de sa renaissance, de son amour passionné et éphémère pour un poète français prénommé André (qu’elle ne reverra plus et qu’elle fantasmera en André Malraux), puis l’écouter passer le relais de la narration à Josep, enivré de révolution et qui cite les slogans et les idées qu’il a lus dans les journaux Tierra y Libertad ou Solidaridad Obrera, et ensuite découvrir si l’animosité entre Josep et Diego, attisée par leurs différends politiques, va déraper vers la tragédie, ou encore découvrir comment Montse va s’acclimater à l’environnement familial de son époux et réagir en compagnie de ces riches exploiteurs qu’elle exècre…

La syntaxe de Salvayre est souvent libertaire, son lexique ouvert parfois à tous les vents du dialectisme (catalan, languedocien, “franpagnol”) mais sa progression thématique reste cohérente, inscrivant le parcours de ses personnages, leur petite histoire, dans le cyclone, le maelström de la grande histoire, ce monstre qui engloutit ses rejetons.

Le jeune Josep étouffe dans l’enclos soumis du village, il veut faire l’amour et monter sur les barricades, et Montse, pleine de mots nouveaux – « despotisme », « traître capitaliste », « cause prolétarienne »… – et qui a appris « le sens de CNT, FAI, POUM, PSUC, on dirait du Gainsbourg », va accompagner dans sa fugue révolutionnaire ce frère plus âgé qu’elle de trois ans.
L’allégresse de la liberté recouvrée et de l’espoir réanimé se reflète dans l’esprit et les sens de l’adolescente : pour la première fois de sa vie, elle met les pieds dans un palace (réquisitionné), pour la première fois de sa vie, elle « avale une copita de Anis del Mono », pour la première fois de sa vie, elle entend des langues étrangères, découvre que « la vie a du goût », ah ! « quel plaisir de l’âme », « je suis soûle » ; bref, l’éblouissement.
L’« été de splendeur », « cet été de splendeur totale comme eût dit Pasolini » aura, plus tard, son pendant inverse et inévitable dans la compromission de Montse avec la sécurité d’une vie rangée aux côtés de Diego, l’opposé de Josep. Et ce dernier, lui, n’aura pas le temps ni la malchance de survivre pour se voir momifié dans le palmarès de l’existence assenée et assumée.

Une rage s’exhale de l’écriture de Lydie Salvayre, fille d’un couple de républicains espagnols exilés, une colère terrible qui crache des mots et des phrases (« Facha est un mot qui, prononcé avec le tcheu espagnol, se lance comme un crachat »), néanmoins avec l’implacable compassion de celui qui, au lieu de lapider l’esprit adultère, reconnaît que nous, esprits trop humains, n’avons pas encore acquis ni traduit génétiquement la possibilité de nous émanciper sans nous enferrer ni enferrer autrui.

À la lecture de Pas pleurer, le lecteur s’attachera aussi à suivre de l’âme le frêle esquif de Bernanos, qui surnage sur les flots démontés de la démence, déployant le pavillon de l’esprit qui observe, souffre, témoigne et transcende.
Pour que tout ça ne recommence pas.
Oui, tout reste à faire. Mais faut pas pleurer, semble dire Lydie Salvayre.
© Johnny Karlitch, 52 romans par an, semaine 4 : lundi 27 octobre au dimanche 2 novembre 2014.

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4 réflexions sur “Semaine 4: Pas pleurer, de Lydie Salvayre

    • Je comprends que vous vouliez distinguer certaines maisons d’édition pour des raisons littéraires personnelles. Quant à moi, je ne peux ni approuver ni contredire, je n’ai pas effectué de recherches comparatives et statistiques à ce sujet. Ceci dit, Seuil et Minuit, miam.

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