Semaine 8: L’Ordinateur du paradis, de Benoît Duteurtre

L’Ordinateur du paradis, de Benoît Duteurtre

Éditions Gallimard, 2014

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Big Bordel

 

« Car, désormais, chacun savait que ses moindres secrets pouvaient, à tout instant, éclater à la face du monde. »
Le cauchemar. Pour tout internaute, le principe de la confidentialité des données et des activités personnelles est sacro-saint. Le consensus est unanime sur le fait que chacun décide de lui-même ce qu’il veut ou ne veut pas révéler de sa vie intime. Sûre de son droit, la vie privée affiche toujours son fameux panneau : « Interdiction d’espionner ».
Dans les temps préhistoriques (autrement dit avant le Web), le curieux, bien ou malintentionné, pouvait feuilleter le journal intime d’une personne, parcourir sa correspondance écrite, dénicher la cachette où sont déposés des photos ou des textes illicites, mettre son téléphone sur écoute, etc. De nos jours, il suffit de pirater le disque dur pour accéder à sa messagerie et étaler tous ses faits et gestes.
On se protège tant bien que mal, on fait confiance à des logiciels anges gardiens anti-spyware-malware-et-autres-virus-informatiques. On fait confiance, également, aux mots de passe magiques, aux sites d’hébergement, surtout ceux qui gèrent notre boîte à lettres électronique, aux fournisseurs d’accès à Internet, aux réseaux sociaux, aux sites que nous visitons, au gouvernement, etc.

Benoît Duteurtre, lui, a imaginé un scénario catastrophe : vous ouvrez un jour votre boîte email et constatez que des courriels anciens que vous aviez envoyés à la corbeille viennent de réapparaître ; vous les supprimez, définitivement cette fois, mais ils ressurgiront quand même.
Tant que ce phénomène agaçant se confine à votre messagerie et votre ordinateur, cela est plus énervant que terrifiant. Par contre, le cauchemar se déclenchera lorsque ces courriels éliminés, dont certains compromettants, réapparaîtront ailleurs, dans d’autres messageries et ordinateurs. Et pas que des courriels, mais aussi des sites que vous avez visités, et des photos, des vidéos – très très compromettantes – que vous avez consultées. Benoît Duteurtre appelle cela le « Grand Dérèglement ». Trois hypothèses pour l’expliquer : une opération de piratage ayant dérapé, une opération marketing pour lancer de nouveaux logiciels de protection ou… un véritable dérèglement.

Ce sera dans le cadre de cette pagaille planétaire – qui, on se rassure, ne touche (pour le moment) que le tiers du tiers supérieur de la pyramide sociale – que va se débattre Simon Laroche, le directeur de la Commission des libertés publiques, une « structure administrative financée par l’État, qui publie des avis sur tout ce qui concerne la protection de la vie privée et s’exprime sur des litiges ou des projets de loi liés à la conservation d’informations confidentielles ».
Ce haut fonctionnaire – quinquagénaire et père de famille – sera tourmenté par une seule hantise : que sa femme et son fils, et le monde entier, découvrent ses ébats virtuels avec Natacha, une nymphe russe du porno personnalisé.
Cependant, si Laroche va être acculé à présenter sa démission, la cause n’en sera pas Natacha mais une simple phrase à propos des gays et des féministes (sujets tabous par excellence), qu’il a proférée hors antenne dans un studio de radio, ne se doutant pas que quelqu’un diffuserait ce propos.

Par ailleurs, si le roman s’intitule L’Ordinateur du paradis, c’est que Benoît Duteurtre a aussi concocté un autre show qui accompagne, et en quelque sorte chapeaute, le Grand Dérèglement.
Le roman s’inaugure par la mort d’un narrateur qui nous décrit de visu (et de vivo) son premier jour dans ce qu’il considère être l’antichambre du paradis.
Ce premier chapitre donne le la d’une lecture qui se poursuivra sous le signe d’une verve drôle et ironique qui expose, mezza voce, les travers et les dysfonctionnements de notre société-meilleur-des-mondes-possibles.

Des deux trajectoires sur lesquelles avance le train du récit, celle qui chemine dans les environs du Très-Haut offre les situations les plus spirituelles et désopilantes.
Pourquoi alors l’auteur ne s’est-il pas concentré uniquement sur les ‘‘aventures’’ du narrateur attendant dans des limbes bureaucratiques que tombe la sentence qui lui assignera l’une des deux éternités : celle du paradis ou celle de l’enfer ?
Parce que les deux lignes narratives se complètent dans l’élaboration de ce qui apparaît in fine comme un roman pamphlet – n’épargnant ni la terre ni le ciel – sur le mode de l’ironie badine et désabusée.
© Johnny Karlitch, 52 romans par an, semaine 8 : lundi 24 novembre au dimanche 29 novembre 2014.

 

 

EXTRAIT 1
Lieu : antichambre du paradis/enfer
« L’avocat ne semblait pas de cet avis. Se penchant de nouveau vers l’écran, il lut :
– Le 16 juin 2011, au cours d’un repas avec plusieurs de vos anciens collègues d’université, vous affirmiez ne pas croire du tout au réchauffement sous l’effet de l’activité humaine – et n’y voir que “ les aléas des mouvements climatiques qui affectent la terre depuis la nuit des temps ”. Fin de citation.
Je me rappelais ce genre de conversation, où je m’emportais par esprit de contradiction. Mais, surtout, je mesurai pour la première fois l’extraordinaire puissance du “ Très-Haut ” et sa connaissance universelle recouvrant chacun de nos gestes et pensées. Aussi fus-je à nouveau surpris quand l’avocat, en guise d’explication, affirma :
– Nous avons une copie de l’enregistrement pris par la caméra de vidéo-surveillance de l’établissement !
– La caméra ?
– Oui, la caméra !
– Est-ce à dire que vous avez accès à ces données ?
– Le Seigneur possède mille façons de vous connaître ; et il n’a aucune raison de se priver de celle-ci. Mais passons tout de suite au second point : la pédophilie !
Je ne pus retenir un élan d’indignation… »

 

EXTRAIT 2
Lieu : Terre
« Comme dans les tremblements de terre, la déflagration initiale allait se prolonger dans une série de répliques. La “ faille technique ” du 14 mai n’était que le signe avant-coureur d’un désordre plus général.
Dès le 16 mai, au petit matin, une seconde salve d’informations indiscrètes s’abattit sur le monde. Sauf que les documents intrusifs n’étaient plus seulement des courriers électroniques, mais également des journaux de téléchargement. (…) Évidemment, la plupart de ces listes ne renvoyaient qu’à d’indigents contenus. Mais, dans certains cas, l’intitulé des liens en disait déjà beaucoup trop, avec ses adresses incluant les mots djihad, salopes ou gros nichons.
Dans les entreprises et sur les lieux de travail, chacun scrutait le regard des collègues, des supérieurs, pour savoir si ceux-ci avaient reçu quelque chose de confidentiel. Leur comportement avait-il changé ? Étaient-ils plus froids, plus distants ? Avaient-ils découvert que vous passiez des heures d’activités rémunérées sur des jeux de poker ou des sites érotiques ? Ce 16 mai, plus encore que le 14, fut marqué par une explosion des scènes de ménage. Tromperies, amants, maîtresses, passions amoureuses ou petits écarts : tout se trouvait désormais sur la table. »

Semaine 7: L’Oubli, de Frederika Amalia Finkelstein

L’Oubli, de Frederika Amalia Finkelstein

Éditions Gallimard, collection L’Arpenteur, 2014

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One more novel

Quand vous avez « entre 20 et 25 ans » et que vous voulez désespérément exercer, non pas votre devoir de mémoire, mais votre « devoir d’oubli », que vous revendiquez la faculté d’oublier, tout en sachant qu’être détaché du passé, « cela est impossible : cela est du domaine de l’illusion », il ne vous reste plus qu’à vous lancer dans un périple qui vous mènera d’un point A à un point B, et découvrir, à l’arrivée, qui des deux l’aura emporté : la mémoire ou l’oubli.
Cependant, il vous faudra savoir décoder le résultat car si « gagner est du domaine de l’illusion », « perdre n’est pas du domaine de l’illusion. Par exemple : il est du domaine de l’illusion de croire que je vais vivre éternellement, mais il n’est pas du domaine de l’illusion de penser que je vais disparaître un jour ».

Frederika Amalia Finkelstein nous propose un premier roman qui raconte la circumnavigation philosophique d’une jeune narratrice autour de la mémoire. Angoisse, souffrance morale, torture mentale, lucidité sombre à donner même la nausée à tout sentiment de l’absurde bien né, réflexions pépites qui crépitent comme un brasier froid, glacial, plongeon en chute contrôlée dans les gouffres du passé, ressassement réflexif d’une conscience qui tourne, tourne sur elle-même, mais, derviche mécréant, ne parvient pas à s’enivrer, ne parvient pas à oublier.

Alma, la narratrice, aime le sport (le baseball), les sodas, les donuts, et les consoles de jeux et son Macintosh ; elle aime s’abandonner aux écrans, ils lui projettent une relative sérénité ; elle a une manie : écouter et réécouter « One more time » de Daft Punk.
Elle est aussi adepte des nuits blanches.
C’est l’une de ces nuits qui marquera le départ de son aventure existentielle.
Une aventure traduite par une marche forcée – « Le désespoir naît de l’attente. Il me suffit de renoncer à l’attente. Alors je marche dans le désert sans faune et sans flore : je contemple mon abandon (…) nous sommes toujours seuls » – rythmant un monologue long d’une demi-journée qui démarre quelques heures avant l’aube dans une chambre blanche d’insomniaque, se poursuit dans les rue de la ville et de la mémoire, et aboutit à un hippodrome, pour se perdre, se fondre – s’oublier – dans une course de chevaux, un steeple-chase épique, une dizaine de pages rédigées comme un anti-climax qui s’échoue sur une fin ouverte, au bord d’un rivage désert de fin d’après-midi, à l’horizon aveugle.

« La mémoire est relayable », dit la narratrice. Cela veut dire qu’elle assure sa continuité dans la durée, qu’elle se transmet, d’une génération à l’autre, d’un individu à l’autre. Mais on peut ne pas la prendre pour acquis intangible, ne pas la sacraliser ; on peut la réinterpréter, la reproduire au travers du tamis de notre pensée, on peut en faire ressortir des relations insoupçonnées, inédites. Et surtout, on peut vouloir l’effacer, l’anéantir, bien que ce soit une tâche impossible à réaliser (du moins intentionnellement) et qu’on ne le désire pas vraiment puisqu’elle est partie essentielle de ce qui définit notre individualité et que rien ne garantit qu’en perdant un pan de notre mémoire, nous ne risquons pas de la perdre dans sa totalité. La peur de dormir qui prend la narratrice et l’encercle dans les interminables réflexions blanches de l’insomnie, provient de cette hantise : « Je peux me réveiller demain la mémoire vide. »

Quand Alma sort dans la rue, dans la pénombre d’un matin encore en gestation du côté obscur de la nuit, aurait-elle croisé ce jeune promeneur nocturne de vingt-deux ans, qui hantait des heures durant les rues désertes d’une ville roumaine pour oublier que « l’insomnie est une lucidité vertigineuse qui convertirait le paradis en un lieu de torture » à cause de « cette absence criminelle de l’oubli » (Sur les cimes du désespoir, Cioran, 1934, Éditions de L’Herne, 1990). Non, Alma est seule, elle le restera tout au long de sa déambulation discursive dans un Paris estompé, « sans faune ni flore », réduit à deux ou trois sites ou lieux, fantomatique ; le calvaire de sa conscience est solitaire.

« Les êtres réagissent différemment à leur passé. Il y a ceux qui réussissent ; il y a ceux qui échouent. Je suis régulièrement submergée par ce qui m’a précédée. » Il y a trente-six heures, la narratrice était dans l’ignorance, comme elle le dit : « Nous pouvons en majorité choisir d’ouvrir les yeux sur le monde ou de les fermer. Je crois que vendredi soir je les ai ouverts. Maintenant, je veux les fermer. » Ce qui s’est passé, il y a trente-six heures, c’est qu’elle a embrassé la petite-fille d’Adolf Eichmann (officier nazi ayant dirigé la logistique de la ‘‘solution finale’’) sur les deux joues, et rien, ni dans le regard ni dans les paroles ni dans l’attitude de cette dernière, n’indiquait qu’elle était ‘‘marquée’’ par son ascendance. Comme si son grand-père n’avait pas été Adolf Eichmann.
On pourrait supposer qu’Alma envie cette femme que l’éclaboussure du mal n’a pas atteinte. Elle n’a pas cessé de l’observer comme si elle voulait percer le masque de cette apparence si détachée. Pourquoi ne pouvait-elle pas être comme elle, au-delà de la mémoire et de l’oubli ?
Car Alma veut « oublier, anéantir cette infâme Shoah dans sa mémoire et l’extraire comme une tumeur de son cerveau ». Elle veut que « le gouffre de l’Histoire l’ensevelisse à jamais ». Elle se sent vide d’émotion et elle pense mettre fin à ses jours, elle voudrait tant pleurer mais elle n’y parvient pas. Son idée fixe : boire un soda, manipuler sa console de jeux, ouvrir son Macintosh, écouter Daft Punk « one more time » : « Si l’on veut faire bien les choses, il est nécessaire à un moment de sa vie d’abandonner la cause. »
Alma pense que « nous avons perdu le sens du mot humanité », elle pense que nous avons perdu la guerre en 1945 puisque Hitler a court-circuité l’Histoire en se tirant une balle dans la bouche : « Nous avons perdu la Seconde Guerre mondiale à cause d’un suicide. » Elle déclare : « Adolf Hitler a fait de l’espèce humaine une espèce de rats : il a compromis le sens du mot humanité. Nous avons donc été dans l’obligation de configurer un nouveau monde : un monde où le mot humanité a un sens nouveau. Ce nouveau monde a ses propres codes et sa propre histoire : dans ce monde, nous avons gagné la guerre en 1945. Refaire l’Histoire n’est pas seulement une possibilité : refaire l’Histoire est bien souvent nécessaire. »
Ce qu’elle désire : « Je crois que je voudrais être dans un jeu vidéo, car dans un jeu vidéo tout est possible, tout est ouvert, tout est programmable. Programmer un rêve ; en faire une vie. C’est ce que je veux. »

Au sein du tumulte de sa pensée qui questionne le monde, l’interprète, le réfute, le submerge en ouvrant à fond l’écluse de la mémoire, elle s’interroge sur les motifs et les mobiles de ce processus mental et psychique : « Qui me pousse au bord du ravin ? Qui me pousse à m’ouvrir d’une façon aussi dangereuse ? J’ai tout gardé en moi, j’ai fait des stocks de souvenirs. Tout est présent dans ma mémoire… »
Est-ce la mémoire qui est un carcan ou la sensation de vivre dans un théâtre d’ombres, de subir sans explications. Car pire que ne pas pouvoir oublier, il y a ne pas pouvoir comprendre. Elle voudrait qu’on lui dise : « Alma, je vais vous expliquer pourquoi les nazis ont voulu supprimer votre grand-père et vos ancêtres et ainsi vous empêcher de voir le jour. » Elle voudrait aussi s’abandonner à un fatalisme qui serait propre à la condition humaine : « Nous sommes nés, par conséquent nous devons vivre », sans questions, sans ‘‘pourquoi ?’’. Mais, quoi qu’elle fasse, les corps nus entassés dans les chambres à gaz reviennent toujours.

Frederika Amalia Finkelstein a décidé de penser le monde par elle-même pour ne pas ‘‘être’’ dans la pensée distribuée, imposée. Le mal et le bien ne sont pas relatifs, ils le deviennent dans le temps, ils s’estompent, perdent leur opposition radicale, les armées fanatiques se dispersent, se mélangent : « Les noms qui ont fait le mal entrent dans notre mémoire de manière aussi intense que les noms qui ont fait le bien. Nous n’établissons aucune hiérarchie », et « je pense qu’aujourd’hui Hitler est un mythe au même titre que Jésus-Christ est un mythe et que Michael Jackson est un mythe : nous ne pouvons pas oublier ces noms parce qu’ils sont ancrés dans notre vécu. Les 14 000 000 d’êtres humains exterminés entre 1933 et 1945 ne sont pas des mythes : nous ne connaissons pas leurs noms. Ils sont poussière, ils sont chiffres. Que cela soit juste ou pas, là n’est pas la question. La morale est comme le fait de gagner : elle est une illusion. Voilà ce que nous avons fait. Nous avons fait des victimes un amas de chiffres, puis nous avons fait des bourreaux un amas de mythes. »

Pour Alma, « le monde est un cercle qui admet des cycles. Il y a le cycle de la joie, le cycle de l’abandon, le cycle de l’amour, le cycle du désespoir, le cycle de la mort et le cycle de l’oubli ».
Frederika Amalia Finkelstein a écrit son premier roman sur le cycle de l’oubli. Nous attendons les autres. C’est ‘‘elle’’ qui le dit : « Je suis née, cela ne s’annule pas. »
© Johnny Karlitch, 52 romans par an, semaine 7 : lundi 17 novembre au dimanche 22 novembre 2014.

Semaine 6: Mécanismes de survie en milieu hostile, d’Olivia Rosenthal

Mécanismes de survie en milieu hostile, d’Olivia Rosenthal

Éditions Verticales / Gallimard, 2014

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Couv Rosenthal Semaine 6

De l’écriture comme mécanisme de survie

La narratrice vient d’abandonner l’autre et elle fuit : « La peur est une méthode pour s’ignorer soi-même et donc se conserver » (mécanisme de survie). Elle craint des assaillants invisibles, elle évite des patrouilles, des fuyards, des hordes, des meutes, des groupes… Elle continue de fuir… Elle décide de compter les jours – « les chiffres empliraient mon esprit, l’apaiseraient et l’épaissiraient » (mécanisme de survie) – pour mesurer le temps qui la sépare de l’autre, qu’elle a abandonnée, malade, dans une ornière, cachée par des épineux, car « c’est mieux que l’une des deux survive ». Elle attend, un jour et une nuit durant, épiant un village pour s’assurer qu’il est inhabité, avant de s’y aventurer.
Immergé dans cette atmosphère d’étrangeté et d’incertitude, le lecteur se demande quel est ce quelque chose de très ancien, de très enfoui, que la narratrice évoque, quelle punition elle craint si un groupe la découvrait. Elle avoue qu’elle aussi avait fait cela à d’autres. Avant. Quand ? Et quoi ?
« Pour réussir à se conserver, le cerveau doit consentir, par un système complexe de compensations et d’équilibres, à certains sacrifices » (mécanisme de survie) et, plus loin, alors qu’elle est cernée par une meute : « C’est extrêmement réconfortant de ne plus se ressembler, extrêmement reposant et agréable de se mélanger aux hordes comme si de rien n’était. Je deviens nocturne et méchante. »
Fin du premier chapitre – ou de la première phase – sur lequel, dans un court texte en épilogue (chacun des cinq chapitres aura ainsi son texte d’intention), la narratrice, mais sur un ton apaisé, avec le recul de qui a surmonté l’expérience, et aussi, avec l’aplomb didactique qui aurait été celui de l’auteure, jette une lueur : « Ce texte est revenu tant de fois que j’ai décidé de ne pas y renoncer… de lui donner sa chance (…) Il est l’une des expressions possibles de ce qui me hante. »

Au chapitre suivant – Dans la maison –, on retrouve la narratrice, recluse, et bizarrement redevenue plus jeune, petite, animée par une fébrilité, un qui-vive permanent, mais cette fois pour entretenir la maison, prévoir et « réparer les désordres matériels qui sont parfois les signes avant-coureurs d’une catastrophe imminente ». Ce rôle, personne ne lui a demandé de le tenir car « il est très difficile de soustraire la maison aux événements du monde, de supprimer tout contact avec l’extérieur (…) Sans ces contacts, impossible de rester en vie ». Mais elle ne laissera pas « le dehors envahir l’intérieur de la maison ». Et elle guette ; il y a des « présences furtives », des bruits, des souffles, des odeurs. Elle est seule, les deux autres sont partis, après le coup de fil de malheur : elle est « trop jeune pour voir les morts ». Maintenant, elle les attend. L’autre aurait dû être avec elle, elles seraient deux à garder la maison ; les gardiens ne sont pas invincibles, ils ont leurs limites, leurs failles.
Quand, dans le cagibi, elle ouvre les cartons remplis de photographies, elle se voit avec les trois autres lorsqu’ils étaient encore quatre. Photos souvenirs, des sourires, des rires, des voyages… mais elle ne reconnaît rien : « Les images peuvent être trompeuses ou fabriquées. Comme les souvenirs. »
Elle poursuit sa ronde dans la maison mais les pièces qu’elle quitte lui deviennent inaccessibles : « La maison rétrécit à mesure que je la scrute », « je dois aplatir le monde. Dès que le relief s’abîme, on est moins exposé aux mauvaises surprises » (mécanisme de survie)…
Et nous arrêtons là notre revue de la succession du récit, le but ayant été d’illustrer quelque peu l’atmosphère de ce territoire dans lequel le lecteur devra lui aussi se perdre.

Chacun des cinq chapitres comporte, en alternance avec la narration principale, des passages en italique relatant des témoignages, des récits vécus, des cas cliniques, présentés comme des mini-documentaires, des reportages, sur des sujets tels que les expériences de mort imminente, la prostration du coma, les scènes de crime, l’autopsie et la décomposition du corps assassiné, les accidents vasculaires cérébraux, les impressions d’un ambulancier, un exposé entomologique des insectes sarcophages…
Ces digressions en italique entraînent le lecteur vers une autre dimension de compréhension du récit, le poussant à s’interroger sur leurs relations avec la narration principale et à établir lui-même des correspondances et des pistes de sens.
Ce processus, qui peut paraître, ainsi présenté, ardu ou pénible, est au contraire une activité très ludique, prenante, riche de possibilités ouvertes qui s’offrent au lecteur sur les plans de l’imagination et de la réflexion, lecteur captivé et émoustillé par cet écrit qui a démarré comme un récit apocalyptique de science-fiction, s’est poursuivi comme un récit d’horreur et qui se développe comme un thriller métaphysique.

Dire que ce roman, ou plutôt cet écrit non identifié, est brillant, serait un euphémisme. Non, il est intelligent, raffiné, affiné, concocté, quinti-distillé. La lecture même se vit comme une expérience.
C’est un plaisir, intellectuel, cérébral. Comme lorsque le lecteur tombe au coin d’une phrase sur « ensemble, nous sommes moins forts » ou « j’ai envie de me cacher à l’air libre ». Ou esthétique, lorsque tout un paragraphe fourmille de courtes phrases commençant par un pronom ‘‘on’’ indéfiniment multiplié par la contingence de son rond anonyme. Et que dire devant une telle illustration de l’incommunicabilité : « Si la silhouette avait parlé, si je lui avais laissé la parole, si je l’avais écoutée, elle aurait dit, elle aurait pu dire, elle a peut-être dit, je n’ai pas entendu ce qu’elle a dit, je ne sais pas si elle a dit » ?

Le récit – les cinq – côtoie souvent les lisières de la compréhensibilité, saute d’une apparence explicite (bien qu’ambiguë) à une autre, plus implicite et autant ambiguë. Olivia Rosenthal est une technicienne orfèvre du langage abstrait (dans sa dimension de généralité) évocateur, métaphorique et clinique. L’itinéraire de la narratrice est codé mais dépourvu de panneaux, d’indicateurs. Elle erre dans un territoire sans carte, sans repères. Extérieurs.
Deux personnages – l’un, narrateur omniprésent ; l’autre, muet, une ombre, un fantôme, un double – se partagent le centre de gravité de ce texte qui oscille entre roman de genre et écrit expérimental, un texte fascinant et dérangeant, qui semble narrer une aventure intérieure psychotique engluée dans un mécanisme répétitif de peur et de fuite, compulsivement, obsessivement.

« Je l’ai abandonnée sur le bas-côté de la route, de toute façon je ne pouvais plus rester avec elle, ça devenait trop dangereux. »
Si le récit commence par un abandon, il se clôture par l’acceptation de cet acte comme mécanisme de survie : « Faute de pouvoir répondre à son appel, ce sera ma manière de laisser d’elle une trace, une petite trace personnelle, le seul, intime, tardif et dérisoire moyen que j’ai trouvé de ne pas l’abandonner. »
Quant à ces « mécanismes de survie » qui s’amusent à cligner de l’œil au lecteur, nous en indiquerons encore quelques-uns, juste pour le plaisir : « On entre dans le jeu par contrainte. Par conformisme. Être comme les autres est la nécessité absolue, la plus forte des obligations », « Pour me protéger du déferlement de sensations qui alors me submergeait, j’ai fermé les yeux », « Ne pas céder au désir de l’autre, c’est déjà quelque chose, le début de la résistance », « J’ai appris à devenir une passante », « Mieux vaut, dans la vie éveillée, rester discrète et adopter la stratégie du camouflage »…
Le lecteur, lui, comprendra que l’écriture est le mécanisme de survie par excellence.
© Johnny Karlitch, 52 romans par an, semaine 6 : lundi 10 novembre au dimanche 16 novembre 2014.

Semaine 5: Carnival City, de Rawi Hage

Carnival City, de Rawi Hage

Editions Denoël, 2014

[traduit de l’anglais (canadien) par Dominique Fortier]

 

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Couv Hage Semaine 5

Du haut de l’incipit de Carnival City, Rawi Hage donne à son lecteur une tape dans le dos et le fait plonger dans un univers fantasmagorique de grand cirque urbain, dont l’arène se peuple d’araignées pisseuses, d’étudiantes électrochoquées, de béotiens motocyclés, de gladiateurs encagés, de cochons barricadés, de shakers danseurs, de dominatrices écrivaines, de pères vagabonds, de mères tisseuses de cordes… Un vrai carnaval de personnages déjantés, de situations interdimensionnelles et de réflexions molotov, surtout sur la religion et les vertus de la masturbation.
C’est la narration de Rawi Hage qui est carnavalesque, déchaînée, inventive. Son écriture démiurge déploie, dresse, étend et crache une géographie urbaine en noir et blanc contrasté et technicolor psychédélique.
Fly, le narrateur, est un chauffeur de taxi indépendant. Il appartient à cette catégorie de chauffeurs qu’il appelle les « mouches », qui « naviguent dans la ville, sans trêve et sans but, cherchant des bras levés pour interrompre leur vol, une averse pour les occuper ». L’autre catégorie est celle des « araignées » ; ces chauffeurs-là attendent que le répartiteur les appelle, ils ont des numéros au lieu de noms.
« Fly » est un surnom, qui peut signifier « voler » ou « mouche », peu importe. Fly n’a pas de numéro et il se compare à un vagabond motorisé, un chameau, un « porteur du monde ». C’est un enfant du cirque, sa mère, Mariam, était trapéziste, son père, un « vendeur de tapis volants » qui, un jour, après avoir subi l’influence d’un Oriental à barbe et à longue robe qui l’a convaincu du danger de voler et que les tapis étaient faits pour la prière, a quitté sa famille en emportant l’un de ses tapis non volants.
La mère n’a pas tenu le coup et le petit Fly a été adopté par la femme à barbe, un être sensible doté « d’un pénis et de seins de pécheresse » et qui lui dira : « Un jour, tu seras grand, le monde te dira qu’il n’y a que ceci ou cela. Quand tu partiras vivre parmi ces gens qui nous applaudissent, tu verras combien nous sommes différents, et tu comprendras quelle enfance magique tu as eue. Ici, dans les cirques et les carnavals, nous nous aimons les uns les autres avec nos singularités et nos bizarreries. (…) Jamais nous ne laissons voir aux gens que nous lisons des livres, que nous aimons tout le monde et que nous acceptons tout, que nos corps sont libres, que nous voyageons, résistons et luttons, que nous offrons l’asile aux prisonniers et aux révolutionnaires, que nous avons sauvé des Gitans et des Juifs. (…) Et, mon petit enfant, ne dis à personne que nous sommes des connaissants et des non-croyants. Nous savons qu’après ce grand numéro qu’est la vie il ne reste rien d’autre que la poussière sous les pieds des éléphants et le bruit des singes qui applaudissent. »
Un jour, le cirque fait faillite, on se sépare, et le jeune Fly s’en va avec la femme à barbe. Il exercera plusieurs boulots, pour soigner sa mère adoptive, et c’est dans celui de livreur qu’il fera la connaissance d’un vieux professeur à la retraite (quasi aveugle) qui lui léguera sa prodigieuse bibliothèque. Après la mort de la femme à barbe, Fly devient chauffeur, sûrement l’unique chauffeur de taxi qui vit dans un appartement-bibliothèque, hébergeant un carnaval de centaines d’ouvrages, « des tours de livres qui s’allongent dans toutes les directions », un labyrinthe foutraque qui aurait rendu Borges fou furieux.
« Je m’assois sur des livres, raconte le narrateur, je dors dessus, je les respire. Je les classe par personnages, en fonction de la couleur de leurs ciels et de la circonférence de la tête de leur auteur. Par exemple, James Joyce, en raison de la taille de son crâne, est situé à l’entrée. Quant à Rousseau, il arrive vers la fin, tout près de la fenêtre, pour deux raisons. D’abord, son faible tour de tête – oui, cela d’après mes propres mesures empiriques (pour utiliser les normes de philosophie britanniques) –, ensuite, en raison de son incessant besoin de se soulager et de rester près de la nature. Il n’y a rien comme le grand air pour soigner les infections urinaires, la paranoïa et la pensée cartésienne. Bref, je possède un système qui défie toutes les méthodes de documentation jamais employées ou imaginées. Une bibliothèque qui contient le monde, comme dirait l’Argentin aveugle. »
Les personnages qui croisent l’existence de Fly sont soit des passagers, soit des connaissances – voisins, collègues… Quelques-uns se distinguent par l’importance de leur interaction avec le narrateur.
Zaïnab, une voisine qui fait un doctorat en études islamiques. Fly en pince pour elle. Ils ont, généralement dans les escaliers ou à l’entrée de l’immeuble, des conversations très saugrenues à propos « de livres et de sujets aussi divers que la sauvagerie de l’histoire, les illusions de l’homme, la vie et ses absurdités ». Fly lui fait la cour mais la thésarde ne peut répondre à ses avances, elle est lesbienne.
Mary, l’amoureuse des livres, fragile, assaillie de phobies au point qu’elle en perdra l’esprit. L’ayant sauvée des griffes d’un monstre vil (son mari), Fly l’héberge chez lui. Ils deviendront amants sur l’herbe de son « jardin de livres » : « Quand elle est entrée dan mon appartement, Mary a failli ne pas dépasser la première étagère. Elle souriait, regardait et tournait les pages des livres (…) Des livres, s’est-elle écriée. Regardez-moi tous ces livres ! Et elle s’est avancée en riant parmi le jardin de livres, et nous avons ôté nos feuilles de vigne et nous avons fait l’amour dans un coin, où les versets du ciel sont venus toucher nos culs fendus et nus qui tressautaient et rebondissaient tels les chevaux des envahisseurs en Terre sainte ».
Sally, danseuse, escort girl et étudiante en littérature française. À la fin de chaque mois, elle et deux prostituées de ses amies se rendent « dans une ville d’abattoirs où les hommes travaillaient pour des salaires de misère ». Sally appelle cette “activité” « ses bonnes œuvres » : « C’est une offrande aux pauvres que nous faisons. » Les trois filles sont connues parmi les travailleurs comme « les Madeleines ».
Et Otto, le compagnon d’Aïsha, travailleuse sociale et bénévole pour les soupes populaires. Otto est idéaliste, anarchiste, au grand cœur d’or, mais il deviendra aussi un « homme très en colère » – « Ce n’est que lorsqu’on colle un revolver au visage de quelqu’un que les choses changent » –, et l’alcool aidant, il ratera sa révolution.
Lorsqu’un tueur de chauffeurs de taxi (de la catégorie des araignées) sévira, que des personnalités respectables seront assassinées, et qu’Otto se sera suicidé, le carnaval terminé, Fly décidera de s’en aller en dépliant son tapis volant. Rawi Hage préfère les fins ouvertes. Pour lui – je l’imagine – le livre est un corps libre en extension, en expansion dans un océan matriciel de corps-livres qui se caressent des pages et se partagent des secrets que la plupart des humains sont contraints d’ignorer, dans leur immobilisme sur une planète qui vagabonde dans le vaste univers mobile et permanent.
© Johnny Karlitch, 52 romans par an, semaine 5 : lundi 3 novembre au dimanche 9 novembre 2014.