Semaine 5: Carnival City, de Rawi Hage

Carnival City, de Rawi Hage

Editions Denoël, 2014

[traduit de l’anglais (canadien) par Dominique Fortier]

 

www.houseofanansi.com/Carnival-P1942.aspx

www.denoel.fr

www.antoineonline.com

Couv Hage Semaine 5

Du haut de l’incipit de Carnival City, Rawi Hage donne à son lecteur une tape dans le dos et le fait plonger dans un univers fantasmagorique de grand cirque urbain, dont l’arène se peuple d’araignées pisseuses, d’étudiantes électrochoquées, de béotiens motocyclés, de gladiateurs encagés, de cochons barricadés, de shakers danseurs, de dominatrices écrivaines, de pères vagabonds, de mères tisseuses de cordes… Un vrai carnaval de personnages déjantés, de situations interdimensionnelles et de réflexions molotov, surtout sur la religion et les vertus de la masturbation.
C’est la narration de Rawi Hage qui est carnavalesque, déchaînée, inventive. Son écriture démiurge déploie, dresse, étend et crache une géographie urbaine en noir et blanc contrasté et technicolor psychédélique.
Fly, le narrateur, est un chauffeur de taxi indépendant. Il appartient à cette catégorie de chauffeurs qu’il appelle les « mouches », qui « naviguent dans la ville, sans trêve et sans but, cherchant des bras levés pour interrompre leur vol, une averse pour les occuper ». L’autre catégorie est celle des « araignées » ; ces chauffeurs-là attendent que le répartiteur les appelle, ils ont des numéros au lieu de noms.
« Fly » est un surnom, qui peut signifier « voler » ou « mouche », peu importe. Fly n’a pas de numéro et il se compare à un vagabond motorisé, un chameau, un « porteur du monde ». C’est un enfant du cirque, sa mère, Mariam, était trapéziste, son père, un « vendeur de tapis volants » qui, un jour, après avoir subi l’influence d’un Oriental à barbe et à longue robe qui l’a convaincu du danger de voler et que les tapis étaient faits pour la prière, a quitté sa famille en emportant l’un de ses tapis non volants.
La mère n’a pas tenu le coup et le petit Fly a été adopté par la femme à barbe, un être sensible doté « d’un pénis et de seins de pécheresse » et qui lui dira : « Un jour, tu seras grand, le monde te dira qu’il n’y a que ceci ou cela. Quand tu partiras vivre parmi ces gens qui nous applaudissent, tu verras combien nous sommes différents, et tu comprendras quelle enfance magique tu as eue. Ici, dans les cirques et les carnavals, nous nous aimons les uns les autres avec nos singularités et nos bizarreries. (…) Jamais nous ne laissons voir aux gens que nous lisons des livres, que nous aimons tout le monde et que nous acceptons tout, que nos corps sont libres, que nous voyageons, résistons et luttons, que nous offrons l’asile aux prisonniers et aux révolutionnaires, que nous avons sauvé des Gitans et des Juifs. (…) Et, mon petit enfant, ne dis à personne que nous sommes des connaissants et des non-croyants. Nous savons qu’après ce grand numéro qu’est la vie il ne reste rien d’autre que la poussière sous les pieds des éléphants et le bruit des singes qui applaudissent. »
Un jour, le cirque fait faillite, on se sépare, et le jeune Fly s’en va avec la femme à barbe. Il exercera plusieurs boulots, pour soigner sa mère adoptive, et c’est dans celui de livreur qu’il fera la connaissance d’un vieux professeur à la retraite (quasi aveugle) qui lui léguera sa prodigieuse bibliothèque. Après la mort de la femme à barbe, Fly devient chauffeur, sûrement l’unique chauffeur de taxi qui vit dans un appartement-bibliothèque, hébergeant un carnaval de centaines d’ouvrages, « des tours de livres qui s’allongent dans toutes les directions », un labyrinthe foutraque qui aurait rendu Borges fou furieux.
« Je m’assois sur des livres, raconte le narrateur, je dors dessus, je les respire. Je les classe par personnages, en fonction de la couleur de leurs ciels et de la circonférence de la tête de leur auteur. Par exemple, James Joyce, en raison de la taille de son crâne, est situé à l’entrée. Quant à Rousseau, il arrive vers la fin, tout près de la fenêtre, pour deux raisons. D’abord, son faible tour de tête – oui, cela d’après mes propres mesures empiriques (pour utiliser les normes de philosophie britanniques) –, ensuite, en raison de son incessant besoin de se soulager et de rester près de la nature. Il n’y a rien comme le grand air pour soigner les infections urinaires, la paranoïa et la pensée cartésienne. Bref, je possède un système qui défie toutes les méthodes de documentation jamais employées ou imaginées. Une bibliothèque qui contient le monde, comme dirait l’Argentin aveugle. »
Les personnages qui croisent l’existence de Fly sont soit des passagers, soit des connaissances – voisins, collègues… Quelques-uns se distinguent par l’importance de leur interaction avec le narrateur.
Zaïnab, une voisine qui fait un doctorat en études islamiques. Fly en pince pour elle. Ils ont, généralement dans les escaliers ou à l’entrée de l’immeuble, des conversations très saugrenues à propos « de livres et de sujets aussi divers que la sauvagerie de l’histoire, les illusions de l’homme, la vie et ses absurdités ». Fly lui fait la cour mais la thésarde ne peut répondre à ses avances, elle est lesbienne.
Mary, l’amoureuse des livres, fragile, assaillie de phobies au point qu’elle en perdra l’esprit. L’ayant sauvée des griffes d’un monstre vil (son mari), Fly l’héberge chez lui. Ils deviendront amants sur l’herbe de son « jardin de livres » : « Quand elle est entrée dan mon appartement, Mary a failli ne pas dépasser la première étagère. Elle souriait, regardait et tournait les pages des livres (…) Des livres, s’est-elle écriée. Regardez-moi tous ces livres ! Et elle s’est avancée en riant parmi le jardin de livres, et nous avons ôté nos feuilles de vigne et nous avons fait l’amour dans un coin, où les versets du ciel sont venus toucher nos culs fendus et nus qui tressautaient et rebondissaient tels les chevaux des envahisseurs en Terre sainte ».
Sally, danseuse, escort girl et étudiante en littérature française. À la fin de chaque mois, elle et deux prostituées de ses amies se rendent « dans une ville d’abattoirs où les hommes travaillaient pour des salaires de misère ». Sally appelle cette “activité” « ses bonnes œuvres » : « C’est une offrande aux pauvres que nous faisons. » Les trois filles sont connues parmi les travailleurs comme « les Madeleines ».
Et Otto, le compagnon d’Aïsha, travailleuse sociale et bénévole pour les soupes populaires. Otto est idéaliste, anarchiste, au grand cœur d’or, mais il deviendra aussi un « homme très en colère » – « Ce n’est que lorsqu’on colle un revolver au visage de quelqu’un que les choses changent » –, et l’alcool aidant, il ratera sa révolution.
Lorsqu’un tueur de chauffeurs de taxi (de la catégorie des araignées) sévira, que des personnalités respectables seront assassinées, et qu’Otto se sera suicidé, le carnaval terminé, Fly décidera de s’en aller en dépliant son tapis volant. Rawi Hage préfère les fins ouvertes. Pour lui – je l’imagine – le livre est un corps libre en extension, en expansion dans un océan matriciel de corps-livres qui se caressent des pages et se partagent des secrets que la plupart des humains sont contraints d’ignorer, dans leur immobilisme sur une planète qui vagabonde dans le vaste univers mobile et permanent.
© Johnny Karlitch, 52 romans par an, semaine 5 : lundi 3 novembre au dimanche 9 novembre 2014.

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