Semaine 6: Mécanismes de survie en milieu hostile, d’Olivia Rosenthal

Mécanismes de survie en milieu hostile, d’Olivia Rosenthal

Éditions Verticales / Gallimard, 2014

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Couv Rosenthal Semaine 6

De l’écriture comme mécanisme de survie

La narratrice vient d’abandonner l’autre et elle fuit : « La peur est une méthode pour s’ignorer soi-même et donc se conserver » (mécanisme de survie). Elle craint des assaillants invisibles, elle évite des patrouilles, des fuyards, des hordes, des meutes, des groupes… Elle continue de fuir… Elle décide de compter les jours – « les chiffres empliraient mon esprit, l’apaiseraient et l’épaissiraient » (mécanisme de survie) – pour mesurer le temps qui la sépare de l’autre, qu’elle a abandonnée, malade, dans une ornière, cachée par des épineux, car « c’est mieux que l’une des deux survive ». Elle attend, un jour et une nuit durant, épiant un village pour s’assurer qu’il est inhabité, avant de s’y aventurer.
Immergé dans cette atmosphère d’étrangeté et d’incertitude, le lecteur se demande quel est ce quelque chose de très ancien, de très enfoui, que la narratrice évoque, quelle punition elle craint si un groupe la découvrait. Elle avoue qu’elle aussi avait fait cela à d’autres. Avant. Quand ? Et quoi ?
« Pour réussir à se conserver, le cerveau doit consentir, par un système complexe de compensations et d’équilibres, à certains sacrifices » (mécanisme de survie) et, plus loin, alors qu’elle est cernée par une meute : « C’est extrêmement réconfortant de ne plus se ressembler, extrêmement reposant et agréable de se mélanger aux hordes comme si de rien n’était. Je deviens nocturne et méchante. »
Fin du premier chapitre – ou de la première phase – sur lequel, dans un court texte en épilogue (chacun des cinq chapitres aura ainsi son texte d’intention), la narratrice, mais sur un ton apaisé, avec le recul de qui a surmonté l’expérience, et aussi, avec l’aplomb didactique qui aurait été celui de l’auteure, jette une lueur : « Ce texte est revenu tant de fois que j’ai décidé de ne pas y renoncer… de lui donner sa chance (…) Il est l’une des expressions possibles de ce qui me hante. »

Au chapitre suivant – Dans la maison –, on retrouve la narratrice, recluse, et bizarrement redevenue plus jeune, petite, animée par une fébrilité, un qui-vive permanent, mais cette fois pour entretenir la maison, prévoir et « réparer les désordres matériels qui sont parfois les signes avant-coureurs d’une catastrophe imminente ». Ce rôle, personne ne lui a demandé de le tenir car « il est très difficile de soustraire la maison aux événements du monde, de supprimer tout contact avec l’extérieur (…) Sans ces contacts, impossible de rester en vie ». Mais elle ne laissera pas « le dehors envahir l’intérieur de la maison ». Et elle guette ; il y a des « présences furtives », des bruits, des souffles, des odeurs. Elle est seule, les deux autres sont partis, après le coup de fil de malheur : elle est « trop jeune pour voir les morts ». Maintenant, elle les attend. L’autre aurait dû être avec elle, elles seraient deux à garder la maison ; les gardiens ne sont pas invincibles, ils ont leurs limites, leurs failles.
Quand, dans le cagibi, elle ouvre les cartons remplis de photographies, elle se voit avec les trois autres lorsqu’ils étaient encore quatre. Photos souvenirs, des sourires, des rires, des voyages… mais elle ne reconnaît rien : « Les images peuvent être trompeuses ou fabriquées. Comme les souvenirs. »
Elle poursuit sa ronde dans la maison mais les pièces qu’elle quitte lui deviennent inaccessibles : « La maison rétrécit à mesure que je la scrute », « je dois aplatir le monde. Dès que le relief s’abîme, on est moins exposé aux mauvaises surprises » (mécanisme de survie)…
Et nous arrêtons là notre revue de la succession du récit, le but ayant été d’illustrer quelque peu l’atmosphère de ce territoire dans lequel le lecteur devra lui aussi se perdre.

Chacun des cinq chapitres comporte, en alternance avec la narration principale, des passages en italique relatant des témoignages, des récits vécus, des cas cliniques, présentés comme des mini-documentaires, des reportages, sur des sujets tels que les expériences de mort imminente, la prostration du coma, les scènes de crime, l’autopsie et la décomposition du corps assassiné, les accidents vasculaires cérébraux, les impressions d’un ambulancier, un exposé entomologique des insectes sarcophages…
Ces digressions en italique entraînent le lecteur vers une autre dimension de compréhension du récit, le poussant à s’interroger sur leurs relations avec la narration principale et à établir lui-même des correspondances et des pistes de sens.
Ce processus, qui peut paraître, ainsi présenté, ardu ou pénible, est au contraire une activité très ludique, prenante, riche de possibilités ouvertes qui s’offrent au lecteur sur les plans de l’imagination et de la réflexion, lecteur captivé et émoustillé par cet écrit qui a démarré comme un récit apocalyptique de science-fiction, s’est poursuivi comme un récit d’horreur et qui se développe comme un thriller métaphysique.

Dire que ce roman, ou plutôt cet écrit non identifié, est brillant, serait un euphémisme. Non, il est intelligent, raffiné, affiné, concocté, quinti-distillé. La lecture même se vit comme une expérience.
C’est un plaisir, intellectuel, cérébral. Comme lorsque le lecteur tombe au coin d’une phrase sur « ensemble, nous sommes moins forts » ou « j’ai envie de me cacher à l’air libre ». Ou esthétique, lorsque tout un paragraphe fourmille de courtes phrases commençant par un pronom ‘‘on’’ indéfiniment multiplié par la contingence de son rond anonyme. Et que dire devant une telle illustration de l’incommunicabilité : « Si la silhouette avait parlé, si je lui avais laissé la parole, si je l’avais écoutée, elle aurait dit, elle aurait pu dire, elle a peut-être dit, je n’ai pas entendu ce qu’elle a dit, je ne sais pas si elle a dit » ?

Le récit – les cinq – côtoie souvent les lisières de la compréhensibilité, saute d’une apparence explicite (bien qu’ambiguë) à une autre, plus implicite et autant ambiguë. Olivia Rosenthal est une technicienne orfèvre du langage abstrait (dans sa dimension de généralité) évocateur, métaphorique et clinique. L’itinéraire de la narratrice est codé mais dépourvu de panneaux, d’indicateurs. Elle erre dans un territoire sans carte, sans repères. Extérieurs.
Deux personnages – l’un, narrateur omniprésent ; l’autre, muet, une ombre, un fantôme, un double – se partagent le centre de gravité de ce texte qui oscille entre roman de genre et écrit expérimental, un texte fascinant et dérangeant, qui semble narrer une aventure intérieure psychotique engluée dans un mécanisme répétitif de peur et de fuite, compulsivement, obsessivement.

« Je l’ai abandonnée sur le bas-côté de la route, de toute façon je ne pouvais plus rester avec elle, ça devenait trop dangereux. »
Si le récit commence par un abandon, il se clôture par l’acceptation de cet acte comme mécanisme de survie : « Faute de pouvoir répondre à son appel, ce sera ma manière de laisser d’elle une trace, une petite trace personnelle, le seul, intime, tardif et dérisoire moyen que j’ai trouvé de ne pas l’abandonner. »
Quant à ces « mécanismes de survie » qui s’amusent à cligner de l’œil au lecteur, nous en indiquerons encore quelques-uns, juste pour le plaisir : « On entre dans le jeu par contrainte. Par conformisme. Être comme les autres est la nécessité absolue, la plus forte des obligations », « Pour me protéger du déferlement de sensations qui alors me submergeait, j’ai fermé les yeux », « Ne pas céder au désir de l’autre, c’est déjà quelque chose, le début de la résistance », « J’ai appris à devenir une passante », « Mieux vaut, dans la vie éveillée, rester discrète et adopter la stratégie du camouflage »…
Le lecteur, lui, comprendra que l’écriture est le mécanisme de survie par excellence.
© Johnny Karlitch, 52 romans par an, semaine 6 : lundi 10 novembre au dimanche 16 novembre 2014.

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