Semaine 7: L’Oubli, de Frederika Amalia Finkelstein

L’Oubli, de Frederika Amalia Finkelstein

Éditions Gallimard, collection L’Arpenteur, 2014

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Couv Finkelstein blog7

One more novel

Quand vous avez « entre 20 et 25 ans » et que vous voulez désespérément exercer, non pas votre devoir de mémoire, mais votre « devoir d’oubli », que vous revendiquez la faculté d’oublier, tout en sachant qu’être détaché du passé, « cela est impossible : cela est du domaine de l’illusion », il ne vous reste plus qu’à vous lancer dans un périple qui vous mènera d’un point A à un point B, et découvrir, à l’arrivée, qui des deux l’aura emporté : la mémoire ou l’oubli.
Cependant, il vous faudra savoir décoder le résultat car si « gagner est du domaine de l’illusion », « perdre n’est pas du domaine de l’illusion. Par exemple : il est du domaine de l’illusion de croire que je vais vivre éternellement, mais il n’est pas du domaine de l’illusion de penser que je vais disparaître un jour ».

Frederika Amalia Finkelstein nous propose un premier roman qui raconte la circumnavigation philosophique d’une jeune narratrice autour de la mémoire. Angoisse, souffrance morale, torture mentale, lucidité sombre à donner même la nausée à tout sentiment de l’absurde bien né, réflexions pépites qui crépitent comme un brasier froid, glacial, plongeon en chute contrôlée dans les gouffres du passé, ressassement réflexif d’une conscience qui tourne, tourne sur elle-même, mais, derviche mécréant, ne parvient pas à s’enivrer, ne parvient pas à oublier.

Alma, la narratrice, aime le sport (le baseball), les sodas, les donuts, et les consoles de jeux et son Macintosh ; elle aime s’abandonner aux écrans, ils lui projettent une relative sérénité ; elle a une manie : écouter et réécouter « One more time » de Daft Punk.
Elle est aussi adepte des nuits blanches.
C’est l’une de ces nuits qui marquera le départ de son aventure existentielle.
Une aventure traduite par une marche forcée – « Le désespoir naît de l’attente. Il me suffit de renoncer à l’attente. Alors je marche dans le désert sans faune et sans flore : je contemple mon abandon (…) nous sommes toujours seuls » – rythmant un monologue long d’une demi-journée qui démarre quelques heures avant l’aube dans une chambre blanche d’insomniaque, se poursuit dans les rue de la ville et de la mémoire, et aboutit à un hippodrome, pour se perdre, se fondre – s’oublier – dans une course de chevaux, un steeple-chase épique, une dizaine de pages rédigées comme un anti-climax qui s’échoue sur une fin ouverte, au bord d’un rivage désert de fin d’après-midi, à l’horizon aveugle.

« La mémoire est relayable », dit la narratrice. Cela veut dire qu’elle assure sa continuité dans la durée, qu’elle se transmet, d’une génération à l’autre, d’un individu à l’autre. Mais on peut ne pas la prendre pour acquis intangible, ne pas la sacraliser ; on peut la réinterpréter, la reproduire au travers du tamis de notre pensée, on peut en faire ressortir des relations insoupçonnées, inédites. Et surtout, on peut vouloir l’effacer, l’anéantir, bien que ce soit une tâche impossible à réaliser (du moins intentionnellement) et qu’on ne le désire pas vraiment puisqu’elle est partie essentielle de ce qui définit notre individualité et que rien ne garantit qu’en perdant un pan de notre mémoire, nous ne risquons pas de la perdre dans sa totalité. La peur de dormir qui prend la narratrice et l’encercle dans les interminables réflexions blanches de l’insomnie, provient de cette hantise : « Je peux me réveiller demain la mémoire vide. »

Quand Alma sort dans la rue, dans la pénombre d’un matin encore en gestation du côté obscur de la nuit, aurait-elle croisé ce jeune promeneur nocturne de vingt-deux ans, qui hantait des heures durant les rues désertes d’une ville roumaine pour oublier que « l’insomnie est une lucidité vertigineuse qui convertirait le paradis en un lieu de torture » à cause de « cette absence criminelle de l’oubli » (Sur les cimes du désespoir, Cioran, 1934, Éditions de L’Herne, 1990). Non, Alma est seule, elle le restera tout au long de sa déambulation discursive dans un Paris estompé, « sans faune ni flore », réduit à deux ou trois sites ou lieux, fantomatique ; le calvaire de sa conscience est solitaire.

« Les êtres réagissent différemment à leur passé. Il y a ceux qui réussissent ; il y a ceux qui échouent. Je suis régulièrement submergée par ce qui m’a précédée. » Il y a trente-six heures, la narratrice était dans l’ignorance, comme elle le dit : « Nous pouvons en majorité choisir d’ouvrir les yeux sur le monde ou de les fermer. Je crois que vendredi soir je les ai ouverts. Maintenant, je veux les fermer. » Ce qui s’est passé, il y a trente-six heures, c’est qu’elle a embrassé la petite-fille d’Adolf Eichmann (officier nazi ayant dirigé la logistique de la ‘‘solution finale’’) sur les deux joues, et rien, ni dans le regard ni dans les paroles ni dans l’attitude de cette dernière, n’indiquait qu’elle était ‘‘marquée’’ par son ascendance. Comme si son grand-père n’avait pas été Adolf Eichmann.
On pourrait supposer qu’Alma envie cette femme que l’éclaboussure du mal n’a pas atteinte. Elle n’a pas cessé de l’observer comme si elle voulait percer le masque de cette apparence si détachée. Pourquoi ne pouvait-elle pas être comme elle, au-delà de la mémoire et de l’oubli ?
Car Alma veut « oublier, anéantir cette infâme Shoah dans sa mémoire et l’extraire comme une tumeur de son cerveau ». Elle veut que « le gouffre de l’Histoire l’ensevelisse à jamais ». Elle se sent vide d’émotion et elle pense mettre fin à ses jours, elle voudrait tant pleurer mais elle n’y parvient pas. Son idée fixe : boire un soda, manipuler sa console de jeux, ouvrir son Macintosh, écouter Daft Punk « one more time » : « Si l’on veut faire bien les choses, il est nécessaire à un moment de sa vie d’abandonner la cause. »
Alma pense que « nous avons perdu le sens du mot humanité », elle pense que nous avons perdu la guerre en 1945 puisque Hitler a court-circuité l’Histoire en se tirant une balle dans la bouche : « Nous avons perdu la Seconde Guerre mondiale à cause d’un suicide. » Elle déclare : « Adolf Hitler a fait de l’espèce humaine une espèce de rats : il a compromis le sens du mot humanité. Nous avons donc été dans l’obligation de configurer un nouveau monde : un monde où le mot humanité a un sens nouveau. Ce nouveau monde a ses propres codes et sa propre histoire : dans ce monde, nous avons gagné la guerre en 1945. Refaire l’Histoire n’est pas seulement une possibilité : refaire l’Histoire est bien souvent nécessaire. »
Ce qu’elle désire : « Je crois que je voudrais être dans un jeu vidéo, car dans un jeu vidéo tout est possible, tout est ouvert, tout est programmable. Programmer un rêve ; en faire une vie. C’est ce que je veux. »

Au sein du tumulte de sa pensée qui questionne le monde, l’interprète, le réfute, le submerge en ouvrant à fond l’écluse de la mémoire, elle s’interroge sur les motifs et les mobiles de ce processus mental et psychique : « Qui me pousse au bord du ravin ? Qui me pousse à m’ouvrir d’une façon aussi dangereuse ? J’ai tout gardé en moi, j’ai fait des stocks de souvenirs. Tout est présent dans ma mémoire… »
Est-ce la mémoire qui est un carcan ou la sensation de vivre dans un théâtre d’ombres, de subir sans explications. Car pire que ne pas pouvoir oublier, il y a ne pas pouvoir comprendre. Elle voudrait qu’on lui dise : « Alma, je vais vous expliquer pourquoi les nazis ont voulu supprimer votre grand-père et vos ancêtres et ainsi vous empêcher de voir le jour. » Elle voudrait aussi s’abandonner à un fatalisme qui serait propre à la condition humaine : « Nous sommes nés, par conséquent nous devons vivre », sans questions, sans ‘‘pourquoi ?’’. Mais, quoi qu’elle fasse, les corps nus entassés dans les chambres à gaz reviennent toujours.

Frederika Amalia Finkelstein a décidé de penser le monde par elle-même pour ne pas ‘‘être’’ dans la pensée distribuée, imposée. Le mal et le bien ne sont pas relatifs, ils le deviennent dans le temps, ils s’estompent, perdent leur opposition radicale, les armées fanatiques se dispersent, se mélangent : « Les noms qui ont fait le mal entrent dans notre mémoire de manière aussi intense que les noms qui ont fait le bien. Nous n’établissons aucune hiérarchie », et « je pense qu’aujourd’hui Hitler est un mythe au même titre que Jésus-Christ est un mythe et que Michael Jackson est un mythe : nous ne pouvons pas oublier ces noms parce qu’ils sont ancrés dans notre vécu. Les 14 000 000 d’êtres humains exterminés entre 1933 et 1945 ne sont pas des mythes : nous ne connaissons pas leurs noms. Ils sont poussière, ils sont chiffres. Que cela soit juste ou pas, là n’est pas la question. La morale est comme le fait de gagner : elle est une illusion. Voilà ce que nous avons fait. Nous avons fait des victimes un amas de chiffres, puis nous avons fait des bourreaux un amas de mythes. »

Pour Alma, « le monde est un cercle qui admet des cycles. Il y a le cycle de la joie, le cycle de l’abandon, le cycle de l’amour, le cycle du désespoir, le cycle de la mort et le cycle de l’oubli ».
Frederika Amalia Finkelstein a écrit son premier roman sur le cycle de l’oubli. Nous attendons les autres. C’est ‘‘elle’’ qui le dit : « Je suis née, cela ne s’annule pas. »
© Johnny Karlitch, 52 romans par an, semaine 7 : lundi 17 novembre au dimanche 22 novembre 2014.

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