Semaine 8: L’Ordinateur du paradis, de Benoît Duteurtre

L’Ordinateur du paradis, de Benoît Duteurtre

Éditions Gallimard, 2014

www.gallimard.fr

www.antoineonline.com

 

Couv Duteurtre blog8

 

 

 

Big Bordel

 

« Car, désormais, chacun savait que ses moindres secrets pouvaient, à tout instant, éclater à la face du monde. »
Le cauchemar. Pour tout internaute, le principe de la confidentialité des données et des activités personnelles est sacro-saint. Le consensus est unanime sur le fait que chacun décide de lui-même ce qu’il veut ou ne veut pas révéler de sa vie intime. Sûre de son droit, la vie privée affiche toujours son fameux panneau : « Interdiction d’espionner ».
Dans les temps préhistoriques (autrement dit avant le Web), le curieux, bien ou malintentionné, pouvait feuilleter le journal intime d’une personne, parcourir sa correspondance écrite, dénicher la cachette où sont déposés des photos ou des textes illicites, mettre son téléphone sur écoute, etc. De nos jours, il suffit de pirater le disque dur pour accéder à sa messagerie et étaler tous ses faits et gestes.
On se protège tant bien que mal, on fait confiance à des logiciels anges gardiens anti-spyware-malware-et-autres-virus-informatiques. On fait confiance, également, aux mots de passe magiques, aux sites d’hébergement, surtout ceux qui gèrent notre boîte à lettres électronique, aux fournisseurs d’accès à Internet, aux réseaux sociaux, aux sites que nous visitons, au gouvernement, etc.

Benoît Duteurtre, lui, a imaginé un scénario catastrophe : vous ouvrez un jour votre boîte email et constatez que des courriels anciens que vous aviez envoyés à la corbeille viennent de réapparaître ; vous les supprimez, définitivement cette fois, mais ils ressurgiront quand même.
Tant que ce phénomène agaçant se confine à votre messagerie et votre ordinateur, cela est plus énervant que terrifiant. Par contre, le cauchemar se déclenchera lorsque ces courriels éliminés, dont certains compromettants, réapparaîtront ailleurs, dans d’autres messageries et ordinateurs. Et pas que des courriels, mais aussi des sites que vous avez visités, et des photos, des vidéos – très très compromettantes – que vous avez consultées. Benoît Duteurtre appelle cela le « Grand Dérèglement ». Trois hypothèses pour l’expliquer : une opération de piratage ayant dérapé, une opération marketing pour lancer de nouveaux logiciels de protection ou… un véritable dérèglement.

Ce sera dans le cadre de cette pagaille planétaire – qui, on se rassure, ne touche (pour le moment) que le tiers du tiers supérieur de la pyramide sociale – que va se débattre Simon Laroche, le directeur de la Commission des libertés publiques, une « structure administrative financée par l’État, qui publie des avis sur tout ce qui concerne la protection de la vie privée et s’exprime sur des litiges ou des projets de loi liés à la conservation d’informations confidentielles ».
Ce haut fonctionnaire – quinquagénaire et père de famille – sera tourmenté par une seule hantise : que sa femme et son fils, et le monde entier, découvrent ses ébats virtuels avec Natacha, une nymphe russe du porno personnalisé.
Cependant, si Laroche va être acculé à présenter sa démission, la cause n’en sera pas Natacha mais une simple phrase à propos des gays et des féministes (sujets tabous par excellence), qu’il a proférée hors antenne dans un studio de radio, ne se doutant pas que quelqu’un diffuserait ce propos.

Par ailleurs, si le roman s’intitule L’Ordinateur du paradis, c’est que Benoît Duteurtre a aussi concocté un autre show qui accompagne, et en quelque sorte chapeaute, le Grand Dérèglement.
Le roman s’inaugure par la mort d’un narrateur qui nous décrit de visu (et de vivo) son premier jour dans ce qu’il considère être l’antichambre du paradis.
Ce premier chapitre donne le la d’une lecture qui se poursuivra sous le signe d’une verve drôle et ironique qui expose, mezza voce, les travers et les dysfonctionnements de notre société-meilleur-des-mondes-possibles.

Des deux trajectoires sur lesquelles avance le train du récit, celle qui chemine dans les environs du Très-Haut offre les situations les plus spirituelles et désopilantes.
Pourquoi alors l’auteur ne s’est-il pas concentré uniquement sur les ‘‘aventures’’ du narrateur attendant dans des limbes bureaucratiques que tombe la sentence qui lui assignera l’une des deux éternités : celle du paradis ou celle de l’enfer ?
Parce que les deux lignes narratives se complètent dans l’élaboration de ce qui apparaît in fine comme un roman pamphlet – n’épargnant ni la terre ni le ciel – sur le mode de l’ironie badine et désabusée.
© Johnny Karlitch, 52 romans par an, semaine 8 : lundi 24 novembre au dimanche 29 novembre 2014.

 

 

EXTRAIT 1
Lieu : antichambre du paradis/enfer
« L’avocat ne semblait pas de cet avis. Se penchant de nouveau vers l’écran, il lut :
– Le 16 juin 2011, au cours d’un repas avec plusieurs de vos anciens collègues d’université, vous affirmiez ne pas croire du tout au réchauffement sous l’effet de l’activité humaine – et n’y voir que “ les aléas des mouvements climatiques qui affectent la terre depuis la nuit des temps ”. Fin de citation.
Je me rappelais ce genre de conversation, où je m’emportais par esprit de contradiction. Mais, surtout, je mesurai pour la première fois l’extraordinaire puissance du “ Très-Haut ” et sa connaissance universelle recouvrant chacun de nos gestes et pensées. Aussi fus-je à nouveau surpris quand l’avocat, en guise d’explication, affirma :
– Nous avons une copie de l’enregistrement pris par la caméra de vidéo-surveillance de l’établissement !
– La caméra ?
– Oui, la caméra !
– Est-ce à dire que vous avez accès à ces données ?
– Le Seigneur possède mille façons de vous connaître ; et il n’a aucune raison de se priver de celle-ci. Mais passons tout de suite au second point : la pédophilie !
Je ne pus retenir un élan d’indignation… »

 

EXTRAIT 2
Lieu : Terre
« Comme dans les tremblements de terre, la déflagration initiale allait se prolonger dans une série de répliques. La “ faille technique ” du 14 mai n’était que le signe avant-coureur d’un désordre plus général.
Dès le 16 mai, au petit matin, une seconde salve d’informations indiscrètes s’abattit sur le monde. Sauf que les documents intrusifs n’étaient plus seulement des courriers électroniques, mais également des journaux de téléchargement. (…) Évidemment, la plupart de ces listes ne renvoyaient qu’à d’indigents contenus. Mais, dans certains cas, l’intitulé des liens en disait déjà beaucoup trop, avec ses adresses incluant les mots djihad, salopes ou gros nichons.
Dans les entreprises et sur les lieux de travail, chacun scrutait le regard des collègues, des supérieurs, pour savoir si ceux-ci avaient reçu quelque chose de confidentiel. Leur comportement avait-il changé ? Étaient-ils plus froids, plus distants ? Avaient-ils découvert que vous passiez des heures d’activités rémunérées sur des jeux de poker ou des sites érotiques ? Ce 16 mai, plus encore que le 14, fut marqué par une explosion des scènes de ménage. Tromperies, amants, maîtresses, passions amoureuses ou petits écarts : tout se trouvait désormais sur la table. »

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