Semaine 13: Le Pain, de Toufic Youssef Aouad

Le Pain, de Toufic Youssef Aouad (1939)

Éditions L’Orient des Livres/Sindbad/Actes Sud, 2014

[traduction de l’arabe (Liban) par Fifi Abou Dib]

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 Couv Aouad blog13

 

Le pain de la dignité

Quel beau roman aux pages rocailleuses, boisées, poussiéreuses, révoltées, hurlantes, amoureuses !
Publié en 1939, Le Pain a des accents de théâtre vivant, en représentation, là, devant les yeux et entre les mains du lecteur-spectateur.
Le réalisme romanesque, mélodramatique, vif, endiablé, de Toufic Youssef Aouad vous captive dès les premières pages, les premières scènes. Et son humour mordant, désabusé, vous transporte jusqu’aux cimes d’un idéalisme qui n’abandonne jamais la terre, comme les montagnes du Liban.

D’un bistrot-tripot situé dans un village du Mont-Liban à un balcon de Damas donnant sur la liesse d’un peuple arabe désenchaîné, en passant par les grottes du maquis, les prisons du tribunal militaire d’Aley, belle retraite estivale devenue un « théâtre d’horreurs », un petit village transformé en camp de désolation et d’inanition, et « l’immense plaine qui n’a pas de frontière », en Jordanie, où progresse la révolte arabe comme une tempête du désert, des aventures de larmes et de sang font vibrer et frémir le lecteur, au temps où le dollar s’appelait bechlik ou majidi sous le ciel ottoman.

Nous sommes en 1916, la Première Guerre mondiale tonne et extermine, et l’occupation turque a profité du chaos occidental pour renforcer sa mainmise sur le Liban.
L’auteur nous plonge d’emblée dans une taverne où une pittoresque altercation oppose une tenancière qui dissimule à grand-peine sa nature de mégère et un ivrogne qui menace sans cesse de révéler un certain « secret ». Arrive un étranger vêtu à l’européenne, dont la bourse va dissiper cette atmosphère belliqueuse et qui prend bien garde de ne pas avoir l’air de chercher quelque chose ou quelqu’un. La scène introduira aussi un grand-père qui se soucie de protéger, outre une vieille vache décharnée, un garçonnet de neuf ans et une ravissante jeune fille, fière et farouche, contre la rapacité de la tenancière, qui est la mère du petit et la belle-mère de la fille que son défunt mari a eue d’un premier mariage. La jeune fille est angoissée à l’idée que son jeune amant, un militant qui rédige des tracts contre l’occupation, soit capturé dans la grotte qui lui sert de cachette.

Cela fait deux ans que l’empire ottoman, « violant l’accord sur les privilèges concédés au Liban », occupe le pays avec ses troupes, « se permettant tous les abus, toutes les injustices, toutes les exactions. Cette période de l’histoire fut si sombre pour ce beau petit pays que, depuis, il n’en a pas connu et n’en connaîtra certainement jamais de pire », comme le déclare l’auteur dans l’introduction à son récit.

Des élans impétueux, des pulsions fougueuses, des éclats d’intrépidité sont pris dans l’avalanche boueuse de la guerre, de la misère et de la famine. Toufic Youssef Aouad restitue la terrible et affligeante atmosphère qui avait assombri l’âme des Libanais, en la démultipliant, la reflétant au travers des perceptions et des épreuves de trois personnages : Sami, le jeune rebelle issu d’une famille aisée qui prend le maquis et s’alimente de pain et d’amour ; Zeina, son amoureuse, une belle brune « au regard perçant et aux lèvres comme des pistaches », qui marchera sur le chemin du calvaire derrière son amant et décidera finalement de porter elle-même la croix en la transformant en une arme de justice inflexible et implacable, et Tom, le petit frère de Zeina d’un second mariage, qui endure du haut de ses neuf ans l’effroyable tourment de la survie auprès d’une mère folle et qui deviendra un gavroche des embuscades montagnardes.

Ce transfert de la focalisation du récit de l’un à l’autre des trois personnages intensifie l’efficacité évocatrice d’une narration qui ne s’appesantit pas sur des descriptions touffues mais privilégie l’action, les dialogues et les états d’âme.

Le pain du titre, c’est celui dont de belles âmes se privent pour le donner à ceux qu’ils aiment ou qui ne peuvent s’en procurer ; c’est celui que des âmes mortes jettent, rassis et « trempé dans l’humiliation ou le sang », en pitance à de plus faibles qu’eux ou de moins oppressifs. Le pain, c’est celui de la famine.
Le pain, c’est aussi celui de la liberté et de l’héroïsme.
Et Le Pain de Toufic Youssef Aouad l’illustre avec un talent de conteur qui captive les esprits rassemblés autour de sa voix, alors que les flammes d’un magnifique feu de bois projettent sur les traits de son noble visage la geste de ces âmes fières qui ont payé le prix du sang par amour pour la dignité de leur pays.
© Johnny Karlitch, 52 romans par an, semaine 13 : lundi 29 décembre 2014 au dimanche 4 janvier 2015.

Extraits
1- Ayant pris la fuite du village, cherchant à visiter son amant en prison, Zeina, désemparée, débarque dans une « ville inquiétante et inconnue » :
« … silencieuse, elle observait autour d’elle les immeubles gigantesques et scrutait les visages des passants, son cœur battant à tout rompre dès qu’elle apercevait un soldat. Elle sentit sur elle le regard scrutateur du cocher. Il lui avait réclamé le prix de la course depuis Beyrouth, avant même qu’elle ne mette le pied dans sa voiture. Il tira la bride, lâcha son fouet et dit :
– Voici Aley !
Il ajouta, moqueur :
– Je vous en prie.
– Savez-vous où se trouve la prison ?
– Quelle prison ? À Aley, il y a des dizaines de prisons, et ma voiture n’y entrera pas !
Elle descendit, résignée. Il la rappela en disant :
– Si vous venez voir un prisonnier, demandez Rushdi bey !
– Rushdi bey ?
– Le juge d’instruction, Rushdi bey. (Il sourit comme on grimace et donna un coup de fouet.)
Elle resta prostrée, ne sachant de quel côté se diriger. Rushdi bey ! Rushdi bey ! Le juge d’instruction Rushdi bey ! Ce nom lui donna de l’espoir, lui apporta un peu de réconfort dans son désarroi. Si seulement il lui avait dit où le trouver ! Si seulement il lui avait indiqué une direction ! Mais pourquoi avait-il ri ? Elle essaya de s’imaginer le juge d’instruction pour s’expliquer le rire du cocher. Elle crut le voir rire, lui aussi, à travers le flou du doute, et elle rit à son tour. Puis elle fronça les sourcils et pouffa de nouveau. Si quelqu’un l’avait regardée à cet instant, il l’aurait sans doute prise pour une possédée. Elle revint à elle et se vit au milieu d’un souk, avec des boutiques alignées des deux côtés de la rue, et des gens qui circulaient. Elle poursuivit son errance, observant les visages ici et là… Puis elle marmonna : “Quel est son nom, déjà ? L’aurais-je oublié ? Rached, Rached bey… Ou plutôt Rushdi bey. Rushdi bey !” Elle le répéta plusieurs fois. »
 
2- Affamé, le petit Tom erre dans les rues d’un village en voie de devenir une localité fantôme :
« Il se remit en marche, avec ses pieds crevassés, sa chemise sale et déchirée, ses cheveux longs et hirsutes, du bord de la route au caniveau et du caniveau au bord de la route, ramassant ce qu’il trouvait et disputant les ordures aux chiens et aux chats. La route était hantée, des deux côtés, par des hordes d’affamés comme lui, des vieillards, des femmes, des enfants, certains pouvant encore marcher, la plupart étendus avec leurs gémissements pour seul bien.
Il errait ainsi quand une voiture s’approcha. Il se retourna et vit la carriole du bey. Celui-ci conduisait lui-même, et son épouse, à côté de lui, se protégeait du soleil à l’aide d’une ombrelle colorée. Surgissant de tous côtés, la main tendue, les affamés assaillirent le véhicule, mais celui-ci fila à toute allure. Il aurait écrasé une femme sur son passage si le bey ne lui avait donné un coup de fouet. Elle s’était éloignée en criant de douleur. Soudain, le cheval s’arrêta pour faire ses besoins. Le bey tenta de l’en empêcher et de le faire repartir, mais ses coups furent inutiles. Les pauvres se précipitèrent vers la carriole une seconde fois, et la canne du bey se chargea de les disperser. La voiture se remit en marche. Ils se jetèrent alors sur le crottin fumant. Les uns poussaient, les autres hélaient, et Tom, jouant des coudes, parvint à en prendre une poignée. Il y piocha un grain d’avoine, qu’il essuya contre sa poitrine et savoura comme le plus délicieux des mets. Certains le virent et accoururent vers lui. Il ouvrit grand la bouche et engloutit le contenu de sa paume avant qu’ils n’arrivent. »
 
3- Pour éviter la propagation de la puanteur et des maladies, les ramasseurs de cadavres ratissent le village :
« Les deux hommes se dirigèrent vers l’autre côté de la grange. Tom les observa. Il avait déjà assisté à ce genre de scène. Il y avait là une femme étendue sur le dos, envahie de poux. Un nourrisson aux yeux énormes pendait à son sein nu. L’un des hommes la poussa du pied et attendit… Tom se mordit les doigts et fit un pas. La tête de la femme était renversée et ses cheveux épars. De sa poitrine émergeait un sein griffé et meurtri que l’enfant pétrissait de ses petites mains et pressait de ses lèvres, puis abandonnait en pleurant.
L’homme poussa la femme une deuxième fois puis regarda son camarade.
– Elle est gavée de mort.
Il se pencha ensuite sur l’enfant et le bouscula aussi. Il se détacha du sein de sa mère en gémissant, à moitié enveloppé de chiffons qui laissaient paraître des parties génitales démesurées. Il se mit à crier. Les deux hommes jetèrent le cadavre de la femme sur la civière et le transportèrent jusqu’au tombereau qui attendait au bord de la route. Celui-ci s’apprêtait à partir quand l’un des hommes se tourna vers l’autre et lui demanda, en montrant l’enfant d’un mouvement de la tête :
– Qu’en penses-tu ? Et si on le prenait tout de suite ?
– Tu as raison, il va mourir !
– Ça nous épargnera une autre course.
L’enfant, cherchant sa mère, s’était approché à quatre pattes. Il trébucha sur l’angle de la grange et tomba sur la chaussée, entre les jambes des ramasseurs. Le premier le prit par ses bras maigres, le balança dans les airs et le jeta sur le corps de sa mère. »
 
4- Les combattants se reposent un moment, ils évoquent leurs espoirs ; l’un d’eux a parlé de « djihad », de guerre sainte. Sami lui répond :
« … Je pense à moi-même. Je pense à mes semblables, à ceux qui ont fini sur les potences des Turcs à Beyrouth et à Damas. À ceux qu’ils ont déportés au fin fond de l’Anatolie ou qu’ils ont jetés aux oubliettes. À ceux qui ont combattu à nos côtés, ici même, au sein de l’armée des révolutionnaires, ou qui ont rejoint nos alliés dans leurs pays d’exil. Certains sont morts, d’autres sont encore en vie, et c’est à tous ceux-là que je pense, Kamel. Je pense à eux quand je t’écoute parler. Non, la guerre entre les Turcs et les Arabes n’est pas un djihad. Ce n’est pas une guerre de religion. La plupart des Turcs sont musulmans, et la plupart des Arabes le sont aussi. Mais cette cause n’a rien à voir avec l’islam. Il s’agit d’Arabes qui se battent contre les Turcs pour recouvrer leur liberté et de Turcs qui combattent les Arabes pour continuer à les soumettre. Aujourd’hui, nous assistons à la naissance du véritable nationalisme arabe, dont la mère est la révolution. Cette révolution dans laquelle je suis engagé, moi, chrétien arabe, à vos côtés, vous, musulmans arabes, contre l’ennemi commun de nos pays respectifs qui est le Turc, qu’il soit mahométan, chrétien ou adorateur du diable. Et les pères de cette nation nouvelle ne sont autres que ces jeunes martyrs arabes et les héros qui les ont précédés. »

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Semaine 12: Le Liseur du 6h27, de Jean-Paul Didierlaurent

Le Liseur du 6 h 27, de Jean-Paul Didierlaurent

Éditions Au diable vauvert, 2014

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Couv Liseur blog12

Un liseur pas comme les autres

Guylain Vignolles est un jeune homme qui a choisi, malgré lui, de baisser les bras et de se laisser traîner la tête basse sur les sentiers pré-balisés de la vie. Pas la sienne. De vie propre, il n’en a pas ; ou si peu, et en tout cas, pas dans un petit x mètres carrés avec pour seul compagnon de solitude un poisson rouge nageant en rond dans son bocal : « En trente-six ans d’existence, il avait fini par apprendre à se faire oublier, à devenir invisible (…) N’être ni beau, ni laid, ni gros, ni maigre. Juste une vague silhouette entraperçue en bordure du champ de vision. Se fondre dans le paysage jusqu’à se renier soi-même pour rester un ailleurs jamais visité. »
Cependant, au-dehors de son cagibi d’isolation psycho-sensorielle, il a deux amis de fantasme, deux drôles de rebelles romantiques, deux vieux résistant à l’uniformisation et la capitulation : un concierge d’usine ‘‘alexandrophile’’ et un amputé sur fauteuil roulant ‘‘monographile’’.
Chaque matin, dans le wagon du RER, Guylain s’assoit sur un étroit strapontin, tire de sa serviette de cuir une chemise cartonnée : à l’intérieur, des pages de livres, déchirées, humides, des feuillets déracinés qu’il se met à lire à haute voix. Le mystère de la provenance de ces divers morceaux de livres dépareillés s’éclaircira par la suite.

Guylain est l’opérateur en chef de la « Chose ». Une gueule béante, friande de rats et de membres humains, dotée d’un ventre et d’un trou de cul monstrueux. Une ogresse qui engloutit avec voracité, déchiquette, broie, mastique, hoquette, rote, pète et chie de « gros étrons fumants » : « La Chose ce matin s’était levée du bon piston. Elle happa et engloutit sa première ration d’ouvrages sans le moindre hoquet. Les marteaux, trop heureux de croquer autre chose que du vide, s’en donnèrent à cœur joie. Même les échines les plus nobles, les reliures les plus solides se retrouvèrent broyées en quelques secondes. Par milliers, les ouvrages disparurent dans l’estomac de la Chose. La pluie brûlante que crachaient sans relâche les buses de part et d’autre du trou rabattait vers le fond de l’entonnoir les rares feuilles volages qui tentaient de s’en échapper. Plus loin, les six cents couteaux prirent le relais. Leurs lames affûtées réduisirent ce qui restait des feuilles de papier en fines lamelles. Les quatre grands malaxeurs terminèrent le travail en transformant le tout en une mélasse épaisse. Plus aucune trace ne subsista des livres qui gisaient encore quelques minutes auparavant sur le sol du hangar. Il n’y avait plus que cette charpie grise que la Chose expulsait dans son dos sous la forme de gros étrons fumants qui tombaient dans les bacs en émettant d’affreux bruits humides. Cette pâte à papier grossière servirait un jour prochain à fabriquer d’autres livres dont un certain nombre ne manqueraient pas de finir à nouveau ici, entre les mâchoires de la Zerstor 500. La Chose était une absurdité qui mangeait avec une gloutonnerie abjecte sa propre merde. »
Car la « Chose » est une énorme machine qui recycle les livres invendus en pâte à papier (laquelle servira à imprimer de nouveaux livres, entre autres), que des dizaines de bennes par jour alimentent avec des tonnes d’ouvrages sacrifiés par la logique cyclothymique de commercialisation et qui trône dans une entreprise indépendante, dont les éditeurs ont recours aux services exterminateurs.

Dans ce premier roman, Jean-Paul Didierlaurent, nouvelliste apprécié, lauréat du Prix Hemingway en 2010 et 2012, projette son personnage trentenaire apparemment assez paumé et amoureux de la littérature dans un sordide univers industriel d’une insoutenable violence, puisqu’il commande et entretient lui-même une machine qui pilonne ces livres qu’il vénère.
Guylain est un individu à la personnalité complexe. La narration à la 3e personne étant occupée par sa vision du monde extérieur et de soi, le lecteur fait connaissance avec un personnage qui a choisi de se rendre le plus invisible possible aux autres, vivant en célibataire solitaire et restreignant les interactions sociales, mais qui, bizarrement et de manière insolite, s’expose chaque matin où il se rend à son travail, dans un train du RER, à des étrangers qui ne lui ont rien demandé et à qui il lit à haute voix des textes imprimés, pages rescapées de l’extermination, qu’il subtilise en secret à chaque fois où il s’introduit dans les entrailles de la Chose pour les opérations d’entretien.

Cette construction d’un personnage paradoxal est une affirmation d’amour de la lecture et de l’écriture, d’amour des livres, de la littérature, de la part d’un auteur qui rédige des images et des sensations sous la forme de phrases qui proclament chacune son bonheur d’écrire avec art, passion, humour et mélancolie, légèreté et profondeur, sans se gonfler l’ego ni en faire des tonnes.
Voilà pourquoi le personnage de Guylain ‘‘ressuscite’’ ces livres (invendus), au massacre desquels il collabore pour gagner son pain. Et voilà pourquoi aussi la littérature, le livre ou l’écriture sont les astres autour desquels gravitent les autres personnages : le gardien de l’usine qui pourfend la banalité et la médiocrité du quotidien avec ses épées de douze pieds, des alexandrins de théâtre classique qui lui tiennent lieu de langage oral ; le vieil ex-opérateur de la Chose, à la retraite sur son fauteuil à roulettes après que le monstre lui a broyé les jambes et qui recueille chez lui, exemplaire après exemplaire, les copies d’un seul ouvrage « tiré à mille trois cents exemplaires sur papier recyclé de grammage quatre-vingt-dix, rame AF87452, une rame fabriquée avec les lots référencés sous les numéros 67 455 et 67 456 produits par la Société de traitement et de recyclage naturel dans la journée du seize avril deux mille deux » – le 16 avril 2002, autrement dit le jour où ses jambes ont été dévorées par la Chose et mélangées aux autres livres pour produire cette pâte à papier numérotée qui servira plus tard de papier pour la publication de cet ouvrage précis qui recèle donc une part de sa chair et de son sang ; et la jeune dame-pipi (personnage inhabituel et mémorable) qui rêve de rencontrer le prince charmant et qui rédige un journal dont les pages révèlent un talent littéraire, écrit sur lequel Guylain tombera par le plus banal des hasards et qu’il se mettra à lire à son public ambulant, pour finir par s’en laisser envoûter et écumer toutes les toilettes publiques de l’univers pour rencontrer celle qui semble posséder les clés qui lui ouvriront les portes de sa propre prison.

Le Liseur du 6 h 27, un roman pas tout à fait comme les autres qui se déguste, se savoure, distillant une verve poétique, romantique, nostalgique, ironique, qui se transforme en un breuvage littéraire pétillant et euphorisant.
© Johnny Karlitch, 52 romans par an, semaine 12 : lundi 22 au dimanche 28 décembre 2014.

L’AMOUR DANS LES ENTRAILLES DE LA TERRE

Tremblements
Un roman d’amour dans les entrailles de la terre

Été 20XX ?
Le Liban est frappé par un tremblement de terre de forte amplitude.
Sous les décombres d’un vieil immeuble, un jeune homme et une jeune femme.
Ils ne se connaissent pas.
Un mur de gravats sépare les deux «cachots» exigus où chacun d’eux est pris au piège, sans contact avec l’extérieur, sans issue…
Il fait noir, ils ne peuvent pas se voir ni se toucher.
Mais ils peuvent se parler…

TREMBLEMENTS, EN FEUILLETON –
Chaque semaine, un épisode sur :
https://tremblementsenfeuilleton.wordpress.com/

Semaine 11: La patience du franc-tireur, d’Arturo Pérez-Reverte

La patience du franc-tireur, d’Arturo Pérez-Reverte

Éditions du Seuil, 2014

(traduit de l’espagnol par François Maspero)

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 Couv Reverte blog11

 

 

De l’art comme règlement de comptes

 

[ Juste pour info : Banksy est un artiste internationalement célèbre, une star du street-art et de l’art contemporain, dont les médias relaient sans se faire prier les art-attacks. Récemment, en novembre 2014, la chaîne américaine HBO a diffusé un documentaire, Banksy does New York, autour du séjour ou de la “résidence pirate” d’un mois à New York (octobre 2013) de l’artiste graffeur (visite en images ici : http://www.lemonde.fr/culture/visuel/2013/11/01/sur-les-traces-de-banksy-a-new-york_3507086_3246.html). Bien entendu, la star elle-même n’y figurait pas, on s’en serait douté. Et en 2013, APR rédigeait son roman sur l’univers des graffeurs avec comme personnage central, un alter-ego fictionnel de Banksy, mais en plus radical, lequel roman a paru en français en octobre dernier. ]
 
« Le graffeur remplit le cercle et fit ensuite s’y croiser deux lignes noires, l’une verticale et l’autre horizontale, qui lui donnaient l’aspect d’une croix celtique » ou celui d’une mire de viseur télescopique de franc-tireur. La signature de Sniper…
Alejandra Varela est un scout, c’est-à-dire « dans le vocable de l’édition (…), une personne qui est chargée de trouver des auteurs et des livres intéressants ». Spécialisée en art moderne, elle est bien cotée dans la profession. Mauricio Bosque, jeune homme élégant qui aime se faire photographier adossé à sa Ferrari et propriétaire de Birnam Wood, une maison d’édition spécialisée dans les livres d’arts « très luxueux et très chers », propose à Alejandra de s’embarquer dans un projet sensationnel : un catalogue monumental et complet des œuvres de Sniper, un graffeur mondialement célèbre. Mobilisation des pontes du marché de l’art pour le projet : des galeristes britanniques et américains veulent investir dans cette “affaire”, et, goutte de grenat sur la toile finale, après l’étape de la publication de l’ouvrage en plusieurs volumes, une apothéose en forme de rétrospective à la Tate Modern ou au MoMA.
Sauf que la réalisation d’un tel projet frise l’impossible. Car le problème, c’est que Sniper, connu aussi comme le « franc-tireur solitaire », est non seulement une légende vivante, mais il est aussi visible que peut l’être un mythe urbain moderne. Autrement dit, personne ne l’a jamais rencontré et son identité reste un mystère.
 
Arturo Pérez-Reverte, l’auteur du Tableau du maître flamand, du Club Dumas et du cycle du Capitaine Alatriste, emmène le lecteur, aux côtés de son héroïne, dans une enquête qui se déroule dans l’univers marginal des graffeurs et des tagueurs. Une enquête qui se lit comme le récit documentaire d’un reporter qui se passionne pour son sujet et en livre la quintessence. Telle est la marque distinctive de Reverte, l’ancien reporter de guerre devenu romancier : érudition, données historiques, ethnographie du milieu, en l’occurrence celui du graffiti, dramatisation romanesque éclatée en multipistes recouvrant le motif véritable qui anime l’intrigue. Ainsi qu’un sens captivant des dialogues dynamiques, orchestrés entre exposition des tenants et des aboutissants de l’action et expression de la psychologie des personnages.
Un bel exemple en est ce dialogue développé sur quatorze pages entre Alejandra et un ancien graffeur reconverti en détaillant d’aérosols et autres accessoires, dialogue bâti en longue séquence débutant dans un bar et se poursuivant en une marche travelling jusqu’au métro, au cours duquel s’énonce un discours prenant sur l’art officiel et l’art dit illégal.
Ou bien encore ce dialogue-confrontation entre l’enquêtrice et le richissime et impitoyable Biscarrués, obnubilé par sa vendetta contre Sniper, qu’il accuse d’avoir indirectement assassiné son fils.
 
Cette enquête est ponctuée de situations pittoresques décrivant les actions menées par des meutes de jeunes tagueurs et graffeurs à l’instigation de leur gourou, Sniper, omniprésent grâce au Web qu’il exploite comme son QG.
Ainsi, Vérone, berceau et tombeau de Roméo et de Juliette, ville ‘‘saint-valentinienne’’ par excellence, est envahie sur fond de gyrophares et de sirènes de voitures de police « de tintements et de chuintements d’aérosol, d’odeur de peinture fraîche, de centaines de taches rouges qui coulaient des murs sur la neige comme du sang (…) Tout le centre de la ville semblait sur le pied de guerre, dévasté par une foule de maraudeurs rapides et clandestins, de commandos sans visage qui laissaient derrière eux une traînée implacable de cœurs rouges de tout format, sur la Via Mazzini, l’église de la Scala, celle de San Tomio, la rue de la maison de Juliette, la statue de Dante sur les Signori, le palais Maffei, la colonne du lion vénitien. Rien n’était respecté par ce bombage systématique de la ville ».
Auparavant, Sniper lui-même, dans une intervention furtive, avait honoré la statue de Juliette : « Devant les grilles couvertes de cadenas porteurs de serments d’amour et la boutique de souvenirs constellée de cœurs, la statue de bronze grandeur nature de la demoiselle de Vérone, habituellement patinée par le frôlement de milliers de mains de touristes qui la caressaient avant de se faire photographier près d’elle, avait un aspect pour le moins insolite : son corps était tapissé de billets de cinq euros fixés avec de la colle et vernis à l’aérosol, et son visage était recouvert d’un masque de lutteur mexicain, qui représentait une de ces têtes de mort, ou calacas, que Sniper utilisait habituellement dans ses travaux. »
Réaction mitigée, équivoque, et franchement opportuniste, des autorités qui décident de ne pas saborder le sabordage : face à l’afflux grandissant de milliers de curieux « qui voulaient voir la performance en Italie de l’artiste illégal », « on était allé jusqu’à installer un châssis en aluminium et plastique formant toit au-dessus de la statue (vandalisée ou réappropriée, c’est selon, ndb*) pour la protéger des intempéries » alors que « des critiques d’art et des universitaires commentaient devant les caméras l’action originale de l’artiste urbain espagnol ».
 
Tout au long de l’enquête, à part le mystère de l’identité de Sniper, une interrogation taraude Alejandra et le lecteur : le franc-tireur solitaire agit-il en vertu d’une idéologie ou d’une stratégie ? Si son idéologie apparente est un radicalisme indépendant qui refuse tout compromis, sa stratégie sous-jacente serait-elle de patiemment faire monter sa cote pendant des années, pour enfin baisser le masque, lorsque « dans une vente aux enchères ses œuvres se vendront des millions ? »
De même, une insidieuse hypothèse s’infiltre, risquant de miner la détermination de l’enquêtrice : son éditeur est-il de mèche avec le puissant Biscarrués ? Serait-elle la proie qui a été lâchée pour attirer Sniper dans les rets de celui-là, et tout ce faramineux projet de catalogue et de rétrospective ne serait-il rien qu’une hypnotique fumée masquant un complot pour éliminer le franc-tireur solitaire ?
 
Apparemment, Sniper est un idéaliste intégriste bardé d’une pragmatique de l’action agressive. Son propos d’artiste au fait des manigances du marché de l’art réveille un écho dans le for intérieur de chacun : « L’art actuel est une fraude gigantesque. Une catastrophe. Des objets sans valeur surévalués par des crétins et des boutiquiers de luxe qui se donnent le nom de galeristes, avec leurs complices stipendiés : les médias et les critiques influents. (…) Cette appropriation du marché de l’art par les charognards est répugnante. Aujourd’hui, un artiste est quelqu’un qui, vrai ou faux, doit obtenir son certificat de mafieux qui peuvent bâtir ou détruire sa carrière. »
Alors, au lieu de prendre les armes, il prend ses aérosols car « le graffiti est la guérilla de l’art » : « Maintenant, l’unique art possible, honnête, est un règlement de comptes. Les rues en sont le support. Dire que sans graffitis elles seraient propres est un mensonge. Les villes sont empoisonnées, la pollution les souille, il y a partout des placards sur lesquels on voit des gens qui vous incitent à acheter des choses ou à voter pour quelqu’un, des caméras de surveillance qui violent notre intimité (…) Comment se fait-il que personne ne traite de vandales les partis politiques qui couvrent les murs de leurs cochonneries, les veilles d’élections ? »
 
Évidemment, Pérez-Reverte a plus d’un tour dans son sac et sait sortir des figures d’intrigue convenues. Maître d’une littérature de divertissement érudite et raffinée, il use du suspens comme d’un prestidigitateur qui captive votre attention sur une main illusoire pour manipuler la machinerie effective de l’autre, et surprendre avec force en bousculant les attentes.
Le final s’abattra comme une confirmation de cette sombre prédiction de Sniper : « Ce sera tout ce qui restera du monde : des rats et des graffitis. » Et s’éclaircira alors le sens du titre de ce beau roman.
© Johnny Karlitch, 52 romans par an, semaine 11 : lundi 15 au dimanche 21 décembre 2014.

 
*ndb : note du blogueur

5 petits éclaircissements essentiels

Cinq petits éclaircissements essentiels

Nox Illuminata 17 © Johnny Karlitch 2009

1. Avec ce blog, je cherche à partager mes coups de cœur littéraires et non pas mes haut-le-cœur.
2. Je sélectionne – sans aucune intervention ‘‘divine’’ extérieure – les romans qui me plaisent, selon mes préférences littéraires et thématiques.
3. C’est ma très longue collaboration professionnelle (du temps où j’étais responsable culturel d’une revue francophone libanaise) avec la librairie Antoine, cette ‘‘institution’’ phare de la culture au Liban, qui m’a aidé à obtenir la faveur inconditionnelle de fouiner en toute liberté dans les étalages des nouvelles parutions, pour y choisir les romans qui deviendront les vedettes hebdomadaires de mon blog.
4. Je privilégie les romans dont la langue originale est le français, et ferai quelques exceptions pour les auteurs traduits en français qui comptent pour moi.
5. J’ai créé ce blog littéraire pour mon pur plaisir et pour le plaisir de m’augmenter en arpentant l’imaginaire d’auteurs que je trouve admirables.

Johnny Karlitch, 52romansparan.wordpress.com
Pour un échange épistolaire: johnnykarlitch@gmail.com

Semaine 10: Chéri-Chéri, de Philippe Djian

Chéri-Chéri, de Philippe Djian

Gallimard, 2014

 

http://philippedjian.free.fr (site non officiel)

– http://www.philippedjian.com (site non officiel)

www.gallimard.fr

 

 Couv Djian blog10

 

 

La passion de saint Denise

 

Denis, le jour et pour les lecteurs, ou Denise, le soir et pour les spectateurs, le narrateur est un écrivain reconnu mais qui n’arrive pas du tout, rien qu’avec son écriture, à joindre les deux bouts : « Je ne vends guère plus de trois mille exemplaires, bon an mal an, et avec ça je peux dormir sous les ponts si le cœur m’en dit. »
Pourtant, il a été nommé Chevalier des Arts et des Lettres, il travaille aussi comme critique littéraire, il tient une chronique dans Vanity Fair, il fait des « trucs » sur France Culture, anime des ateliers d’écriture, participe à des conférences, des débats…
Voilà pourquoi (superbe relation de cause à effet), il arrondit rondement ses revenus en étant chanteuse de cabaret (très sexy) et racoleuse en salle auprès de ses clients fans pour 50 euros par bouteille de champagne.
Il aime ça, se travestir en femme, porter des tenues et des dessous affriolants et de la meilleure qualité, sentir que le public frémit quand il se trémousse sur scène en chantant.
Mais il n’est pas homosexuel. Son goût pour le travestissement lui vient de son enfance, de sa mère : « Ma mère n’était pas grande et je lui servais de modèle pour coudre ses robes lorsque j’étais enfant, je les essayais, je remontais les fermetures dans mon dos nu, je marchais devant la glace et prenais des poses, elle hochait la tête, serrant une rangée d’épingles entre ses lèvres, j’empruntais ses chaussures et ses bas pour davantage encore de réalisme, et plus tard ses sous-vêtements, sans le lui dire, et j’aimais ça, je découvrais des sensations agréables, inédites, impossibles à définir, troublantes, je pense que tout a commencé de cette façon (…) Comme si j’avais pris conscience de posséder deux corps, deux sensibilités différentes et indissociables. Tu aurais fait quoi, Robert (le chauffeur et l’homme de main de son beau-père), à ma place. Tu aurais décidé d’ignorer ça peut-être. Tu te serais mutilé à ce point, dis-moi. As-tu la moindre idée du nombre de types que ce sacrifice et le sentiment de honte et d’effroi qu’ils ont ressenti face à eux-mêmes ont rendus fous, à tout jamais déchirés et irritables. »

Donc, Denis&Denise mène une double vie, possède une double personnalité. Cependant, cela ne suffit pas à Philippe Djian. Il va affubler son personnage d’un troisième rôle, et d’un quatrième… Il va l’associer, en subalterne asservi, aux activités mafieuses du beau-père qui a fini par tomber le masque, et faire tomber la belle-mère dans ses bras.
À partir de cette “promotion”, le rythme quotidien de Denis&Denise, déjà éreintant, va devenir infernal. Et le personnage, une créature fictionnelle improbable écartelée entre quatre dimensions d’existence, dont il passe de l’une à l’autre sans répit, dans un état d’hypersomnambulisme, vivra un calvaire tel qu’encore une dose de plus et le roman aurait pu s’intituler La Passion de saint Denise.
Heureusement (figure de rhétorique), l’écrivain Denis « a l’habitude » : « Lorsque j’écris, je me heurte souvent à des portes closes, je suis rodé à leur obstacle, je dois les enfoncer les unes après les autres et c’est loin d’être un jeu d’enfant, on ne les renverse qu’au terme d’un minutieux travail, qu’en retour de multiples et redoublés efforts – sans savoir s’ils seront récompensés et les forces d’un homme ne sont pas inépuisables, sa résilience, avec le temps, s’effrite, l’amertume le guette, etc. »

Qui mène la barque ? Qui assure la vraisemblance ? Qui subjugue un lecteur embarqué scriptura militari dans un récit échevelé et enfiévré ?
Le style de Djian. Un torrent de phrases enchaînées dans une progression inexorable, le long d’une narration monopolisée par un personnage à quatre personas. En gros, Denis l’écrivain, Denise l’artiste de cabaret, Denis le beau-fils exploité par son beau-père et Denis l’amant de sa belle-mère (il y a aussi Denis le mari de sa jeune épouse amoureuse mais ce rôle est la prémisse du troisième ; bon, vous découvrirez cela en lisant le roman).
C’est la narration de Denis l’écrivain – la persona dominante – qui maintient la cohérence de sa personnalité démultipliée. Ce qu’il dit de ses choix stylistiques peut s’appliquer à ses doubles, ses alter egos : « Je reviens d’une radio où un auteur m’a demandé ce que je fabriquais avec mes changements de temps intempestifs et où j’ai dû expliquer que ce choix provoquait une rupture de focale instantanée qui recomposait le rythme d’ensemble. Je n’aime pas faire ça, expliquer. Mais ce n’est pas facile d’avouer que l’on ne sait pas toujours pourquoi l’on fait les choses et que l’on obéit à une force inconnue dont on reste l’esclave. (…) Et pourtant Dieu sait que ces choses comptaient dans ma vie, Dieu est témoin de mon abnégation, de l’adversité que j’endure alors que je fais œuvre de salut public. »

Chéri-Chéri, au premier degré, se lit comme un roman de mœurs noir sans détective avec des personnages déjantés, des situations mafieuses ou d’adultère torrides.
Au deuxième degré, c’est l’illustration extrême des épreuves qu’endure un artiste s’il veut persévérer dans l’affirmation de ses choix d’expression et de vie : « Je joue ma peau avec ce livre. Je sais. Mais je n’y peux rien. Renseignez-vous. C’est comme ça. À chaque livre. Un écrivain joue son va-tout à chaque nouveau livre. C’est toute son âme. Vous n’y changerez rien. Est-ce que vous comprenez. »
Au troisième degré, c’est un brillant exercice de style qui témoigne de l’absolue liberté d’un auteur à inventer les règles, qu’elles soient celles de l’intrigue, de la narration, de la ponctuation, ou de l’écriture.
© Johnny Karlitch, 52 romans par an, semaine 10 : lundi 8 au dimanche 14 décembre 2014.

Semaine 9: Quiconque exerce ce métier stupide mérite tout ce qui lui arrive, de Christophe Donner

Quiconque exerce ce métier stupide mérite tout ce qui lui arrive,

de Christophe Donner

Éditions Grasset & Fasquelle, 2014

www.christophe-donner.com
www.grasset.fr
www.antoineonline.com

Couv Donner blog9

Zoom en pleine gueule

Jean-Pierre Rassam est connu comme un producteur au bref parcours professionnel flamboyant et tragique. Entre 1970 et 1985 (année de sa mort par suicide, à 44 ans), il a produit les trois premiers films de Jean Yanne [Tout le monde il est beau, tout le monde il est gentil (1971), Moi y’en a vouloir des sous (1972), Les Chinois à Paris (1973)], le deuxième film de Maurice Pialat, Nous ne vieillirons pas ensemble (1972), qui a marqué la consécration de ce cinéaste atypique, quatre films de Jean-Luc Godard [Tout va bien (1972), Numéro deux (1975), Ici et ailleurs (1976), Comment ça va ? (1978)], deux films de Marco Ferreri, dont La Grande bouffe (1973), un film de Robert Bresson (Lancelot du lac, 1971), un film de Roman Polanski (Tess, 1979) en coproduction avec Claude Berri, et quelques autres. On sait qu’il est d’origine libanaise, qu’il a vécu en France depuis l’âge de huit ans, qu’il a fait Sciences Po mais refusé de faire l’ENA, que l’actrice Carole Bouquet a été sa campagne durant les sept dernières années de sa vie, qu’il est devenu producteur grâce à l’argent paternel. Mais aussi qu’il était charismatique, prodigue, doué du sens des affaires, flambeur et fou de cinéma d’auteur.
Claude Berri est connu comme producteur et réalisateur (il était aussi acteur). Décédé en 2009, on l’avait surnommé « le dernier nabab » du cinéma français. Il a réalisé, entre autres, Le Vieil homme et l’enfant (1966), Le Maître d’école (1981), Tchao Pantin (1972), Jean de Florette et Manon des sources (1986), Germinal (1993)… En tant que producteur, son palmarès au box-office comporte L’Homme blessé (1983) de Patrice Chéreau, Banzaï (1983) de Claude Zidi, L’Ours (1988) de Jean-Jacques Annaud, La Petite voleuse (1988) de Claude Miller, La Reine Margot (1994) de Patrice Chéreau, Astérix et Obélix : Mission Cléopâtre (2002) d’Alain Chabat, La Graine et le mulet (2007) d’Abdellatif Kechiche, Bienvenue chez les Ch’tis (2008) de Dany Boon… Claude Berri était le beau-frère de Jean-Pierre Rassam, dont il avait épousé la sœur, Anne-Marie.
Maurice Pialat est un cinéaste dont l’intransigeance et l’irascibilité l’ont pénalisé d’une entrée tardive sur les plateaux de tournage des longs métrages. À l’âge de 43 ans, il réalise L’Enfance nue (1968, Prix Jean Vigo). La reconnaissance du tandem critique-public lui sera acquise, en 1972, grâce à son deuxième film, Nous ne vieillirons pas ensemble. À partir de 1980, Loulou (1980), À nos amours (1983, Prix Louis-Delluc et co-César du Meilleur film en 1984), Police (1985), Sous le soleil de Satan (Palme d’or, 1987) et Van Gogh (1991) confirment son statut de cinéaste majeur.
Je vous ai infligé ces ersatz bio-filmographiques rien que pour signaler qu’en droite ligne à ces parcours professionnels, nous nous serions attendus à découvrir dans Quiconque exerce ce métier stupide mérite tout ce qui lui arrive des récits biographiques politiquement corrects imprégnés de véracité.
Et pourtant…

Grosso modo, Quiconque exerce ce métier stupide… couvre une dizaine d’années, du milieu des années 60 à celui des années 70 du siècle dernier.
Le fil conducteur est la brève carrière fulgurante de Jean-Pierre Rassam dans l’arène de la production cinématographique. Plus précisément, ses dix années d’ascension et de gloire que Christophe Donner a choisi de traiter, n’accordant qu’une page, la dernière, pour les cinq dernières années, celles de la déchéance.
On y fait la connaissance d’un jeune homme à l’esprit vif, au charisme indéniable, mais aussi, cynique, manipulateur, considérant la vie, les hommes, et l’ambition, du point de vue d’un anarchiste grand bourgeois, se comportant comme un punk princier constamment entouré d’une cour, et défoncé douze heures par jour.
Claude Berri, de sept ans son aîné, n’apparaît pas sous son meilleur jour. Pas du tout le « nabab » qu’il deviendrait plus tard. Carrément dépassé par le rythme de la comète rassammienne, le secondant à la traîne, épousant sa sœur, Anne-Marie – laquelle semble avoir un cœur qui balance sans cesse entre les deux –, réalisant des films qui ne lui attirent de la part de Rassam que condescendance frisant le mépris, une image à mille lieues de celle du grand rabbin de la production qui deviendra le titre d’apanage de Berri à partir de la moitié des années 70.
Maurice Pialat, lui (par intermittence « beau-frère » de Berri), est sombre, rongé par la colère et le quasi-désespoir : le train qui a embarqué tous les autres, ses cadets, les Truffaut, Chabrol, Malle, Godard…, l’a laissé sur le quai. Il attend, attend, son heure, qui viendra.

Christophe Donner ne le nie pas. Pour lui, le matériau biographique qu’il a rassemblé (il cite toutes ses références en fin d’ouvrage), ne l’intéresse, ne le motive, que comme combustible de la fiction, la sienne, sa façon de voir les choses et de les narrer.
Il a écrit en quelque sorte un récit poly-biographique affabulatoire. Il a forcé la dose, comblé à sa guise les trous, imaginé des relations, des rapports, des transitions.
L’intérêt de son « roman » réside ailleurs. Si ses « personnages » ne sont pas tout le monde il est beau et gentil, ils ne sont pas pour autant stupides. Tous – Rassam, Berri, Pialat, Godard (hélas, on ne peut en dire autant des « personnages » féminins, à part Arlette, la sœur de Berri, amante et coscénariste de Pialat) –, tous sont mus par la passion, la rage créative, l’ambition, la ténacité, la persévérance. En un mot, la foi. Leur divinité suprême est le « cinéma ». Avec ses folies, ses ivresses, sa parure clinquante d’or et de diamants, et ses cuites, ses faillites, ses chutes abyssales.

Tous les moments et situations sont prenants dans le « récit vécu fictif » concocté par Donner. Par exemple, voici ce qu’il écrit, au nom de Rassam et de Pialat, au cours de cette période d’éruption révolutionnaire que furent les 20 folles journées de Mai 68, journées ayant engendré des débats sur le sexe des anges et la nécessité « de savoir s’il faut filmer la révolution, faire du cinéma révolutionnaire, ou révolutionner le cinéma. On s’amuse vraiment bien » :
« De temps en temps, comme pour exprimer une joie qui n’a rien à voir, Rassam fait une apparition dans la grande pièce envahie de comploteurs néo-bolcheviques :
– Camarades ! Branleurs de tous les pays, unissez-vous ! Et finissons le caviar avant l’arrivée du communisme international ! »
Et ailleurs : « Autant Rassam se marre, autant Pialat regimbe :
– Ils veulent quoi, ces mecs ? La liberté d’expression ? La France est le pays où l’expression est la plus libre du monde ! Et ils veulent quoi, les ouvriers ? Des meilleurs salaires ? La France n’a jamais été aussi sociale. Quant aux artistes, laissez-moi rire. Les seuls qui auraient droit de se plaindre, et qu’on n’entend pas, ce sont les Arabes, les immigrés, ceux qu’on ratonne, ceux qu’on massacre au pont de Neuilly, ceux que j’ai filmés dans les bidonvilles de Nanterre. Parce que je les ai filmés, moi. Contrairement à ce que raconte Godard dans les assemblées générales, on ne l’a pas attendu pour filmer la misère, la vraie, la misère profonde, analphabète, pas syndiquée, celle qu’on ne trouve pas dans les manifs, et qui ne vote pas. »

Avec J.-L. Godard, J.-P. Rassam entretient une relation à la fois de vénération et de vénalité. Il faut lire cette rencontre à Beyrouth, en octobre 1969, fantasmée – néanmoins vraisemblable et collant aux intentions (idéologiques et économiques) des deux compères – entre Godard et Rassam, et Abou Hassan (29 ans), le chef de la branche militaire du Fatah.
Elle se conclut ainsi :
« Feignant de traduire le discours de Godard (au chef palestinien qui ne comprend pas le français, ndb*) … Rassam aborde avec Abou Hassan une question bien plus essentielle, celle de l’argent. Combien il peut obtenir de son ami Nasser pour faire ce film. Il lui faut tant, versé en Suisse, sachant que les recettes seront nombreuses, et internationales, elles pourront servir à financer partout dans le monde diverses campagnes publicitaires en faveur du Fatah. Et aussi aider les camarades en exil, des choses comme ça.
– Les pays amis doivent payer pour ce film, c’est important. Est-ce que je peux vraiment me recommander de l’autorité palestinienne pour aller voir le Premier ministre saoudien ?
– Oui, c’est d’accord. Tu auras tout ce dont tu as besoin.
Rassam se lève d’un bond, brandit son poing serré et s’exclame :
– Jusqu’à la victoire !
Godard l’imite :
– Vive la résistance palestinienne ! À bas Israël !
Abou Hassan comprend qu’il a affaire à des dingues, probablement camés à mort, il les embrasse cérémonieusement et il repart avec ses fedayin.
Rassam est fou de joie. Ils retrouvent la fille sur la terrasse (du Time Out, ndb) et Rassam commande une bouteille de Dom Pérignon.
– Faire politiquement un film, explique Godard, c’est justement établir un rapport politique entre les images.
– Ça va, Jean-Luc, relax. Il est parti. L’affaire est dans le sac. »
(Une scène qui me fait marrer sans que cela contredise en rien le fait que je considère Jean-Luc Godard comme une quintessence de la figure d’auteur, un grand penseur frondeur et iconoclaste de l’espace-temps filmique, ndb)

Une narration grande ouverte comme une autoroute, des dialogues en matches de ping-pong, des situations déjantées et mégalomanes, Quiconque exerce ce métier stupide mérite tout ce qui lui arrive ne s’abandonne pas en cours de lecture. Il vous happe, jusqu’à la fin.
© Johnny Karlitch, 52 romans par an, semaine 9 : lundi 1 au dimanche 7 décembre 2014.

* NDB : note du blogueur.