Semaine 9: Quiconque exerce ce métier stupide mérite tout ce qui lui arrive, de Christophe Donner

Quiconque exerce ce métier stupide mérite tout ce qui lui arrive,

de Christophe Donner

Éditions Grasset & Fasquelle, 2014

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Couv Donner blog9

Zoom en pleine gueule

Jean-Pierre Rassam est connu comme un producteur au bref parcours professionnel flamboyant et tragique. Entre 1970 et 1985 (année de sa mort par suicide, à 44 ans), il a produit les trois premiers films de Jean Yanne [Tout le monde il est beau, tout le monde il est gentil (1971), Moi y’en a vouloir des sous (1972), Les Chinois à Paris (1973)], le deuxième film de Maurice Pialat, Nous ne vieillirons pas ensemble (1972), qui a marqué la consécration de ce cinéaste atypique, quatre films de Jean-Luc Godard [Tout va bien (1972), Numéro deux (1975), Ici et ailleurs (1976), Comment ça va ? (1978)], deux films de Marco Ferreri, dont La Grande bouffe (1973), un film de Robert Bresson (Lancelot du lac, 1971), un film de Roman Polanski (Tess, 1979) en coproduction avec Claude Berri, et quelques autres. On sait qu’il est d’origine libanaise, qu’il a vécu en France depuis l’âge de huit ans, qu’il a fait Sciences Po mais refusé de faire l’ENA, que l’actrice Carole Bouquet a été sa campagne durant les sept dernières années de sa vie, qu’il est devenu producteur grâce à l’argent paternel. Mais aussi qu’il était charismatique, prodigue, doué du sens des affaires, flambeur et fou de cinéma d’auteur.
Claude Berri est connu comme producteur et réalisateur (il était aussi acteur). Décédé en 2009, on l’avait surnommé « le dernier nabab » du cinéma français. Il a réalisé, entre autres, Le Vieil homme et l’enfant (1966), Le Maître d’école (1981), Tchao Pantin (1972), Jean de Florette et Manon des sources (1986), Germinal (1993)… En tant que producteur, son palmarès au box-office comporte L’Homme blessé (1983) de Patrice Chéreau, Banzaï (1983) de Claude Zidi, L’Ours (1988) de Jean-Jacques Annaud, La Petite voleuse (1988) de Claude Miller, La Reine Margot (1994) de Patrice Chéreau, Astérix et Obélix : Mission Cléopâtre (2002) d’Alain Chabat, La Graine et le mulet (2007) d’Abdellatif Kechiche, Bienvenue chez les Ch’tis (2008) de Dany Boon… Claude Berri était le beau-frère de Jean-Pierre Rassam, dont il avait épousé la sœur, Anne-Marie.
Maurice Pialat est un cinéaste dont l’intransigeance et l’irascibilité l’ont pénalisé d’une entrée tardive sur les plateaux de tournage des longs métrages. À l’âge de 43 ans, il réalise L’Enfance nue (1968, Prix Jean Vigo). La reconnaissance du tandem critique-public lui sera acquise, en 1972, grâce à son deuxième film, Nous ne vieillirons pas ensemble. À partir de 1980, Loulou (1980), À nos amours (1983, Prix Louis-Delluc et co-César du Meilleur film en 1984), Police (1985), Sous le soleil de Satan (Palme d’or, 1987) et Van Gogh (1991) confirment son statut de cinéaste majeur.
Je vous ai infligé ces ersatz bio-filmographiques rien que pour signaler qu’en droite ligne à ces parcours professionnels, nous nous serions attendus à découvrir dans Quiconque exerce ce métier stupide mérite tout ce qui lui arrive des récits biographiques politiquement corrects imprégnés de véracité.
Et pourtant…

Grosso modo, Quiconque exerce ce métier stupide… couvre une dizaine d’années, du milieu des années 60 à celui des années 70 du siècle dernier.
Le fil conducteur est la brève carrière fulgurante de Jean-Pierre Rassam dans l’arène de la production cinématographique. Plus précisément, ses dix années d’ascension et de gloire que Christophe Donner a choisi de traiter, n’accordant qu’une page, la dernière, pour les cinq dernières années, celles de la déchéance.
On y fait la connaissance d’un jeune homme à l’esprit vif, au charisme indéniable, mais aussi, cynique, manipulateur, considérant la vie, les hommes, et l’ambition, du point de vue d’un anarchiste grand bourgeois, se comportant comme un punk princier constamment entouré d’une cour, et défoncé douze heures par jour.
Claude Berri, de sept ans son aîné, n’apparaît pas sous son meilleur jour. Pas du tout le « nabab » qu’il deviendrait plus tard. Carrément dépassé par le rythme de la comète rassammienne, le secondant à la traîne, épousant sa sœur, Anne-Marie – laquelle semble avoir un cœur qui balance sans cesse entre les deux –, réalisant des films qui ne lui attirent de la part de Rassam que condescendance frisant le mépris, une image à mille lieues de celle du grand rabbin de la production qui deviendra le titre d’apanage de Berri à partir de la moitié des années 70.
Maurice Pialat, lui (par intermittence « beau-frère » de Berri), est sombre, rongé par la colère et le quasi-désespoir : le train qui a embarqué tous les autres, ses cadets, les Truffaut, Chabrol, Malle, Godard…, l’a laissé sur le quai. Il attend, attend, son heure, qui viendra.

Christophe Donner ne le nie pas. Pour lui, le matériau biographique qu’il a rassemblé (il cite toutes ses références en fin d’ouvrage), ne l’intéresse, ne le motive, que comme combustible de la fiction, la sienne, sa façon de voir les choses et de les narrer.
Il a écrit en quelque sorte un récit poly-biographique affabulatoire. Il a forcé la dose, comblé à sa guise les trous, imaginé des relations, des rapports, des transitions.
L’intérêt de son « roman » réside ailleurs. Si ses « personnages » ne sont pas tout le monde il est beau et gentil, ils ne sont pas pour autant stupides. Tous – Rassam, Berri, Pialat, Godard (hélas, on ne peut en dire autant des « personnages » féminins, à part Arlette, la sœur de Berri, amante et coscénariste de Pialat) –, tous sont mus par la passion, la rage créative, l’ambition, la ténacité, la persévérance. En un mot, la foi. Leur divinité suprême est le « cinéma ». Avec ses folies, ses ivresses, sa parure clinquante d’or et de diamants, et ses cuites, ses faillites, ses chutes abyssales.

Tous les moments et situations sont prenants dans le « récit vécu fictif » concocté par Donner. Par exemple, voici ce qu’il écrit, au nom de Rassam et de Pialat, au cours de cette période d’éruption révolutionnaire que furent les 20 folles journées de Mai 68, journées ayant engendré des débats sur le sexe des anges et la nécessité « de savoir s’il faut filmer la révolution, faire du cinéma révolutionnaire, ou révolutionner le cinéma. On s’amuse vraiment bien » :
« De temps en temps, comme pour exprimer une joie qui n’a rien à voir, Rassam fait une apparition dans la grande pièce envahie de comploteurs néo-bolcheviques :
– Camarades ! Branleurs de tous les pays, unissez-vous ! Et finissons le caviar avant l’arrivée du communisme international ! »
Et ailleurs : « Autant Rassam se marre, autant Pialat regimbe :
– Ils veulent quoi, ces mecs ? La liberté d’expression ? La France est le pays où l’expression est la plus libre du monde ! Et ils veulent quoi, les ouvriers ? Des meilleurs salaires ? La France n’a jamais été aussi sociale. Quant aux artistes, laissez-moi rire. Les seuls qui auraient droit de se plaindre, et qu’on n’entend pas, ce sont les Arabes, les immigrés, ceux qu’on ratonne, ceux qu’on massacre au pont de Neuilly, ceux que j’ai filmés dans les bidonvilles de Nanterre. Parce que je les ai filmés, moi. Contrairement à ce que raconte Godard dans les assemblées générales, on ne l’a pas attendu pour filmer la misère, la vraie, la misère profonde, analphabète, pas syndiquée, celle qu’on ne trouve pas dans les manifs, et qui ne vote pas. »

Avec J.-L. Godard, J.-P. Rassam entretient une relation à la fois de vénération et de vénalité. Il faut lire cette rencontre à Beyrouth, en octobre 1969, fantasmée – néanmoins vraisemblable et collant aux intentions (idéologiques et économiques) des deux compères – entre Godard et Rassam, et Abou Hassan (29 ans), le chef de la branche militaire du Fatah.
Elle se conclut ainsi :
« Feignant de traduire le discours de Godard (au chef palestinien qui ne comprend pas le français, ndb*) … Rassam aborde avec Abou Hassan une question bien plus essentielle, celle de l’argent. Combien il peut obtenir de son ami Nasser pour faire ce film. Il lui faut tant, versé en Suisse, sachant que les recettes seront nombreuses, et internationales, elles pourront servir à financer partout dans le monde diverses campagnes publicitaires en faveur du Fatah. Et aussi aider les camarades en exil, des choses comme ça.
– Les pays amis doivent payer pour ce film, c’est important. Est-ce que je peux vraiment me recommander de l’autorité palestinienne pour aller voir le Premier ministre saoudien ?
– Oui, c’est d’accord. Tu auras tout ce dont tu as besoin.
Rassam se lève d’un bond, brandit son poing serré et s’exclame :
– Jusqu’à la victoire !
Godard l’imite :
– Vive la résistance palestinienne ! À bas Israël !
Abou Hassan comprend qu’il a affaire à des dingues, probablement camés à mort, il les embrasse cérémonieusement et il repart avec ses fedayin.
Rassam est fou de joie. Ils retrouvent la fille sur la terrasse (du Time Out, ndb) et Rassam commande une bouteille de Dom Pérignon.
– Faire politiquement un film, explique Godard, c’est justement établir un rapport politique entre les images.
– Ça va, Jean-Luc, relax. Il est parti. L’affaire est dans le sac. »
(Une scène qui me fait marrer sans que cela contredise en rien le fait que je considère Jean-Luc Godard comme une quintessence de la figure d’auteur, un grand penseur frondeur et iconoclaste de l’espace-temps filmique, ndb)

Une narration grande ouverte comme une autoroute, des dialogues en matches de ping-pong, des situations déjantées et mégalomanes, Quiconque exerce ce métier stupide mérite tout ce qui lui arrive ne s’abandonne pas en cours de lecture. Il vous happe, jusqu’à la fin.
© Johnny Karlitch, 52 romans par an, semaine 9 : lundi 1 au dimanche 7 décembre 2014.

* NDB : note du blogueur.

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