Semaine 10: Chéri-Chéri, de Philippe Djian

Chéri-Chéri, de Philippe Djian

Gallimard, 2014

 

http://philippedjian.free.fr (site non officiel)

– http://www.philippedjian.com (site non officiel)

www.gallimard.fr

 

 Couv Djian blog10

 

 

La passion de saint Denise

 

Denis, le jour et pour les lecteurs, ou Denise, le soir et pour les spectateurs, le narrateur est un écrivain reconnu mais qui n’arrive pas du tout, rien qu’avec son écriture, à joindre les deux bouts : « Je ne vends guère plus de trois mille exemplaires, bon an mal an, et avec ça je peux dormir sous les ponts si le cœur m’en dit. »
Pourtant, il a été nommé Chevalier des Arts et des Lettres, il travaille aussi comme critique littéraire, il tient une chronique dans Vanity Fair, il fait des « trucs » sur France Culture, anime des ateliers d’écriture, participe à des conférences, des débats…
Voilà pourquoi (superbe relation de cause à effet), il arrondit rondement ses revenus en étant chanteuse de cabaret (très sexy) et racoleuse en salle auprès de ses clients fans pour 50 euros par bouteille de champagne.
Il aime ça, se travestir en femme, porter des tenues et des dessous affriolants et de la meilleure qualité, sentir que le public frémit quand il se trémousse sur scène en chantant.
Mais il n’est pas homosexuel. Son goût pour le travestissement lui vient de son enfance, de sa mère : « Ma mère n’était pas grande et je lui servais de modèle pour coudre ses robes lorsque j’étais enfant, je les essayais, je remontais les fermetures dans mon dos nu, je marchais devant la glace et prenais des poses, elle hochait la tête, serrant une rangée d’épingles entre ses lèvres, j’empruntais ses chaussures et ses bas pour davantage encore de réalisme, et plus tard ses sous-vêtements, sans le lui dire, et j’aimais ça, je découvrais des sensations agréables, inédites, impossibles à définir, troublantes, je pense que tout a commencé de cette façon (…) Comme si j’avais pris conscience de posséder deux corps, deux sensibilités différentes et indissociables. Tu aurais fait quoi, Robert (le chauffeur et l’homme de main de son beau-père), à ma place. Tu aurais décidé d’ignorer ça peut-être. Tu te serais mutilé à ce point, dis-moi. As-tu la moindre idée du nombre de types que ce sacrifice et le sentiment de honte et d’effroi qu’ils ont ressenti face à eux-mêmes ont rendus fous, à tout jamais déchirés et irritables. »

Donc, Denis&Denise mène une double vie, possède une double personnalité. Cependant, cela ne suffit pas à Philippe Djian. Il va affubler son personnage d’un troisième rôle, et d’un quatrième… Il va l’associer, en subalterne asservi, aux activités mafieuses du beau-père qui a fini par tomber le masque, et faire tomber la belle-mère dans ses bras.
À partir de cette “promotion”, le rythme quotidien de Denis&Denise, déjà éreintant, va devenir infernal. Et le personnage, une créature fictionnelle improbable écartelée entre quatre dimensions d’existence, dont il passe de l’une à l’autre sans répit, dans un état d’hypersomnambulisme, vivra un calvaire tel qu’encore une dose de plus et le roman aurait pu s’intituler La Passion de saint Denise.
Heureusement (figure de rhétorique), l’écrivain Denis « a l’habitude » : « Lorsque j’écris, je me heurte souvent à des portes closes, je suis rodé à leur obstacle, je dois les enfoncer les unes après les autres et c’est loin d’être un jeu d’enfant, on ne les renverse qu’au terme d’un minutieux travail, qu’en retour de multiples et redoublés efforts – sans savoir s’ils seront récompensés et les forces d’un homme ne sont pas inépuisables, sa résilience, avec le temps, s’effrite, l’amertume le guette, etc. »

Qui mène la barque ? Qui assure la vraisemblance ? Qui subjugue un lecteur embarqué scriptura militari dans un récit échevelé et enfiévré ?
Le style de Djian. Un torrent de phrases enchaînées dans une progression inexorable, le long d’une narration monopolisée par un personnage à quatre personas. En gros, Denis l’écrivain, Denise l’artiste de cabaret, Denis le beau-fils exploité par son beau-père et Denis l’amant de sa belle-mère (il y a aussi Denis le mari de sa jeune épouse amoureuse mais ce rôle est la prémisse du troisième ; bon, vous découvrirez cela en lisant le roman).
C’est la narration de Denis l’écrivain – la persona dominante – qui maintient la cohérence de sa personnalité démultipliée. Ce qu’il dit de ses choix stylistiques peut s’appliquer à ses doubles, ses alter egos : « Je reviens d’une radio où un auteur m’a demandé ce que je fabriquais avec mes changements de temps intempestifs et où j’ai dû expliquer que ce choix provoquait une rupture de focale instantanée qui recomposait le rythme d’ensemble. Je n’aime pas faire ça, expliquer. Mais ce n’est pas facile d’avouer que l’on ne sait pas toujours pourquoi l’on fait les choses et que l’on obéit à une force inconnue dont on reste l’esclave. (…) Et pourtant Dieu sait que ces choses comptaient dans ma vie, Dieu est témoin de mon abnégation, de l’adversité que j’endure alors que je fais œuvre de salut public. »

Chéri-Chéri, au premier degré, se lit comme un roman de mœurs noir sans détective avec des personnages déjantés, des situations mafieuses ou d’adultère torrides.
Au deuxième degré, c’est l’illustration extrême des épreuves qu’endure un artiste s’il veut persévérer dans l’affirmation de ses choix d’expression et de vie : « Je joue ma peau avec ce livre. Je sais. Mais je n’y peux rien. Renseignez-vous. C’est comme ça. À chaque livre. Un écrivain joue son va-tout à chaque nouveau livre. C’est toute son âme. Vous n’y changerez rien. Est-ce que vous comprenez. »
Au troisième degré, c’est un brillant exercice de style qui témoigne de l’absolue liberté d’un auteur à inventer les règles, qu’elles soient celles de l’intrigue, de la narration, de la ponctuation, ou de l’écriture.
© Johnny Karlitch, 52 romans par an, semaine 10 : lundi 8 au dimanche 14 décembre 2014.

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2 réflexions sur “Semaine 10: Chéri-Chéri, de Philippe Djian

  1. Djian fut un guide pour moi. Il m’a indiqué la voie. Maintenant il m’est moins nécessaire et j’attends la sortie en poche. Mais il m’a appris bien des choses et pour cela je l’aime. L’art ne devrait pas avoir besoin d’explication. L’art, accompagné d’une courte compréhension du parcours de l’auteur, se lit avec sa propre partition.

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