Semaine 11: La patience du franc-tireur, d’Arturo Pérez-Reverte

La patience du franc-tireur, d’Arturo Pérez-Reverte

Éditions du Seuil, 2014

(traduit de l’espagnol par François Maspero)

http://perezreverte.com

www.seuil.com

www.antoineonline.com

 

 

 Couv Reverte blog11

 

 

De l’art comme règlement de comptes

 

[ Juste pour info : Banksy est un artiste internationalement célèbre, une star du street-art et de l’art contemporain, dont les médias relaient sans se faire prier les art-attacks. Récemment, en novembre 2014, la chaîne américaine HBO a diffusé un documentaire, Banksy does New York, autour du séjour ou de la “résidence pirate” d’un mois à New York (octobre 2013) de l’artiste graffeur (visite en images ici : http://www.lemonde.fr/culture/visuel/2013/11/01/sur-les-traces-de-banksy-a-new-york_3507086_3246.html). Bien entendu, la star elle-même n’y figurait pas, on s’en serait douté. Et en 2013, APR rédigeait son roman sur l’univers des graffeurs avec comme personnage central, un alter-ego fictionnel de Banksy, mais en plus radical, lequel roman a paru en français en octobre dernier. ]
 
« Le graffeur remplit le cercle et fit ensuite s’y croiser deux lignes noires, l’une verticale et l’autre horizontale, qui lui donnaient l’aspect d’une croix celtique » ou celui d’une mire de viseur télescopique de franc-tireur. La signature de Sniper…
Alejandra Varela est un scout, c’est-à-dire « dans le vocable de l’édition (…), une personne qui est chargée de trouver des auteurs et des livres intéressants ». Spécialisée en art moderne, elle est bien cotée dans la profession. Mauricio Bosque, jeune homme élégant qui aime se faire photographier adossé à sa Ferrari et propriétaire de Birnam Wood, une maison d’édition spécialisée dans les livres d’arts « très luxueux et très chers », propose à Alejandra de s’embarquer dans un projet sensationnel : un catalogue monumental et complet des œuvres de Sniper, un graffeur mondialement célèbre. Mobilisation des pontes du marché de l’art pour le projet : des galeristes britanniques et américains veulent investir dans cette “affaire”, et, goutte de grenat sur la toile finale, après l’étape de la publication de l’ouvrage en plusieurs volumes, une apothéose en forme de rétrospective à la Tate Modern ou au MoMA.
Sauf que la réalisation d’un tel projet frise l’impossible. Car le problème, c’est que Sniper, connu aussi comme le « franc-tireur solitaire », est non seulement une légende vivante, mais il est aussi visible que peut l’être un mythe urbain moderne. Autrement dit, personne ne l’a jamais rencontré et son identité reste un mystère.
 
Arturo Pérez-Reverte, l’auteur du Tableau du maître flamand, du Club Dumas et du cycle du Capitaine Alatriste, emmène le lecteur, aux côtés de son héroïne, dans une enquête qui se déroule dans l’univers marginal des graffeurs et des tagueurs. Une enquête qui se lit comme le récit documentaire d’un reporter qui se passionne pour son sujet et en livre la quintessence. Telle est la marque distinctive de Reverte, l’ancien reporter de guerre devenu romancier : érudition, données historiques, ethnographie du milieu, en l’occurrence celui du graffiti, dramatisation romanesque éclatée en multipistes recouvrant le motif véritable qui anime l’intrigue. Ainsi qu’un sens captivant des dialogues dynamiques, orchestrés entre exposition des tenants et des aboutissants de l’action et expression de la psychologie des personnages.
Un bel exemple en est ce dialogue développé sur quatorze pages entre Alejandra et un ancien graffeur reconverti en détaillant d’aérosols et autres accessoires, dialogue bâti en longue séquence débutant dans un bar et se poursuivant en une marche travelling jusqu’au métro, au cours duquel s’énonce un discours prenant sur l’art officiel et l’art dit illégal.
Ou bien encore ce dialogue-confrontation entre l’enquêtrice et le richissime et impitoyable Biscarrués, obnubilé par sa vendetta contre Sniper, qu’il accuse d’avoir indirectement assassiné son fils.
 
Cette enquête est ponctuée de situations pittoresques décrivant les actions menées par des meutes de jeunes tagueurs et graffeurs à l’instigation de leur gourou, Sniper, omniprésent grâce au Web qu’il exploite comme son QG.
Ainsi, Vérone, berceau et tombeau de Roméo et de Juliette, ville ‘‘saint-valentinienne’’ par excellence, est envahie sur fond de gyrophares et de sirènes de voitures de police « de tintements et de chuintements d’aérosol, d’odeur de peinture fraîche, de centaines de taches rouges qui coulaient des murs sur la neige comme du sang (…) Tout le centre de la ville semblait sur le pied de guerre, dévasté par une foule de maraudeurs rapides et clandestins, de commandos sans visage qui laissaient derrière eux une traînée implacable de cœurs rouges de tout format, sur la Via Mazzini, l’église de la Scala, celle de San Tomio, la rue de la maison de Juliette, la statue de Dante sur les Signori, le palais Maffei, la colonne du lion vénitien. Rien n’était respecté par ce bombage systématique de la ville ».
Auparavant, Sniper lui-même, dans une intervention furtive, avait honoré la statue de Juliette : « Devant les grilles couvertes de cadenas porteurs de serments d’amour et la boutique de souvenirs constellée de cœurs, la statue de bronze grandeur nature de la demoiselle de Vérone, habituellement patinée par le frôlement de milliers de mains de touristes qui la caressaient avant de se faire photographier près d’elle, avait un aspect pour le moins insolite : son corps était tapissé de billets de cinq euros fixés avec de la colle et vernis à l’aérosol, et son visage était recouvert d’un masque de lutteur mexicain, qui représentait une de ces têtes de mort, ou calacas, que Sniper utilisait habituellement dans ses travaux. »
Réaction mitigée, équivoque, et franchement opportuniste, des autorités qui décident de ne pas saborder le sabordage : face à l’afflux grandissant de milliers de curieux « qui voulaient voir la performance en Italie de l’artiste illégal », « on était allé jusqu’à installer un châssis en aluminium et plastique formant toit au-dessus de la statue (vandalisée ou réappropriée, c’est selon, ndb*) pour la protéger des intempéries » alors que « des critiques d’art et des universitaires commentaient devant les caméras l’action originale de l’artiste urbain espagnol ».
 
Tout au long de l’enquête, à part le mystère de l’identité de Sniper, une interrogation taraude Alejandra et le lecteur : le franc-tireur solitaire agit-il en vertu d’une idéologie ou d’une stratégie ? Si son idéologie apparente est un radicalisme indépendant qui refuse tout compromis, sa stratégie sous-jacente serait-elle de patiemment faire monter sa cote pendant des années, pour enfin baisser le masque, lorsque « dans une vente aux enchères ses œuvres se vendront des millions ? »
De même, une insidieuse hypothèse s’infiltre, risquant de miner la détermination de l’enquêtrice : son éditeur est-il de mèche avec le puissant Biscarrués ? Serait-elle la proie qui a été lâchée pour attirer Sniper dans les rets de celui-là, et tout ce faramineux projet de catalogue et de rétrospective ne serait-il rien qu’une hypnotique fumée masquant un complot pour éliminer le franc-tireur solitaire ?
 
Apparemment, Sniper est un idéaliste intégriste bardé d’une pragmatique de l’action agressive. Son propos d’artiste au fait des manigances du marché de l’art réveille un écho dans le for intérieur de chacun : « L’art actuel est une fraude gigantesque. Une catastrophe. Des objets sans valeur surévalués par des crétins et des boutiquiers de luxe qui se donnent le nom de galeristes, avec leurs complices stipendiés : les médias et les critiques influents. (…) Cette appropriation du marché de l’art par les charognards est répugnante. Aujourd’hui, un artiste est quelqu’un qui, vrai ou faux, doit obtenir son certificat de mafieux qui peuvent bâtir ou détruire sa carrière. »
Alors, au lieu de prendre les armes, il prend ses aérosols car « le graffiti est la guérilla de l’art » : « Maintenant, l’unique art possible, honnête, est un règlement de comptes. Les rues en sont le support. Dire que sans graffitis elles seraient propres est un mensonge. Les villes sont empoisonnées, la pollution les souille, il y a partout des placards sur lesquels on voit des gens qui vous incitent à acheter des choses ou à voter pour quelqu’un, des caméras de surveillance qui violent notre intimité (…) Comment se fait-il que personne ne traite de vandales les partis politiques qui couvrent les murs de leurs cochonneries, les veilles d’élections ? »
 
Évidemment, Pérez-Reverte a plus d’un tour dans son sac et sait sortir des figures d’intrigue convenues. Maître d’une littérature de divertissement érudite et raffinée, il use du suspens comme d’un prestidigitateur qui captive votre attention sur une main illusoire pour manipuler la machinerie effective de l’autre, et surprendre avec force en bousculant les attentes.
Le final s’abattra comme une confirmation de cette sombre prédiction de Sniper : « Ce sera tout ce qui restera du monde : des rats et des graffitis. » Et s’éclaircira alors le sens du titre de ce beau roman.
© Johnny Karlitch, 52 romans par an, semaine 11 : lundi 15 au dimanche 21 décembre 2014.

 
*ndb : note du blogueur

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