Semaine 12: Le Liseur du 6h27, de Jean-Paul Didierlaurent

Le Liseur du 6 h 27, de Jean-Paul Didierlaurent

Éditions Au diable vauvert, 2014

www.audiable.com

https://fr-fr.facebook.com/jeanpaul.didierlaurent

www.antoineonline.com

Couv Liseur blog12

Un liseur pas comme les autres

Guylain Vignolles est un jeune homme qui a choisi, malgré lui, de baisser les bras et de se laisser traîner la tête basse sur les sentiers pré-balisés de la vie. Pas la sienne. De vie propre, il n’en a pas ; ou si peu, et en tout cas, pas dans un petit x mètres carrés avec pour seul compagnon de solitude un poisson rouge nageant en rond dans son bocal : « En trente-six ans d’existence, il avait fini par apprendre à se faire oublier, à devenir invisible (…) N’être ni beau, ni laid, ni gros, ni maigre. Juste une vague silhouette entraperçue en bordure du champ de vision. Se fondre dans le paysage jusqu’à se renier soi-même pour rester un ailleurs jamais visité. »
Cependant, au-dehors de son cagibi d’isolation psycho-sensorielle, il a deux amis de fantasme, deux drôles de rebelles romantiques, deux vieux résistant à l’uniformisation et la capitulation : un concierge d’usine ‘‘alexandrophile’’ et un amputé sur fauteuil roulant ‘‘monographile’’.
Chaque matin, dans le wagon du RER, Guylain s’assoit sur un étroit strapontin, tire de sa serviette de cuir une chemise cartonnée : à l’intérieur, des pages de livres, déchirées, humides, des feuillets déracinés qu’il se met à lire à haute voix. Le mystère de la provenance de ces divers morceaux de livres dépareillés s’éclaircira par la suite.

Guylain est l’opérateur en chef de la « Chose ». Une gueule béante, friande de rats et de membres humains, dotée d’un ventre et d’un trou de cul monstrueux. Une ogresse qui engloutit avec voracité, déchiquette, broie, mastique, hoquette, rote, pète et chie de « gros étrons fumants » : « La Chose ce matin s’était levée du bon piston. Elle happa et engloutit sa première ration d’ouvrages sans le moindre hoquet. Les marteaux, trop heureux de croquer autre chose que du vide, s’en donnèrent à cœur joie. Même les échines les plus nobles, les reliures les plus solides se retrouvèrent broyées en quelques secondes. Par milliers, les ouvrages disparurent dans l’estomac de la Chose. La pluie brûlante que crachaient sans relâche les buses de part et d’autre du trou rabattait vers le fond de l’entonnoir les rares feuilles volages qui tentaient de s’en échapper. Plus loin, les six cents couteaux prirent le relais. Leurs lames affûtées réduisirent ce qui restait des feuilles de papier en fines lamelles. Les quatre grands malaxeurs terminèrent le travail en transformant le tout en une mélasse épaisse. Plus aucune trace ne subsista des livres qui gisaient encore quelques minutes auparavant sur le sol du hangar. Il n’y avait plus que cette charpie grise que la Chose expulsait dans son dos sous la forme de gros étrons fumants qui tombaient dans les bacs en émettant d’affreux bruits humides. Cette pâte à papier grossière servirait un jour prochain à fabriquer d’autres livres dont un certain nombre ne manqueraient pas de finir à nouveau ici, entre les mâchoires de la Zerstor 500. La Chose était une absurdité qui mangeait avec une gloutonnerie abjecte sa propre merde. »
Car la « Chose » est une énorme machine qui recycle les livres invendus en pâte à papier (laquelle servira à imprimer de nouveaux livres, entre autres), que des dizaines de bennes par jour alimentent avec des tonnes d’ouvrages sacrifiés par la logique cyclothymique de commercialisation et qui trône dans une entreprise indépendante, dont les éditeurs ont recours aux services exterminateurs.

Dans ce premier roman, Jean-Paul Didierlaurent, nouvelliste apprécié, lauréat du Prix Hemingway en 2010 et 2012, projette son personnage trentenaire apparemment assez paumé et amoureux de la littérature dans un sordide univers industriel d’une insoutenable violence, puisqu’il commande et entretient lui-même une machine qui pilonne ces livres qu’il vénère.
Guylain est un individu à la personnalité complexe. La narration à la 3e personne étant occupée par sa vision du monde extérieur et de soi, le lecteur fait connaissance avec un personnage qui a choisi de se rendre le plus invisible possible aux autres, vivant en célibataire solitaire et restreignant les interactions sociales, mais qui, bizarrement et de manière insolite, s’expose chaque matin où il se rend à son travail, dans un train du RER, à des étrangers qui ne lui ont rien demandé et à qui il lit à haute voix des textes imprimés, pages rescapées de l’extermination, qu’il subtilise en secret à chaque fois où il s’introduit dans les entrailles de la Chose pour les opérations d’entretien.

Cette construction d’un personnage paradoxal est une affirmation d’amour de la lecture et de l’écriture, d’amour des livres, de la littérature, de la part d’un auteur qui rédige des images et des sensations sous la forme de phrases qui proclament chacune son bonheur d’écrire avec art, passion, humour et mélancolie, légèreté et profondeur, sans se gonfler l’ego ni en faire des tonnes.
Voilà pourquoi le personnage de Guylain ‘‘ressuscite’’ ces livres (invendus), au massacre desquels il collabore pour gagner son pain. Et voilà pourquoi aussi la littérature, le livre ou l’écriture sont les astres autour desquels gravitent les autres personnages : le gardien de l’usine qui pourfend la banalité et la médiocrité du quotidien avec ses épées de douze pieds, des alexandrins de théâtre classique qui lui tiennent lieu de langage oral ; le vieil ex-opérateur de la Chose, à la retraite sur son fauteuil à roulettes après que le monstre lui a broyé les jambes et qui recueille chez lui, exemplaire après exemplaire, les copies d’un seul ouvrage « tiré à mille trois cents exemplaires sur papier recyclé de grammage quatre-vingt-dix, rame AF87452, une rame fabriquée avec les lots référencés sous les numéros 67 455 et 67 456 produits par la Société de traitement et de recyclage naturel dans la journée du seize avril deux mille deux » – le 16 avril 2002, autrement dit le jour où ses jambes ont été dévorées par la Chose et mélangées aux autres livres pour produire cette pâte à papier numérotée qui servira plus tard de papier pour la publication de cet ouvrage précis qui recèle donc une part de sa chair et de son sang ; et la jeune dame-pipi (personnage inhabituel et mémorable) qui rêve de rencontrer le prince charmant et qui rédige un journal dont les pages révèlent un talent littéraire, écrit sur lequel Guylain tombera par le plus banal des hasards et qu’il se mettra à lire à son public ambulant, pour finir par s’en laisser envoûter et écumer toutes les toilettes publiques de l’univers pour rencontrer celle qui semble posséder les clés qui lui ouvriront les portes de sa propre prison.

Le Liseur du 6 h 27, un roman pas tout à fait comme les autres qui se déguste, se savoure, distillant une verve poétique, romantique, nostalgique, ironique, qui se transforme en un breuvage littéraire pétillant et euphorisant.
© Johnny Karlitch, 52 romans par an, semaine 12 : lundi 22 au dimanche 28 décembre 2014.

Publicités

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s