Semaine 13: Le Pain, de Toufic Youssef Aouad

Le Pain, de Toufic Youssef Aouad (1939)

Éditions L’Orient des Livres/Sindbad/Actes Sud, 2014

[traduction de l’arabe (Liban) par Fifi Abou Dib]

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 Couv Aouad blog13

 

Le pain de la dignité

Quel beau roman aux pages rocailleuses, boisées, poussiéreuses, révoltées, hurlantes, amoureuses !
Publié en 1939, Le Pain a des accents de théâtre vivant, en représentation, là, devant les yeux et entre les mains du lecteur-spectateur.
Le réalisme romanesque, mélodramatique, vif, endiablé, de Toufic Youssef Aouad vous captive dès les premières pages, les premières scènes. Et son humour mordant, désabusé, vous transporte jusqu’aux cimes d’un idéalisme qui n’abandonne jamais la terre, comme les montagnes du Liban.

D’un bistrot-tripot situé dans un village du Mont-Liban à un balcon de Damas donnant sur la liesse d’un peuple arabe désenchaîné, en passant par les grottes du maquis, les prisons du tribunal militaire d’Aley, belle retraite estivale devenue un « théâtre d’horreurs », un petit village transformé en camp de désolation et d’inanition, et « l’immense plaine qui n’a pas de frontière », en Jordanie, où progresse la révolte arabe comme une tempête du désert, des aventures de larmes et de sang font vibrer et frémir le lecteur, au temps où le dollar s’appelait bechlik ou majidi sous le ciel ottoman.

Nous sommes en 1916, la Première Guerre mondiale tonne et extermine, et l’occupation turque a profité du chaos occidental pour renforcer sa mainmise sur le Liban.
L’auteur nous plonge d’emblée dans une taverne où une pittoresque altercation oppose une tenancière qui dissimule à grand-peine sa nature de mégère et un ivrogne qui menace sans cesse de révéler un certain « secret ». Arrive un étranger vêtu à l’européenne, dont la bourse va dissiper cette atmosphère belliqueuse et qui prend bien garde de ne pas avoir l’air de chercher quelque chose ou quelqu’un. La scène introduira aussi un grand-père qui se soucie de protéger, outre une vieille vache décharnée, un garçonnet de neuf ans et une ravissante jeune fille, fière et farouche, contre la rapacité de la tenancière, qui est la mère du petit et la belle-mère de la fille que son défunt mari a eue d’un premier mariage. La jeune fille est angoissée à l’idée que son jeune amant, un militant qui rédige des tracts contre l’occupation, soit capturé dans la grotte qui lui sert de cachette.

Cela fait deux ans que l’empire ottoman, « violant l’accord sur les privilèges concédés au Liban », occupe le pays avec ses troupes, « se permettant tous les abus, toutes les injustices, toutes les exactions. Cette période de l’histoire fut si sombre pour ce beau petit pays que, depuis, il n’en a pas connu et n’en connaîtra certainement jamais de pire », comme le déclare l’auteur dans l’introduction à son récit.

Des élans impétueux, des pulsions fougueuses, des éclats d’intrépidité sont pris dans l’avalanche boueuse de la guerre, de la misère et de la famine. Toufic Youssef Aouad restitue la terrible et affligeante atmosphère qui avait assombri l’âme des Libanais, en la démultipliant, la reflétant au travers des perceptions et des épreuves de trois personnages : Sami, le jeune rebelle issu d’une famille aisée qui prend le maquis et s’alimente de pain et d’amour ; Zeina, son amoureuse, une belle brune « au regard perçant et aux lèvres comme des pistaches », qui marchera sur le chemin du calvaire derrière son amant et décidera finalement de porter elle-même la croix en la transformant en une arme de justice inflexible et implacable, et Tom, le petit frère de Zeina d’un second mariage, qui endure du haut de ses neuf ans l’effroyable tourment de la survie auprès d’une mère folle et qui deviendra un gavroche des embuscades montagnardes.

Ce transfert de la focalisation du récit de l’un à l’autre des trois personnages intensifie l’efficacité évocatrice d’une narration qui ne s’appesantit pas sur des descriptions touffues mais privilégie l’action, les dialogues et les états d’âme.

Le pain du titre, c’est celui dont de belles âmes se privent pour le donner à ceux qu’ils aiment ou qui ne peuvent s’en procurer ; c’est celui que des âmes mortes jettent, rassis et « trempé dans l’humiliation ou le sang », en pitance à de plus faibles qu’eux ou de moins oppressifs. Le pain, c’est celui de la famine.
Le pain, c’est aussi celui de la liberté et de l’héroïsme.
Et Le Pain de Toufic Youssef Aouad l’illustre avec un talent de conteur qui captive les esprits rassemblés autour de sa voix, alors que les flammes d’un magnifique feu de bois projettent sur les traits de son noble visage la geste de ces âmes fières qui ont payé le prix du sang par amour pour la dignité de leur pays.
© Johnny Karlitch, 52 romans par an, semaine 13 : lundi 29 décembre 2014 au dimanche 4 janvier 2015.

Extraits
1- Ayant pris la fuite du village, cherchant à visiter son amant en prison, Zeina, désemparée, débarque dans une « ville inquiétante et inconnue » :
« … silencieuse, elle observait autour d’elle les immeubles gigantesques et scrutait les visages des passants, son cœur battant à tout rompre dès qu’elle apercevait un soldat. Elle sentit sur elle le regard scrutateur du cocher. Il lui avait réclamé le prix de la course depuis Beyrouth, avant même qu’elle ne mette le pied dans sa voiture. Il tira la bride, lâcha son fouet et dit :
– Voici Aley !
Il ajouta, moqueur :
– Je vous en prie.
– Savez-vous où se trouve la prison ?
– Quelle prison ? À Aley, il y a des dizaines de prisons, et ma voiture n’y entrera pas !
Elle descendit, résignée. Il la rappela en disant :
– Si vous venez voir un prisonnier, demandez Rushdi bey !
– Rushdi bey ?
– Le juge d’instruction, Rushdi bey. (Il sourit comme on grimace et donna un coup de fouet.)
Elle resta prostrée, ne sachant de quel côté se diriger. Rushdi bey ! Rushdi bey ! Le juge d’instruction Rushdi bey ! Ce nom lui donna de l’espoir, lui apporta un peu de réconfort dans son désarroi. Si seulement il lui avait dit où le trouver ! Si seulement il lui avait indiqué une direction ! Mais pourquoi avait-il ri ? Elle essaya de s’imaginer le juge d’instruction pour s’expliquer le rire du cocher. Elle crut le voir rire, lui aussi, à travers le flou du doute, et elle rit à son tour. Puis elle fronça les sourcils et pouffa de nouveau. Si quelqu’un l’avait regardée à cet instant, il l’aurait sans doute prise pour une possédée. Elle revint à elle et se vit au milieu d’un souk, avec des boutiques alignées des deux côtés de la rue, et des gens qui circulaient. Elle poursuivit son errance, observant les visages ici et là… Puis elle marmonna : “Quel est son nom, déjà ? L’aurais-je oublié ? Rached, Rached bey… Ou plutôt Rushdi bey. Rushdi bey !” Elle le répéta plusieurs fois. »
 
2- Affamé, le petit Tom erre dans les rues d’un village en voie de devenir une localité fantôme :
« Il se remit en marche, avec ses pieds crevassés, sa chemise sale et déchirée, ses cheveux longs et hirsutes, du bord de la route au caniveau et du caniveau au bord de la route, ramassant ce qu’il trouvait et disputant les ordures aux chiens et aux chats. La route était hantée, des deux côtés, par des hordes d’affamés comme lui, des vieillards, des femmes, des enfants, certains pouvant encore marcher, la plupart étendus avec leurs gémissements pour seul bien.
Il errait ainsi quand une voiture s’approcha. Il se retourna et vit la carriole du bey. Celui-ci conduisait lui-même, et son épouse, à côté de lui, se protégeait du soleil à l’aide d’une ombrelle colorée. Surgissant de tous côtés, la main tendue, les affamés assaillirent le véhicule, mais celui-ci fila à toute allure. Il aurait écrasé une femme sur son passage si le bey ne lui avait donné un coup de fouet. Elle s’était éloignée en criant de douleur. Soudain, le cheval s’arrêta pour faire ses besoins. Le bey tenta de l’en empêcher et de le faire repartir, mais ses coups furent inutiles. Les pauvres se précipitèrent vers la carriole une seconde fois, et la canne du bey se chargea de les disperser. La voiture se remit en marche. Ils se jetèrent alors sur le crottin fumant. Les uns poussaient, les autres hélaient, et Tom, jouant des coudes, parvint à en prendre une poignée. Il y piocha un grain d’avoine, qu’il essuya contre sa poitrine et savoura comme le plus délicieux des mets. Certains le virent et accoururent vers lui. Il ouvrit grand la bouche et engloutit le contenu de sa paume avant qu’ils n’arrivent. »
 
3- Pour éviter la propagation de la puanteur et des maladies, les ramasseurs de cadavres ratissent le village :
« Les deux hommes se dirigèrent vers l’autre côté de la grange. Tom les observa. Il avait déjà assisté à ce genre de scène. Il y avait là une femme étendue sur le dos, envahie de poux. Un nourrisson aux yeux énormes pendait à son sein nu. L’un des hommes la poussa du pied et attendit… Tom se mordit les doigts et fit un pas. La tête de la femme était renversée et ses cheveux épars. De sa poitrine émergeait un sein griffé et meurtri que l’enfant pétrissait de ses petites mains et pressait de ses lèvres, puis abandonnait en pleurant.
L’homme poussa la femme une deuxième fois puis regarda son camarade.
– Elle est gavée de mort.
Il se pencha ensuite sur l’enfant et le bouscula aussi. Il se détacha du sein de sa mère en gémissant, à moitié enveloppé de chiffons qui laissaient paraître des parties génitales démesurées. Il se mit à crier. Les deux hommes jetèrent le cadavre de la femme sur la civière et le transportèrent jusqu’au tombereau qui attendait au bord de la route. Celui-ci s’apprêtait à partir quand l’un des hommes se tourna vers l’autre et lui demanda, en montrant l’enfant d’un mouvement de la tête :
– Qu’en penses-tu ? Et si on le prenait tout de suite ?
– Tu as raison, il va mourir !
– Ça nous épargnera une autre course.
L’enfant, cherchant sa mère, s’était approché à quatre pattes. Il trébucha sur l’angle de la grange et tomba sur la chaussée, entre les jambes des ramasseurs. Le premier le prit par ses bras maigres, le balança dans les airs et le jeta sur le corps de sa mère. »
 
4- Les combattants se reposent un moment, ils évoquent leurs espoirs ; l’un d’eux a parlé de « djihad », de guerre sainte. Sami lui répond :
« … Je pense à moi-même. Je pense à mes semblables, à ceux qui ont fini sur les potences des Turcs à Beyrouth et à Damas. À ceux qu’ils ont déportés au fin fond de l’Anatolie ou qu’ils ont jetés aux oubliettes. À ceux qui ont combattu à nos côtés, ici même, au sein de l’armée des révolutionnaires, ou qui ont rejoint nos alliés dans leurs pays d’exil. Certains sont morts, d’autres sont encore en vie, et c’est à tous ceux-là que je pense, Kamel. Je pense à eux quand je t’écoute parler. Non, la guerre entre les Turcs et les Arabes n’est pas un djihad. Ce n’est pas une guerre de religion. La plupart des Turcs sont musulmans, et la plupart des Arabes le sont aussi. Mais cette cause n’a rien à voir avec l’islam. Il s’agit d’Arabes qui se battent contre les Turcs pour recouvrer leur liberté et de Turcs qui combattent les Arabes pour continuer à les soumettre. Aujourd’hui, nous assistons à la naissance du véritable nationalisme arabe, dont la mère est la révolution. Cette révolution dans laquelle je suis engagé, moi, chrétien arabe, à vos côtés, vous, musulmans arabes, contre l’ennemi commun de nos pays respectifs qui est le Turc, qu’il soit mahométan, chrétien ou adorateur du diable. Et les pères de cette nation nouvelle ne sont autres que ces jeunes martyrs arabes et les héros qui les ont précédés. »

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