Semaine 17: Les Échelles du Levant, d’Amin Maalouf

Les Échelles du Levant, d’Amin Maalouf

Éditions Grasset & Fasquelle, 1996

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Couv Echelles blog17

Les dés du destin

Dans quelques mois devrait démarrer le tournage, disséminé dans plusieurs pays, dont le Liban, d’une adaptation cinématographique du roman d’Amin Maalouf, Les Échelles du Levant (1996), un succès libraire qui a été vendu à plus de six millions d’exemplaires, traduit dans plus de quarante langues et adapté sur les planches.
Après le théâtre, le cinéma donc, avec cette coproduction franco-libanaise et autres, dont la réalisation sera confiée au cinéaste Danis Tanović (No Man’s Land, 2001, Oscar du Meilleur film étranger ; La Femme du ferrailleur, Grand Prix du jury, Berlin 2013).
À l’origine de et derrière ce projet alléchant se trouve une Libanaise, Samira Kawas, comédienne et vice-présidente de la maison de production Simply Entertainment (Dubaï-Los Angeles), qui est tombée amoureuse du roman et qui a travaillé sur le scénario en concertation avec l’auteur.
Cette belle entreprise nous offre ainsi l’irrésistible occasion de présenter ce beau roman d’un auteur qui nous enchante par la profondeur de sa simplicité.

Le narrateur épisodique (alter ego de l’auteur) qui s’efface pratiquement derrière la narration proprement dite du personnage principal, nous explique que ce ‘‘récit vécu’’ a été arraché en quelque sorte à la déréliction de l’oubli. Journaliste, et féru d’histoire depuis son enfance, il devra à un hasard quasi miraculeux – l’une de ces circonstances de la vie qui ne se présentent qu’une fois et qu’il faut saisir sans faillir – de rencontrer ce héros qui occupait le panthéon de son imaginaire depuis qu’il l’avait ‘‘vu’’ la première fois dans son manuel d’histoire scolaire : dans une photo en noir et blanc, un jeune homme debout sur le quai du port de Beyrouth, enguirlandé de jasmins et de regards conquis de femmes, un combattant turco-libanais de la Seconde Guerre mondiale, qui s’est illustré dans la Résistance en France. Ce qui fascinait l’écolier, c’est que cette image lui présentait une quintessence de ses rêves : « Le voyage en mer, l’aventure, le dévouement ultime, la gloire, et plus que tout peut-être ces jeunes filles au visage tourné vers le dieu victorieux… » Et voilà que, quelque trente ans plus tard, en 1976, ce « dieu victorieux » croisait sa propre route. L’écolier devenu adulte n’avait jamais lâché la corde de ses rêves et il reconnut sans aucun doute possible le héros de ‘‘sa’’ photo : « A présent, le dieu était là. Devant moi, à Paris, debout dans le métro, agrippé à un pilier métallique, inconnu cerné par une foule d’inconnus. » Il va le suivre un court moment, puis trouver l’occasion de l’aborder et ne plus le lâcher jusqu’à lui faire raconter sa vie.

Si je me suis attardé sur cet ‘‘argument’’ de la photo, c’est que dans le récit, semble radicalement s’opposer à elle une autre photo en noir et blanc. Une photo de foule, un cliché pris dans le feu de l’urgence, captant la fureur baveuse et déchaînée d’une masse indistincte se ruant au meurtre. Le destin aveugle en marche.
Oui, ces deux photos s’opposent, mais aussi elles s’interpellent. Dans les deux cas, il est question du destin qui échappe à toute prise humaine.
Dans le cas du ‘‘héros de la Résistance’’, le divin destin n’a pas lésiné sur les moyens ; c’est qu’il a fort à faire quand il s’agit d’êtres qui se distinguent par leur individualité. Dès cinquante ans avant sa naissance, il l’a frappé durement, au point que l’onde de choc le submergera jusqu’à cinquante ans après sa naissance…
Mais je digresse et me rends compte que mon propos n’est pas très clair pour ceux qui n’auront pas encore lu Les Échelles du Levant.

Dans ce roman, Amin Maalouf fait un bras d’honneur (au bout duquel se dresse, indomptable, un stylo inspiré) à la gigantesque manipulation mentale qui a réussi à convaincre l’opinion publique embrigadée que Juifs (surtout israéliens) et Arabes (surtout musulmans) sont des ennemis de nature biblique ou coranique, et que l’Armageddon tant fantasmé par les uns et les autres ne pourra qu’introniser l’unique vrai peuple élu, après sa victoire d’anéantissement divine sur l’Autre.

Ce monsieur de 57 ans, sorti d’une ancienne photo, que le journaliste libanais fasciné va amener à parler de lui pendant trois jours et une nuit entière, dans une chambre d’hôtel parisien, porte un prénom inusité : Ossyane. C’est-à-dire « insoumission, rébellion, désobéissance » – sans aucune allusion préméditée à un certain barde écossais, référence que pourtant, et plus tard, devenu jeune étudiant en médecine, Ossyane ne contredira pas vis-à-vis de ses camarades à l’université de Montpellier.
Car Ossyane a une dent contre le concept de rébellion. Son père voulait qu’il devienne un « grand dirigeant révolutionnaire ». Étrange projet d’avenir pour un fils de la part d’un père. Un père pas comme les autres : petit-fils d’un souverain de l’Empire ottoman trahi et déchu, qui s’est suicidé (ou a été assassiné ?). Le choc a été si terrifiant pour Iffett, sa fille de 17 ans, qu’elle s’est évadée dans la folie. Inguérissable, ce qui n’empêchera pas un médecin psychiatre bien plus âgé qu’elle de se mettre en tête de consacrer sa science à sa guérison. Mariage de convenance pour justifier la cohabitation du praticien et de sa jeune patiente. La thérapie n’aboutit pas, Iffett résidera à perpétuité dans une dimension mentale parallèle, mais un enfant naîtra, un garçon, le père d’Ossyane. Et la demeure familiale, à Adana, au bord de la Méditerranée turque, deviendra « la maison des pestiférés » ; vous pensez bien, des descendants d’un monarque mis au ban, une folle, des pratiques inconvenantes, et peut-être occultes, de la part d’un vieux sorcier, etc.
Dans cette demeure enceinte de hauts murs, c’est l’école qui viendra au fils unique, avec des maîtres divers : « Ces derniers n’étaient pas des gens comme les autres. Les personnes qui acceptaient de venir chaque jour dans la maison ‘‘pestiférée’’ vivaient eux-mêmes, pour la plupart, en marge des convenances de leur temps. Le professeur de turc était un imam défroqué, le professeur d’arabe un Juif d’Alep chassé de sa famille, le professeur de français un Polonais, atterri Dieu sait comment dans cette ville d’Anatolie (…) et le professeur de sciences, Noubar, un Arménien. »
Après la mort du psychiatre, une petite cour se forme autour de l’adolescent de seize ans, un foyer de libre parole, un cénacle qui sera surnommé à cause de leur passion pour la photographie, art et technique récents, le « Cercle photographique ».
Et entre le jeune Turc riche et ‘‘noble’’ et Noubar, l’Arménien immigré, va naître une véritable amitié fraternelle, phénomène très incongru et suspect, surtout dans une ville et une région qui ont connu au moins deux grands massacres d’Arméniens (en 1896 et 1909). C’est suite à celui d’avril 1909 – où, au péril de sa vie, le père d’Ossyane, face à des émeutiers écumants, « s’immobilise ; soigneusement mesure, cadre ; puis prend ce (fameux) cliché de l’avant-garde » de la foule armée de gourdins et de torches en plein jour – que les deux amis émigrent au Mont-Liban, qui, malgré l’occupation ottomane, jouissait d’un statut d’autonomie.
Si Noubar n’avait pas d’autre alternative que l’exil, il n’en était pas de même pour son ami. Néanmoins, celui-ci a choisi d’honorer jusqu’au bout le pacte d’amitié qui les liait, et ainsi il épousera la fille de Noubar, devenu entre-temps un photographe réputé tenant un atelier florissant. Le père d’Ossyane croyait à « cet âge où les hommes de toutes origines vivaient côte à côte dans les Échelles du Levant et mélangeaient leurs langues ». « Est-ce une réminiscence d’autrefois ? est-ce une préfiguration de l’avenir ? » se demandera Ossyane en racontant l’histoire de son père à ce journaliste qui transcrit son récit dans ses calepins. « Ceux qui demeurent attachés à ce rêve sont-ils des passéistes ou bien des visionnaires ? Je serais incapable de répondre. »
Maintenant, dans la demeure familiale construite sur une colline de pins qui surplombe Beyrouth, et qui est fréquentée comme un havre culturel ouvert, c’est au tour d’Ossyane (né après la Première Guerre mondiale, en 1919) de suivre un régime aristocratique semblable à celui de son procréateur : « Il tenait à nous faire suivre (sa sœur, son frère et lui-même) le même chemin que lui : un précepteur, des maîtres à domicile. Si quelqu’un lui faisait observer parfois que cela cadrait mal avec ses opinions d’avant-garde, il s’en défendait avec véhémence. Affirmant que les hommes naissent rebelles, et que l’école s’emploie à en faire des êtres soumis, résignés, plus faciles à domestiquer. Les futurs dirigeants révolutionnaires ne pouvaient suivre une telle voie ! Ils ne pouvaient se laisser noyer dans l’informe troupeau ! »
Ossyane savait que son père, ce « despote éclairé », l’aimait ; seulement, et suivant en cela ses propres inclinations et sa propre quête de la vérité de soi, il supportait de moins en moins « le poids épuisant de la grandiose marotte paternelle » de vouloir faire de lui un grand meneur d’hommes libres, qu’il le désire ou pas. Et il se débrouille pour le convaincre de le laisser voyager en France pour y suivre des études de médecine, aidé dans cette entreprise par les arguments imparables que présente la sœur aînée aux réticences paternelles : « La médecine est la voie idéale pour qui veut changer les hommes ; il acquiert très vite une image de savant, de sage, de bienfaiteur, et même de sauveteur, les gens sont prêts à lui faire confiance en toute chose ; le moment venu, il peut se transformer tout naturellement en meneur d’hommes. »

France, 1938, université de médecine… Le cours des choses se précipite… Juin 1940, c’est l’invasion allemande.
Ossyane est ‘‘enrôlé’’ par la Résistance naissante, non pas qu’il ait un tempérament belliqueux, mais parce qu’il « exècre (…) la haine raciale et la discrimination », opinion qu’il a exprimée en y étant en quelque sorte acculé, dans une brasserie et dans une discussion à propos de la loi promulguée par Pétain sur le statut des Juifs. Il devient « Bakou », un ‘‘courrier’’ angélique pouvant « transmettre n’importe quel pli à n’importe quel destinataire (…), une sorte de Gavroche ». Puis, après une évasion in extremis d’un fourgon de la Gestapo, copiste, faussaire, fabricant de faux papiers… « Un tâcheron de la Résistance » comme il se définira lui-même avec cette modeste retenue qui lui confère une douceur noble, trente ans plus tard dans cette chambre d’hôtel qui résonne de sons, d’images et d’émotions captés par un scribe attentif et fidèle, pour qui le temps a dévié son cours vers des itinéraires mythiques.
Et, un jour, dans une planque du réseau, a lieu la rencontre : « Cette jeune personne m’intriguait. Elle était plutôt menue, avec des cheveux très noirs, coupés court, et des yeux vert clair un peu bridés qui se refermaient chaque fois qu’elle souriait ; un visage jeune et lisse, mais autour des yeux, justement quand ils se refermaient, deux faisceaux de ridettes, comme les rayons d’un soleil dédoublé. » Elle s’appelle Clara, une combattante comme lui. Ils se retrouvent seuls à converser la nuit, et Amin Maalouf offre à son lecteur une scène de première rencontre, placée sous le signe du trouble amoureux, des plus touchantes, des plus raffinées de la littérature romantique :

« – J’étais en train de maudire cette guerre. Si nous étions dans ce salon, en train de siroter ce cognac, à deviser de choses et d’autres, sans ce cauchemar dehors, sans cette peur, sans être traqués…
– Vous savez, dit-elle, si nous n’étions pas traqués, l’un et l’autre, nous ne serions pas ici, dans cet appartement, à boire ce cognac ensemble…
Un silence. Je baisse les yeux, car c’est elle à présent qui me dévisage. Je plonge mon regard dans la goutte brune au fond de mon verre à pied.
Soudain, ces mots tout simples :
– Mon vrai nom est Clara. Clara Emden.
Comment dire ce que signifiait pour moi cette phrase, dans ces circonstances ? En transgressant ainsi les règles de la prudence, nous entrions en quelque sorte dans une deuxième clandestinité, intime celle-là. Nous étions enfoncés chacun dans son fauteuil, mais par la pensée, et un peu par le regard, nous étions blottis l’un contre l’autre. »

Au matin, les deux résistants se quittent « avec deux baisers de camarades sur les joues, et un vague ‘‘à bientôt’’ suspendu aux cordes du hasard ». Chacun en route pour d’autres ‘‘opérations’’, mais Clara emportant avec elle les fantômes de sa famille décimée par le torrent méthodique de l’horreur finale…
Puis viendra la Libération, et avec elle, la fin de la « belle aventure », fêtée au champagne avec un brin de mélancolie : « Cela n’arrive pas souvent dans la vie que l’on puisse être mauvais garçon pour une bonne cause. »

1945, port de Beyrouth. Ossyane est de retour, adulé. Et le lecteur découvre les circonstances de la prise de vues de cette photo en noir et blanc germinale, en même temps que le journaliste en qui se télescopent la photo de son manuel scolaire et l’image vivace qu’en donne en ce moment l’évocation de M. Ossyane. Et le père serre contre son cœur ce fils qui revient auréolé d’héroïsme.
1945, Ossyane et Clara se revoient. Elle est de passage par le Liban, accompagnant son vieil oncle maternel, de sa famille l’unique rescapé des camps de concentration, qui veut rejoindre la Palestine. Comprenant que, cette fois s’il la perdait de vue, ce serait pour toujours, Ossyane lui avoue son amour. Elle l’aime aussi. Ils se marient, et, malgré la tornade qui s’annonce, choisissent, au lieu de vivre en France, de rester au Levant, « entre Haïfa et Beyrouth », ces « deux ports d’attache, deux ‘‘échelles’’, comme on disait autrefois ». Lors du mariage célébré en grande pompe, le père d’Ossyane « avait fait toutes les folies que son fils redoutait » : « J’aurais du scrupule à décrire les illuminations, l’orgie de nourritures… Pour une fois mon père, qui toute sa vie a pesté contre les parvenus, s’était comporté comme un parvenu. Mais enfin, il était heureux, Clara était heureuse, que demander de plus ? »
En mai 1948, éclate la première guerre israélo-arabe, séparant par une barrière infranchissable Clara, enceinte, et Ossyane.
Le père de celui-ci meurt deux mois plus tard des suites d’une hémiplégie, et Ossyane, torturé loin de sa femme qui a dû sûrement accoucher, sombre dans un chaos mental qui s’apparente à la folie.
Il est interné dans un asile nommé la Résidence, où il végètera dans l’apathie béate de comprimés aux mille couleurs…

Là, je sens que la plupart des lecteurs de cet article lèvent un sourcil interrogateur et quelque peu soucieux. Va-t-il, avec ce résumé peu succinct et chronologique, nous priver du plaisir de la découverte des développements et de la résolution de ce roman émouvant et passionnant ?
Que l’on se rassure, je m’arrête, arrivé à ce point.
Et, pour votre plus grand bonheur, restent encore suspendues plein d’interrogations : Ossyane reverra-t-il Clara, sa compagne, l’amour de sa vie ? Nadia, leur fille, âgée de 20 ans, réussira-t-elle à délivrer de sa prison mentale ce père retrouvé ? Et lui, Ossyane, parviendra-t-il à remonter la pente de son affliction ?
Que du bonheur, je vous dis !
© Johnny Karlitch, 52 romans par an, semaine 17 : lundi 26 janvier au dimanche 1 février 2015.

P.-S. : J’ai joint à la fin de cet article une photo (© Ricardo André Frantz – Wikipedia) du quai de l’Horloge et du pont au Change. Un clin d’œil aux futurs lecteurs des Échelles du Levant, rien que pour le plaisir…

© Ricardo André Frantz

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Semaine 16: Flash-back en 15 paragraphes

En 15 paragraphes,

les 15 premières semaines de

52 Romans par an

 

Semaine 1

Pétronille, d’Amélie Nothomb
Éditions Albin Michel, 2014
 
Le plaisir de lire ne tarit pas jusqu’à aboutir à un chambardement de cap, un renversement d’axe polaire : le finale, après une scène au suspens quasiment insoutenable, nous tire sa révérence avec une soudaineté désarçonnante qui brûle notre cervelle de lecteurs.
Amélie Nothomb, l’auteure, écrit des romans pour partager avec des compagnes et des compagnons des états modifiés de lecture.
 
Semaine 2
 
Le Collier rouge, de Jean-Christophe Rufin
Éditions Gallimard, 2014
 
Cependant, en évoquant la grande histoire embourbée dans le cloaque de la guerre, J.-C. Rufin recentre la perspective que l’on pourrait en avoir aux dimensions de la petite histoire, celle de chaque individu, avec ses potentialités de se déconditionner du discours global, élaboré autour de la diabolisation d’autrui, et surtout avec sa possibilité d’aimer.
À l’ultime étape de l’enquête, dans une grande forêt peuplée de chênes, la résolution se profilera au travers d’un couloir de lumière dans le chaos de la nature, portée par le cri d’un être blessé.
Le dénouement du Collier rouge arrive mezza voce dans des tons pastel de douce aurore.
 
Semaine 3
 
Les Désorientés, d’Amin Maalouf
Éditions Grasset & Fasquelle, 2012 (mars 2014 pour l’édition de poche)
 
Désorientés, on l’est tous, à un degré ou l’autre.
Nous avons perdu le sens de l’orientation en groupe, collectivement, peut-être parce que chacun de nous, égaré, l’a perdu individuellement.
Mais, désorientés, nous avons surtout perdu le sens de l’Orient. Et notre « voyage en Orient », euphorique, onirique, halluciné, comme l’a raconté Hermann Hesse, s’est achevé dans la débandade et la débâcle des âmes devenues incrédules, méfiantes et aigries. Le narrateur des Désorientés l’avoue : « Nous étions l’ébauche de l’avenir, mais l’avenir sera resté à l’état d’ébauche. Chacun de nous allait se laisser reconduire, sous bonne garde, dans l’enclos de sa foi obligée. Nous nous proclamions voltairiens, camusiens, sartriens, nietzschéens ou surréalistes, nous sommes redevenus chrétiens, musulmans ou juifs, suivant des dénominations précises, un martyrologe abondant, et les pieuses détestations qui vont avec. »
 
Semaine 4
 
Pas pleurer, de Lydie Salvayre
Éditions du Seuil, 2014
 
Il ne faut pas plus d’une douzaine de pages à Lydie Salvayre pour que l’écran mental du lecteur s’anime de chants libertaires et de slogans enflammés, brandis à bout de poings tordant le cou à l’oppression, et qu’il se mette à vibrer, à gondoler puis à flotter, à claquer, gonflé comme une voile de bateau ivre prenant le large au vent de ce merveilleux concept de “liberté”.
La narration libère et suscite des sons et des images à la manière d’un documentaire à la voix plurielle. Ici, sont convoqués le vécu et les réflexions de trois personnages-témoins : Montserrat (Montse), la mère de la narratrice, l’écrivain Georges Bernanos et la narratrice, qui a recueilli leurs témoignages et qui les a agencés dans un montage en alternance.
 
Semaine 5
 
Carnival City, de Rawi Hage
Editions Denoël, 2014 [traduit de l’anglais (canadien) par Dominique Fortier]
 
Du haut de l’incipit de Carnival City, Rawi Hage donne à son lecteur une tape dans le dos et le fait plonger dans un univers fantasmagorique de grand cirque urbain, dont l’arène se peuple d’araignées pisseuses, d’étudiantes électrochoquées, de béotiens motocyclés, de gladiateurs encagés, de cochons barricadés, de shakers danseurs, de dominatrices écrivaines, de pères vagabonds, de mères tisseuses de cordes… Un vrai carnaval de personnages déjantés, de situations interdimensionnelles et de réflexions molotov, surtout sur la religion et les vertus de la masturbation.
C’est la narration de Rawi Hage qui est carnavalesque, déchaînée, inventive. Son écriture démiurge déploie, dresse, étend et crache une géographie urbaine en noir et blanc contrasté et technicolor psychédélique.
 
Semaine 6
 
Mécanismes de survie en milieu hostile, d’Olivia Rosenthal
Éditions Verticales / Gallimard, 2014
 
Dire que ce roman, ou plutôt cet écrit non identifié, est brillant, serait un euphémisme. Non, il est intelligent, raffiné, affiné, concocté, quinti-distillé. La lecture même se vit comme une expérience.
C’est un plaisir, intellectuel, cérébral. Comme lorsque le lecteur tombe au coin d’une phrase sur « ensemble, nous sommes moins forts » ou « j’ai envie de me cacher à l’air libre ». Ou esthétique, lorsque tout un paragraphe fourmille de courtes phrases commençant par un pronom ‘‘on’’ indéfiniment multiplié par la contingence de son rond anonyme. Et que dire devant une telle illustration de l’incommunicabilité : « Si la silhouette avait parlé, si je lui avais laissé la parole, si je l’avais écoutée, elle aurait dit, elle aurait pu dire, elle a peut-être dit, je n’ai pas entendu ce qu’elle a dit, je ne sais pas si elle a dit » ?
 
Semaine 7
 
L’Oubli, de Frederika Amalia Finkelstein
Éditions Gallimard, collection L’Arpenteur, 2014
 
Frederika Amalia Finkelstein nous propose un premier roman qui raconte la circumnavigation philosophique d’une jeune narratrice autour de la mémoire. Angoisse, souffrance morale, torture mentale, lucidité sombre à donner même la nausée à tout sentiment de l’absurde bien né, réflexions pépites qui crépitent comme un brasier froid, glacial, plongeon en chute contrôlée dans les gouffres du passé, ressassement réflexif d’une conscience qui tourne, tourne sur elle-même, mais, derviche mécréant, ne parvient pas à s’enivrer, ne parvient pas à oublier.
 
Semaine 8
 
L’Ordinateur du paradis, de Benoît Duteurtre
Éditions Gallimard, 2014
 
« Car, désormais, chacun savait que ses moindres secrets pouvaient, à tout instant, éclater à la face du monde. »
Le cauchemar. Pour tout internaute, le principe de la confidentialité des données et des activités personnelles est sacro-saint. Le consensus est unanime sur le fait que chacun décide de lui-même ce qu’il veut ou ne veut pas révéler de sa vie intime. Sûre de son droit, la vie privée affiche toujours son fameux panneau : « Interdiction d’espionner ».
Benoît Duteurtre a imaginé un scénario catastrophe : vous ouvrez un jour votre boîte email et constatez que des courriels anciens que vous aviez envoyés à la corbeille viennent de réapparaître ; vous les supprimez, définitivement cette fois, mais ils ressurgiront quand même.
Tant que ce phénomène agaçant se confine à votre messagerie et votre ordinateur, cela est plus énervant que terrifiant. Par contre, le cauchemar se déclenchera lorsque ces courriels éliminés, dont certains compromettants, réapparaîtront ailleurs, dans d’autres messageries et ordinateurs. Et pas que des courriels, mais aussi des sites que vous avez visités, et des photos, des vidéos – très très compromettantes – que vous avez consultées. Benoît Duteurtre appelle cela le « Grand Dérèglement ».
 
Semaine 9
 
Quiconque exerce ce métier stupide mérite tout ce qui lui arrive, de Christophe Donner
Éditions Grasset & Fasquelle, 2014
 
Christophe Donner ne le nie pas. Pour lui, le matériau biographique qu’il a rassemblé (il cite toutes ses références en fin d’ouvrage), ne l’intéresse, ne le motive, que comme combustible de la fiction, la sienne, sa façon de voir les choses et de les narrer.
Il a écrit en quelque sorte un récit poly-biographique affabulatoire. Il a forcé la dose, comblé à sa guise les trous, imaginé des relations, des rapports, des transitions.
L’intérêt de son « roman » réside ailleurs. Si ses « personnages » ne sont pas tout le monde il est beau et gentil, ils ne sont pas pour autant stupides. Tous – Rassam, Berri, Pialat, Godard (hélas, on ne peut en dire autant des « personnages » féminins, à part Arlette, la sœur de Berri, amante et coscénariste de Pialat) –, tous sont mus par la passion, la rage créative, l’ambition, la ténacité, la persévérance. En un mot, la foi. Leur divinité suprême est le « cinéma ». Avec ses folies, ses ivresses, sa parure clinquante d’or et de diamants, et ses faillites, ses cuites, ses chutes abyssales.
 
Semaine 10
 
Chéri-Chéri, de Philippe Djian
Gallimard, 2014
 
Chéri-Chéri, au premier degré, se lit comme un roman de mœurs noir sans détective avec des personnages déjantés, des situations mafieuses ou d’adultère torrides.
Au deuxième degré, c’est l’illustration extrême des épreuves qu’endure un artiste s’il veut persévérer dans l’affirmation de ses choix d’expression et de vie : « Je joue ma peau avec ce livre. Je sais. Mais je n’y peux rien. Renseignez-vous. C’est comme ça. À chaque livre. Un écrivain joue son va-tout à chaque nouveau livre. C’est toute son âme. Vous n’y changerez rien. Est-ce que vous comprenez. »
Au troisième degré, c’est un brillant exercice de style qui témoigne de l’absolue liberté d’un auteur à inventer les règles, qu’elles soient celles de l’intrigue, de la narration, de la ponctuation, ou de l’écriture.
 
Semaine 11
 
La patience du franc-tireur, d’Arturo Pérez-Reverte
Éditions du Seuil, 2014 (traduit de l’espagnol par François Maspero)
 
Arturo Pérez-Reverte, l’auteur du Tableau du maître flamand, du Club Dumas et du cycle du Capitaine Alatriste, emmène le lecteur, aux côtés de son héroïne, dans une enquête qui se déroule dans l’univers marginal des graffeurs et des tagueurs. Une enquête qui se lit comme le récit documentaire d’un reporter qui se passionne pour son sujet et en livre la quintessence. Telle est la marque distinctive de Reverte, l’ancien reporter de guerre devenu romancier : érudition, données historiques, ethnographie du milieu, en l’occurrence celui du graffiti, dramatisation romanesque éclatée en multipistes recouvrant le motif véritable qui anime l’intrigue. Ainsi qu’un sens captivant des dialogues dynamiques, orchestrés entre exposition des tenants et des aboutissants de l’action et expression de la psychologie des personnages.
 
Semaine 12
 
Le Liseur du 6 h 27, de Jean-Paul Didierlaurent
Éditions Au diable vauvert, 2014
 
Dans ce premier roman, Jean-Paul Didierlaurent, nouvelliste apprécié, lauréat du Prix Hemingway en 2010 et 2012, projette son personnage trentenaire apparemment assez paumé et amoureux de la littérature dans un sordide univers industriel d’une insoutenable violence, puisqu’il commande et entretient lui-même une machine qui pilonne ces livres qu’il vénère.
Cette construction d’un personnage paradoxal est une affirmation d’amour de la lecture et de l’écriture, d’amour des livres, de la littérature, de la part d’un auteur qui rédige des images et des sensations sous la forme de phrases qui proclament chacune son bonheur d’écrire avec art, passion, humour et mélancolie, légèreté et profondeur, sans se gonfler l’ego ni en faire des tonnes.
Le Liseur du 6 h 27, un roman pas tout à fait comme les autres qui se déguste, se savoure, distillant une verve poétique, romantique, nostalgique, ironique, qui se transforme en un breuvage littéraire pétillant et euphorisant.
 
Semaine 13
 
Le Pain, de Toufic Youssef Aouad (1939)
Éditions L’Orient des Livres/Sindbad/Actes Sud, 2014
[traduction de l’arabe (Liban) par Fifi Abou Dib]
 
Quel beau roman aux pages rocailleuses, boisées, poussiéreuses, révoltées, hurlantes, amoureuses !
Publié en 1939, Le Pain a des accents de théâtre vivant, en représentation, là, devant les yeux et entre les mains du lecteur-spectateur.
Le réalisme romanesque, mélodramatique, vif, endiablé, de Toufic Youssef Aouad vous captive dès les premières pages, les premières scènes. Et son humour mordant, désabusé, vous transporte jusqu’aux cimes d’un idéalisme qui n’abandonne jamais la terre, comme les montagnes du Liban.
 
Semaine 14
 
Mes romans culte
Le Procès, de Franz Kafka
 
Ce récit, construit comme un jeu de piste absurde, que tente de déchiffrer un personnage fragile et dépassé, évoluant dans un théâtre d’ombres peuplé de marionnettes, à la recherche d’un sens là où il n’y a que du non-sens, est si polysémique, à la fois onirique et réaliste, burlesque et sordide, tragique et comique, qu’il s’offre sans restriction à toutes les interprétations selon chaque lecteur, mettant en branle une participation affective optimale.
Tenez-vous-le pour dit : on ne peut pas se soustraire à l’emprise diffuse et tentaculaire d’une procédure judiciaire occulte et arbitraire, qui se transforme inexorablement en verdict de peine capitale.
Si vous avez le malheur de reconnaître progressivement à une procédure judiciaire occulte le droit de dicter les règles arbitraires d’un jeu inconnu, alors vous tomberez dans le piège qui consiste à admettre progressivement la possibilité d’une culpabilité inconnue, et ainsi vous vous condamnerez vous-même.
 
Semaine 15
 
Soumission, de Michel Houellebecq
Flammarion, 2015
 
Extension du domaine de la lutte, Les particules élémentaires, Plateforme, La possibilité d’une île, La Carte et le territoire, et maintenant Soumission, aucun de ces romans de Michel Houellebecq n’est un chef-d’œuvre (ou alors, ils le sont tous, chacun différemment). Michel Houellebecq écrit des romans puissants et excessifs qui ne sont ni vains ni en vain. Point.
On ne peut pas présenter – ni descendre – l’ouvrage de Houellebecq comme un roman de politique-fiction tissé d’invraisemblance sous prétexte d’être choqué par « l’implosion brutale du système d’opposition binaire centre gauche – centre droit qui structure la vie politique française depuis des temps immémoriaux ». À la lecture de Soumission, le lecteur saisira de lui-même la valeur hautement probable des transformations que l’auteur imagine.
Ceci dit, on ne peut pas reprocher à une fiction d’être de la fiction.
Avis donc aux communs des lecteurs : pas d’autodafé pour Soumission ! Pas d’amalgame avec l’islamophobie ni avec la tuerie de Charlie Hebdo !
© Johnny Karlitch, 52 romans par an
 

À bientôt, en semaine 17 !

Semaine 15: Soumission de Michel Houellebecq

Soumission de Michel Houellebecq
Flammarion, 2015

http://www.editions.flammarion.com
http://www.houellebecq.info

Couv Soumssion blog15

Pragmatique du désenchantement

« Mais un auteur c’est avant tout un être humain, présent dans ses livres, qu’il écrive très bien ou très mal en définitive importe peu, l’essentiel est qu’il écrive (…) mais trop souvent on voit s’effilocher, au fil de pages qu’on sent dictées par l’esprit du temps davantage que par une individualité propre, un être incertain, de plus en plus fantomatique et anonyme. »
Soumission, p. 13-14

François, professeur des universités et maître de conférences à Paris III-Sorbonne, promène sa lassitude de soi et du monde contemporain de son appartement à l’amphithéâtre.
Il a vécu une « triste jeunesse », comme il le dit, avec Huysmans, écrivain du 19e siècle, pour seul compagnon. Cette relation fidèle sera couronnée par sa thèse, Joris-Karl Huysmans ou la sortie du tunnel, qui lui vaudra une solide réputation dans les milieux académique et littéraire. Plus que le sujet de son doctorat, c’est la littérature, « art majeur d’un Occident qui sous nos yeux se termine », que François adule.
Pas d’amis, juste quelques collègues et… les étudiantes. Celles avec qui il couche. Une pour chaque année universitaire, relations amoureuses qu’il rompt lui-même « sous l’effet d’un découragement et d’une lassitude », pour « éviter toute déception, toute désillusion ».
Ce train-train suit son cours didactique et médiocre jusqu’à ce que François, à l’âge de 44 ans, se sente comme « vieillissant », comme « victime d’une sorte d’andropause ». La fin de sa relation avec la jeune Myriam qu’il aime bien et qui le lui rendait, le désoriente comme à la fin d’une existence.
Personnage houellebecquien typique – intellectuel angoissé, lucide, frustré, misanthrope –, François se sent décalé, déphasé dans cette Europe, cette France, ce Paris de l’an 2022 aux approches de l’élection présidentielle. « Les sommets intellectuels de sa vie avaient été la rédaction de sa thèse, la publication de son livre ; tout cela remontait déjà à plus de dix ans », et depuis, il n’a fait que rédiger des articles pour des périodiques littéraires. Il se demande : « Mais cela suffisait-il à justifier une vie ? Et en quoi une vie a-t-elle besoin d’être justifiée ? La totalité des animaux, l’écrasante majorité des hommes vivent sans jamais éprouver le moindre besoin de justification. Ils vivent parce qu’ils vivent et voilà tout, c’est comme ça qu’ils raisonnent ; ensuite je suppose qu’ils meurent parce qu’ils meurent, et que ceci, à leurs yeux, termine l’analyse. »
À la télé, les candidats à la présidence tentent, eux, de justifier leurs programmes, l’existence en général, et tout et n’importe quoi. Nouveau venu dans l’arène, avec cinq ans d’existence, le parti de la Fraternité musulmane, qui « veillait à conserver un positionnement modéré, ne soutenait la cause palestinienne qu’avec modération, et maintenait des relations cordiales avec les autorités religieuses juives », parti qui a atteint 21% des intentions de vote (FN : 32%, PS : 23%, droite traditionnelle : 14%). Au second tour, la FM distance le PS et se retrouve face au FN. Et la question devient : le nouveau président sera-t-il issu du Front national ? La surprise (fausse surprise, tant en politique, règles et principes valsent au gré des opportunités et des mainmises personnelles sur le pouvoir et l’argent), c’est que le PS et l’UMP élargi s’allient à la FM, dont le chef, Mohammed Ben Abbes, sera élu président de la République. Celui-ci, français autant que musulman, a une vision internationale du destin majeur de la France, au sein d’une Eurarabie francophile et d’un monde progressivement islamisé.
Dans la rue, par-ci par-là, des heurts, des échauffourées, des affrontements, apparitions sporadiques de civils armés… comme de coutume dans un climat tendu de transition. Les médias observent une consigne de black-out sur ces événements, et les universités, les commerces, la télé et le quotidien continuent à s’activer comme à l’accoutumée.
Sur les conseils d’un collègue qui a des liens avec la mouvance identitaire, François, cédant à la panique, transfère son compte bancaire à une banque anglaise et s’éloigne de Paris en direction du sud-ouest. Lui qui se considère « de manière théorique » citoyen français puisqu’il ne connaît de la France que Paris et l’une de ses banlieues, effectuera une sorte de retour aux sources sur les traces de Huysmans – écrivain naturaliste puis décadent puis naturaliste, converti au catholicisme sur le tard -, une sorte de retour aux sources de la France profonde, de l’art architectural du terroir, du legs spirituel médiéval, comme si tout cela allait s’estomper dans un monde nouveau. Un itinéraire qui le laissera aussi désappointé qu’avant.
De retour à Paris, il apprend qu’il est mis à la retraite anticipée, l’université ayant tenté en vain de le contacter. Privé de cours et d’étudiantes, va-t-il s’inscrire à Meetic ? Mettons qu’il rencontre une compagne potentielle, « que pourrait-il s’ensuivre ? Panne érectile d’un côté, sécheresse vaginale de l’autre ; il valait mieux éviter ça ». Il opte un court temps pour les sites d’escorts. Puis l’université islamique de Paris III-Sorbonne lui propose un pont d’or pour réintégrer son poste.
Des changements s’opèrent au sein de la société française, la polygamie est légalisée au même titre que la monogamie, l’éducation nationale doit favoriser l’enseignement de l’islam au même titre que la laïcité et les autres religions, le concept de « distributivisme » est lancé, etc.
Huysmans, à l’âge de 44 ans, avait retrouvé la foi chrétienne ; François, lui, au même âge, cent trente ans plus tard – avec salaire mirifique d’origine saoudienne à la clé et promesse d’un quatuor de jeunes voilées qui seront heureuses de partager sa couche pour le meilleur et le pire –, prononce la profession de foi musulmane.
« Un peu comme cela s’était produit, quelques années auparavant, pour mon père, une nouvelle chance s’offrirait à moi ; et ce serait la chance d’une deuxième vie, sans grand rapport avec la précédente.
Je n’aurais rien à regretter. »

Extension du domaine de la lutte, Les Particules élémentaires, Plateforme, La Possibilité d’une île, La Carte et le territoire, et maintenant Soumission, aucun de ces romans de Michel Houellebecq n’est un chef-d’œuvre (ou alors, ils le sont tous, chacun différemment). Michel Houellebecq écrit des romans puissants et excessifs qui ne sont ni vains ni en vain. Point.
On ne peut pas présenter – ni descendre – l’ouvrage de Houellebecq comme un roman de politique-fiction tissé d’invraisemblance sous prétexte d’être choqué par « l’implosion brutale du système d’opposition binaire centre gauche – centre droit qui structure la vie politique française depuis des temps immémoriaux ». À la lecture de Soumission, le lecteur saisira de lui-même la valeur hautement probable des transformations que l’auteur imagine.
Ceci dit, on ne peut pas reprocher à une fiction d’être de la fiction.
Avis donc aux communs des lecteurs : pas d’autodafé pour Soumission ! Pas d’amalgame avec l’islamophobie ni avec la tuerie de Charlie Hebdo !

Le lecteur intelligent (celui qui lit les romans et non seulement les critiques de romans) (re)trouve dans le récit – avec plaisir et délectation pour certains ; sûrement pas avec indifférence pour d’autres – cette narration intense mixant un point de vue strictement individuel (celui du personnage) avec une vision large du monde (celle de la réflexion et de l’observation pénétrante de l’auteur). Ses commentaires condensés – que ce soit sur la politique, l’économie, la société, la sexualité, la religion, la littérature… – ne sont jamais des digressions rhétoriques plaquées par montage, mais une dimension caractéristique de sa narration, qui dit et définit le personnage houellebecquien dans ses rapports avec soi, les autres et le monde, et qui est l’expression de son point de vue et de sa sensibilité.
La réalité – d’ordre purement littéraire – est que Michel Houellebecq écrit, depuis Extension du domaine de la lutte, des livres qu’on aime (le pronom ‘‘on’’, ici, me désigne universellement), et, « un livre qu’on aime, c’est avant tout un livre dont on aime l’auteur, qu’on a envie de retrouver, avec lequel on a envie de passer ses journées » (p. 14).
Humour noir scintillant, désenchanté, ironique, misanthrope, misogyne (en apparence), égrillard, distanciateur, mais humour avec un grand rire. La marque d’un penseur de terrain, d’existence.
© Johnny Karlitch, 52 romans par an, semaine 15 : lundi 12 au dimanche 18 janvier 2015.

Semaine 14: Mes romans culte : Le Procès de Franz Kafka

(En alternance avec les parutions récentes, de temps en temps, mes romans compagnons !)

Le Procès de Franz Kafka (1925)

1- Traduction par Alexandre Vialatte, préface de Bernard Groethuysen, postface de Max Brod, Gallimard, 1947 ; 2- Traduction par Alexandre Vialatte, avec la préface et les rectifications en fin de volume de Claude David, éd. Gallimard-Folio classique, 1987 ; 3- Traduction par Axel Nesme, préface et annotations de Brigitte Vergne-Cain et Gérard Rudent, éd. Le livre de poche – Librairie générale française, 2001 ; 4- Traduction et introduction par Bernard Lortholary, éd. GF Flammarion, 1983 ; 5- Traduction et présentation par Georges-Arthur Goldschmidt, éd. Presses Pocket, 1983.

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Couv Procès14

 

Un accusé en perpétuel sursis

 
En 1987, j’ai acquis une ancienne édition du Procès (Gallimard, 1933, 11e édition, 1947, traduction d’Alexandre Vialatte, avec une superbe préface de Bernard Groethuysen, et une postface de Max Brod).
J’ai lu et été conquis. Quelle aventure jubilatoire ! Un plongeon dans les profondeurs abyssales pour atteindre un… miroir ! Fuir pour se retrouver. L’évasion parfaite.
K, avec l’irruption des deux gardes et de l’inspecteur, qui lui notifient, au nom d’un haut tribunal énigmatique, sa mise en état d’arrestation, tout en restant libre de continuer à vaquer à ses occupations quotidiennes, est projeté dans un monde totalement étranger au sien, ce petit monde balisé d’employé zélé convaincu de son inaltérabilité sociale au sein d’un État constitutionnel.
Et, avec lui, une autre entité est tout autant projetée dans un “autre” monde totalement étranger au sien : le lecteur.
Ce récit, construit comme un jeu de piste absurde, que tente de déchiffrer un personnage fragile et dépassé, évoluant dans un théâtre d’ombres peuplé de marionnettes, à la recherche d’un sens là où il n’y a que du non-sens, est si polysémique, à la fois onirique et réaliste, burlesque et sordide, tragique et comique, qu’il s’offre sans restriction à toutes les interprétations selon chaque lecteur, mettant en branle une participation affective optimale.
 
Ambiguïté, incertitude et onirisme
 
« Comment nous représenter ce monde qui nous échappe, non parce qu’il est insaisissable, parce qu’au contraire il y a peut-être trop à saisir ? » a écrit Maurice Blanchot (De Kafka à Kafka) en parlant du monde diégétique de Kafka.
La scène insolite, par exemple, où K découvre un jeune inconnu fumant la pipe, planté à l’entrée de l’immeuble de la pension : Qui est-il ? « Le fils du concierge » ! Quel concierge ? K n’en sait rien, pas plus que le lecteur. Ou plutôt, ce dernier n’en sait pas plus que K, ou voit les choses autrement, mais pas forcément mieux que K.
La fonction déstabilisatrice de cette scène (par sa valeur de non-information) est typique du climat onirique du roman, où l’information est toujours en retrait, inaccessible, à la fois au lecteur et à K.
Le « jeu ambigu entre vie et songe » rejoint « l’incertitude qui domine notre vie quotidienne » (Umberto Eco), où, rarement, notre belle assurance parvient à maintenir un semblant de continuité planifiée ou voulue.
Le Procès est une œuvre ouverte dans le sens précisé par Eco, c’est-à-dire une œuvre qui entend « paraître aussi ambiguë que la vie elle-même » (Six promenades dans les bois du roman et d’ailleurs) – d’autant plus que le caractère inachevé du roman est une composante essentielle de cette sensation d’ambiguïté et d’étrangeté.
 
La question du sens et la tonalité affective du Procès
 
K n’est pas coupable. K est peut-être coupable.
Je n’utilise pas le mot “innocent”, car il n’est pas de mise avec, ni dans, Le Procès. Tout au plus, je dirais que K n’est pas aussi innocent qu’on aimerait le croire. Ou pour mieux l’exprimer : K est un innocent qui ne sait pas qu’il est aussi coupable. Ou encore : le très haut tribunal arrête K pour une faute qu’il n’a pas encore commise mais qu’il commettra. Si c’est « la faute qui attire » les instances supérieures, comme le dit le garde Willem, alors l’omniscience de ces instances en infère et la faute est considérée non comme possible mais comme probable, certaine, fatale. K est coupable par anticipation.
Voilà le paradoxe clé de ce récit à la polysémie luxuriante, où c’est le processus même de l’écriture qui n’a rien d’innocent.
Rien d’innocent mais la jubilation extrême de dévoiler par la narration un univers inconnu qui, pourtant, nous semble connu. Le lecteur ressent, malgré l’anéantissement de tous ses repères à l’instar de K, un frisson jubilatoire en se voyant arpenter, via K, les longs couloirs obscurs de la procédure-labyrinthe, englouti peu à peu dans l’exploration d’un monde dans le non-sens serait le sens ultime !
Dès le premier (et unique !) interrogatoire, la possibilité d’une erreur judiciaire est pratiquement suggérée, induite par la méprise du juge d’instruction qui prend K pour un artisan-peintre, comme elle est de même évoquée par K dans sa diatribe dirigée contre les conditions de la procédure et ses mystérieux commanditaires corrompus, donc faillibles.
De ce dualisme au sens manichéen – sans demi-teintes, où l’opposition du bien et du mal est remplacée par celle du sens et du non-sens -, sourdent une angoisse diffuse, une atmosphère paradoxale énigmatique, aux limites de l’absurde et du fantastique ainsi qu’un humour noir de compensation et de distanciation, qui constituent la tonalité affective, émotionnelle du Procès.
 
Mode de narration : exprimer et non montrer
 
L’information “K est-il innocent ou coupable ?” n’est jamais communiquée, non plus “de quoi K. est-il accusé ?” Il en va de même pour l’information “quel est ce mystérieux haut tribunal qui ordonne la procédure ?” Jusqu’à la grande interrogation finale : “pourquoi a-t-il été exécuté ?”
De plus, cette instance énigmatique, qui semble chapeauter les autorités visibles exerçant dans un État de droit, a des ramifications partout : jusque dans les greniers sordides de la plupart des vieux immeubles de location ; dans un débarras de la banque de K, où le fouetteur châtie les deux gardes ; même les êtres lui appartiennent : à part les employés de justice et l’avocat, il y a les adolescentes qui harcèlent le peintre Titorelli, le peintre lui-même, l’aumônier dans la cathédrale, le client italien de la banque qui envoie K à la cathédrale…
Et tous ceux qui ont une relation avec ce tribunal (à un niveau inférieur) en parlent comme d’une organisation pyramidale inaccessible dont les niveaux s’échelonnent à l’infini.
C’est pourquoi le mode de narration favorise ce qui est exprimé (mystère, absurde, fantastique, paranoïa, procédure labyrinthique, incertitude…) sur ce qui est montré.
L’univers du récit est un univers onirique, de cauchemar, où les repères essentiels sont manquants. Et, à ce titre, il ressemble à l’univers réel où les questions essentielles (métaphysiques) n’ont pas de réponse.
 
La question du suspense
 
Comment bâtir un suspense lorsque l’issue semble, dès la séquence de l’arrestation, toute fixée : culpabilité et sanction (qu’on découvrira être une sordide exécution capitale) ?
Il est vrai que le lecteur ne le saura de manière certaine qu’au dénouement, et que par conséquent un certain suspense s’instaure quand même tant que le doute sur l’issue est permis. Notamment, grâce à des indices insinuant que K sera acquitté, surtout par le biais des femmes : la femme de l’huissier, Leni, Mlle Bürstner ; ou par le biais de Titorelli…
Mais, pour moi, le suspense est ailleurs, car il existe un suspense infaillible dans Le Procès (qui explique, en partie, le succès du roman et son universalité) : tout au long du récit sera nourrie l’attente du spectateur que soient enfin révélés et le motif de la culpabilité de K (ou de son innocence) et la nature du tribunal énigmatique.
En d’autres termes, le suspense provient de la quête de sens. Trouvera-t-on ou non un sens aux tribulations de K ? Quel est le sens de toute cette procédure labyrinthique ? Parce qu’il y a sûrement un sens, toute une tradition littéraire nous ayant éduqués dans ce… sens !
 
Un héros de tragi-comédie
 
L’épisode de la cathédrale confirme à K l’inanité de toute démarche visant à comprendre le pourquoi et le comment de son procès. Mais contrairement à l’homme qui attendait servilement qu’on lui permette d’entrer dans le sanctuaire de la Loi (Légende de la porte de la Loi), K enfreint les “règles du jeu” en licenciant son avocat. Il ne mourra donc pas de vieillesse comme l’homme en attente, mais sera exécuté pour n’avoir pas accepté de vivre dans un monde où « le mensonge devient le principe universel », pour n’avoir pas accepté de jouer à l’interminable jeu juridique de l’accusé en perpétuel sursis. C’est comme si K. était “devenu coupable” de n’avoir pas accepté de continuer à vivre en endossant le statut d’accusé, qu’un décret arbitraire du non moins arbitraire haut tribunal énigmatique lui aurait attribué.
Erreur judiciaire ou non, innocent ou coupable, peu importe ! On ne discute pas le jeu de rôles qu’on vous impose. Et c’est en acceptant les règles arbitraires de ce jeu, en se laissant mener, par la procédure, d’acquittement apparent en report perpétuel, que K. se serait vu octroyer le privilège de continuer à vivre.
Continuer à vivre, oui, mais au sein de la grande machinerie. Et c’est en ce sens que « le tribunal le reçoit quand il vient et le laisse partir quand il s’en va ».
Mais plus que cela, il précipite son exécution pour n’avoir pas (et là, tout comme l’homme qui voulait entrer dans la Loi) franchi lui-même, de son libre arbitre, la porte qui l’aurait placé, non pas hors jeu, mais au-delà du jeu tronqué où tous les figurants se débattent dans l’ignorance de leur propre transcendance.
Ainsi, en ayant recours à l’avocat, à Titorelli, en se confrontant au juge d’instruction et puis en cherchant à le revoir, etc., K, comme l’homme devant la Loi, ne s’adresse qu’à des subalternes, des “gardiens”, dont il espère des lueurs sur le moyen d’être acquitté, autrement dit dont il attend l’autorisation pour franchir la porte de la Loi.
Comme dans la scène inaugurale de l’arrestation, où il lui suffisait peut-être d’ouvrir la porte, de partir, « de pousser les choses à l’extrême », pour annuler toute cette affaire, K n’a pas franchi le seuil de son émancipation. Cependant, sans cette tragi-comédie de procès illusoire, K aurait continué à mener une vie banale, bureaucratisée, aseptisée. Le procès l’a hissé au rang de héros tragique, mythique, peut-être, mais à coup sûr au rang de héros de tragédie de l’absurde empêtré dans la bouffonnerie.
« On dirait que la fatalité veut, dans notre existence, compléter la torture par la dérision ; elle y met toutes les douleurs de la tragédie ; mais pour ne pas nous laisser au moins la dignité du personnage tragique, elle nous réduit, dans les détails de la vie, au rôle de bouffon. » Arthur Schopenhauer, Le monde comme volonté et représentation.
Ce procès absent du récit, puisqu’il ne se tiendra jamais, est partout présent dans la procédure judiciaire.
En fait, la procédure ne remplace pas autant qu’elle tient lieu de procès. D’ailleurs, l’aumônier des prisons le révèle en disant à K. qu’il se « méprend sur les faits » car « le verdict ne vient pas en une fois, c’est la procédure qui se transforme peu à peu en verdict ». C’est donc à l’issue de la procédure (alias le procès) que le verdict sera prononcé, non pas verbalement et protocolairement, mais dans le fait cru et arbitraire de l’exécution.
 
L’ambivalence de l’attitude de K
 
Lorsqu’il apprend qu’il est devenu justiciable, d’une manière arbitraire et absurde, K, après une période de flottement et de stupéfaction, utilise le sarcasme (à la pension) et la diatribe violente (dans la salle d’audience), et même l’insulte, dans le but de ridiculiser la procédure et son appareil et, en les disqualifiant, de faire valoir son innocence.
Scène épique où K est à la fois sujet (il désire prouver son innocence en montrant qu’il y a eu erreur judiciaire) et destinateur (il accuse de corruption les gens de justice et met à jour l’arbitraire de la loi).
Mais, les jours suivants, il attend avec impatience une seconde convocation, et, celle-ci ne venant pas, il décide d’aller de son propre chef à l’audience. À la femme de l’huissier qu’il retrouve, cette fois dans un lieu désert, il dit : « Ce sont ces minables qui vont me juger », admettant ainsi tacitement la validité de son procès. En outre, comme il le dit, il prend les devants « pour ne pas se laisser faire » et il laisse entendre à la femme qu’il aurait besoin de son aide.
Recherche-t-il la confrontation, passe-t-il à l’attaque pour mieux confondre ces gens de justice qu’il trouve corrompus ?
Ou bien, inconsciemment, est-il entré dans le jeu, devenant du même coup lui aussi l’un des éléments qui favorisent la marche de la procédure, jusqu’à son aboutissement tragique et sordide ?
K est progressivement obnubilé par une illusion de procès. Quand il en aura pris conscience, il signera sa condamnation à mort. Peut-on échapper à une illusion qui prend la forme d’une justice arbitraire inexorable, à laquelle on a donné forme, à laquelle on s’est assujetti, et qu’on a oublié avoir contribué à créer ?
K est l’un des personnages de fiction à la fois des plus prosaïques et des plus étranges. Au fait, il n’y en a pas deux comme lui. Anti-héros par excellence, il est aussi unique : velléitaire, prétentieux, élégant, charmeur, taciturne, niais et intelligent, idéaliste, timoré et agressif, infantile, dépressif, sevré affectif, quelque peu grégaire mais plutôt solitaire, fragile…, ne nous ressemble-t-il pas, quand nous ne jouons pas notre beau rôle social, censé projeter la meilleure image de nous-mêmes ?
 
Le village urbain
 
La particularité de l’univers du Procès, c’est de se dérouler dans un environnement urbain banal, quotidien, sordide par endroits, d’où surgit, imprévisiblement, le fantastique, l’onirique, l’ambigu, le paradoxal…
C’est aussi un “village urbain” où l’information circule par le biais primaire d’un bouche à oreille singulièrement efficace. Le procès de K et K lui-même semblent être connus de tous : « Depuis quelque temps, ce nom (le sien) lui pesait, et même des gens qu’il rencontrait pour la première fois le connaissaient ; qu’il est doux de commencer par se présenter, et ensuite seulement d’être connu ! » déplore K ; « Tu es accusé, dit tout bas l’ecclésiastique. » L’oncle de K. a appris la nouvelle, les trois employés de la banque étaient présents lors de l’arrestation, les justiciables du premier greffe savent que K est un accusé, la femme de l’huissier, dans une scène au climat fantastique, lui annonce, en le voyant pour la première fois, qu’il est bien arrivé là ou il voulait (et devait) venir, et qu’on l’attend…
D’autre part, le “tribunal occulte” régit la vie des citoyens de ce “village” : « Il y a un greffe dans tous les greniers… ou presque », déclare Titorelli.
Cet univers est celui d’une ville anonyme, sans âme, dressée là, au milieu de nulle part, avec ses ruelles anonymes et indifférenciées, ses façades anonymes et indifférenciées, tel un labyrinthe monstrueux.
 
Les personnages féminins
 
Quelles autres fonctions ont-ils donc ces personnages féminins dans Le Procès, à part celle de montrer, par leur présence éparpillée et brève, la dense absence de la femme dans l’univers de K ?
Seul, K l’est irrémédiablement, et non seulement en tant qu’être mâle mais en tant qu’être humain tout court !
Ceci posé, les autres fonctions des personnages féminins sont d’établir le charme des beaux yeux noirs de K et son élégance (pour toutes les femmes, sauf pour les petites délurées chez le peintre) ; de manifester l’aspect, sinon infantile, du moins adolescent, de ses pulsions sexuelles (Mlle Bürstner et la femme de l’huissier) ; de montrer la curieuse attirance nymphomane de Leni pour les accusés (K et Block) ; et l’affection maternelle et minaudière de Mme Grubach.
Une dernière fonction très importante est de suggérer que les femmes pourraient lui être d’un recours quelconque pour de multiples raisons (Mlle Bürstner, la femme de l’huissier, Leni).
Mais ce n’est qu’une illusion – une fausse piste pour le lecteur -, les seuls auxiliaires “assermentés” étant des hommes (le peintre Titorelli, l’avocat, Block).
Pourtant, la seule ombre au tableau reste Leni, qui semble en savoir assez ou trop, sans vouloir ou pouvoir le révéler à K (« Tu dois avouer si tu veux t’en sortir », « Ils te harcèlent »).
Quant à Elsa, son statut est différent, vu qu’on l’évoque seulement. Elle a, bien sûr, une fonction bien précise : montrer que K est un célibataire qui n’arrive ou ne cherche à avoir de relations sexuelles (et affectives) qu’avec une prostituée.
 
Avis à placarder sur la porte de la Loi
 
Tenez-vous-le pour dit : on ne peut pas se soustraire à l’emprise diffuse et tentaculaire d’une procédure judiciaire occulte et arbitraire, qui se transforme inexorablement en verdict de peine capitale.
Et si vous avez le malheur de reconnaître progressivement à une procédure judiciaire occulte le droit de dicter les règles arbitraires d’un jeu inconnu, alors vous tomberez dans le piège qui consiste à admettre progressivement la possibilité d’une culpabilité inconnue, et ainsi vous vous condamnerez vous-même.
© Johnny Karlitch, 52 romans par an, semaine 14 : lundi 5 au dimanche 11 janvier 2015.
© Johnny Karlitch 2003 pour le texte de l’étude originale, effectuée en vue d’un projet d’adaptation cinématographique du « Procès » qui a été proposé à quelques maisons de production européennes.