Semaine 15: Soumission de Michel Houellebecq

Soumission de Michel Houellebecq
Flammarion, 2015

http://www.editions.flammarion.com
http://www.houellebecq.info

Couv Soumssion blog15

Pragmatique du désenchantement

« Mais un auteur c’est avant tout un être humain, présent dans ses livres, qu’il écrive très bien ou très mal en définitive importe peu, l’essentiel est qu’il écrive (…) mais trop souvent on voit s’effilocher, au fil de pages qu’on sent dictées par l’esprit du temps davantage que par une individualité propre, un être incertain, de plus en plus fantomatique et anonyme. »
Soumission, p. 13-14

François, professeur des universités et maître de conférences à Paris III-Sorbonne, promène sa lassitude de soi et du monde contemporain de son appartement à l’amphithéâtre.
Il a vécu une « triste jeunesse », comme il le dit, avec Huysmans, écrivain du 19e siècle, pour seul compagnon. Cette relation fidèle sera couronnée par sa thèse, Joris-Karl Huysmans ou la sortie du tunnel, qui lui vaudra une solide réputation dans les milieux académique et littéraire. Plus que le sujet de son doctorat, c’est la littérature, « art majeur d’un Occident qui sous nos yeux se termine », que François adule.
Pas d’amis, juste quelques collègues et… les étudiantes. Celles avec qui il couche. Une pour chaque année universitaire, relations amoureuses qu’il rompt lui-même « sous l’effet d’un découragement et d’une lassitude », pour « éviter toute déception, toute désillusion ».
Ce train-train suit son cours didactique et médiocre jusqu’à ce que François, à l’âge de 44 ans, se sente comme « vieillissant », comme « victime d’une sorte d’andropause ». La fin de sa relation avec la jeune Myriam qu’il aime bien et qui le lui rendait, le désoriente comme à la fin d’une existence.
Personnage houellebecquien typique – intellectuel angoissé, lucide, frustré, misanthrope –, François se sent décalé, déphasé dans cette Europe, cette France, ce Paris de l’an 2022 aux approches de l’élection présidentielle. « Les sommets intellectuels de sa vie avaient été la rédaction de sa thèse, la publication de son livre ; tout cela remontait déjà à plus de dix ans », et depuis, il n’a fait que rédiger des articles pour des périodiques littéraires. Il se demande : « Mais cela suffisait-il à justifier une vie ? Et en quoi une vie a-t-elle besoin d’être justifiée ? La totalité des animaux, l’écrasante majorité des hommes vivent sans jamais éprouver le moindre besoin de justification. Ils vivent parce qu’ils vivent et voilà tout, c’est comme ça qu’ils raisonnent ; ensuite je suppose qu’ils meurent parce qu’ils meurent, et que ceci, à leurs yeux, termine l’analyse. »
À la télé, les candidats à la présidence tentent, eux, de justifier leurs programmes, l’existence en général, et tout et n’importe quoi. Nouveau venu dans l’arène, avec cinq ans d’existence, le parti de la Fraternité musulmane, qui « veillait à conserver un positionnement modéré, ne soutenait la cause palestinienne qu’avec modération, et maintenait des relations cordiales avec les autorités religieuses juives », parti qui a atteint 21% des intentions de vote (FN : 32%, PS : 23%, droite traditionnelle : 14%). Au second tour, la FM distance le PS et se retrouve face au FN. Et la question devient : le nouveau président sera-t-il issu du Front national ? La surprise (fausse surprise, tant en politique, règles et principes valsent au gré des opportunités et des mainmises personnelles sur le pouvoir et l’argent), c’est que le PS et l’UMP élargi s’allient à la FM, dont le chef, Mohammed Ben Abbes, sera élu président de la République. Celui-ci, français autant que musulman, a une vision internationale du destin majeur de la France, au sein d’une Eurarabie francophile et d’un monde progressivement islamisé.
Dans la rue, par-ci par-là, des heurts, des échauffourées, des affrontements, apparitions sporadiques de civils armés… comme de coutume dans un climat tendu de transition. Les médias observent une consigne de black-out sur ces événements, et les universités, les commerces, la télé et le quotidien continuent à s’activer comme à l’accoutumée.
Sur les conseils d’un collègue qui a des liens avec la mouvance identitaire, François, cédant à la panique, transfère son compte bancaire à une banque anglaise et s’éloigne de Paris en direction du sud-ouest. Lui qui se considère « de manière théorique » citoyen français puisqu’il ne connaît de la France que Paris et l’une de ses banlieues, effectuera une sorte de retour aux sources sur les traces de Huysmans – écrivain naturaliste puis décadent puis naturaliste, converti au catholicisme sur le tard -, une sorte de retour aux sources de la France profonde, de l’art architectural du terroir, du legs spirituel médiéval, comme si tout cela allait s’estomper dans un monde nouveau. Un itinéraire qui le laissera aussi désappointé qu’avant.
De retour à Paris, il apprend qu’il est mis à la retraite anticipée, l’université ayant tenté en vain de le contacter. Privé de cours et d’étudiantes, va-t-il s’inscrire à Meetic ? Mettons qu’il rencontre une compagne potentielle, « que pourrait-il s’ensuivre ? Panne érectile d’un côté, sécheresse vaginale de l’autre ; il valait mieux éviter ça ». Il opte un court temps pour les sites d’escorts. Puis l’université islamique de Paris III-Sorbonne lui propose un pont d’or pour réintégrer son poste.
Des changements s’opèrent au sein de la société française, la polygamie est légalisée au même titre que la monogamie, l’éducation nationale doit favoriser l’enseignement de l’islam au même titre que la laïcité et les autres religions, le concept de « distributivisme » est lancé, etc.
Huysmans, à l’âge de 44 ans, avait retrouvé la foi chrétienne ; François, lui, au même âge, cent trente ans plus tard – avec salaire mirifique d’origine saoudienne à la clé et promesse d’un quatuor de jeunes voilées qui seront heureuses de partager sa couche pour le meilleur et le pire –, prononce la profession de foi musulmane.
« Un peu comme cela s’était produit, quelques années auparavant, pour mon père, une nouvelle chance s’offrirait à moi ; et ce serait la chance d’une deuxième vie, sans grand rapport avec la précédente.
Je n’aurais rien à regretter. »

Extension du domaine de la lutte, Les Particules élémentaires, Plateforme, La Possibilité d’une île, La Carte et le territoire, et maintenant Soumission, aucun de ces romans de Michel Houellebecq n’est un chef-d’œuvre (ou alors, ils le sont tous, chacun différemment). Michel Houellebecq écrit des romans puissants et excessifs qui ne sont ni vains ni en vain. Point.
On ne peut pas présenter – ni descendre – l’ouvrage de Houellebecq comme un roman de politique-fiction tissé d’invraisemblance sous prétexte d’être choqué par « l’implosion brutale du système d’opposition binaire centre gauche – centre droit qui structure la vie politique française depuis des temps immémoriaux ». À la lecture de Soumission, le lecteur saisira de lui-même la valeur hautement probable des transformations que l’auteur imagine.
Ceci dit, on ne peut pas reprocher à une fiction d’être de la fiction.
Avis donc aux communs des lecteurs : pas d’autodafé pour Soumission ! Pas d’amalgame avec l’islamophobie ni avec la tuerie de Charlie Hebdo !

Le lecteur intelligent (celui qui lit les romans et non seulement les critiques de romans) (re)trouve dans le récit – avec plaisir et délectation pour certains ; sûrement pas avec indifférence pour d’autres – cette narration intense mixant un point de vue strictement individuel (celui du personnage) avec une vision large du monde (celle de la réflexion et de l’observation pénétrante de l’auteur). Ses commentaires condensés – que ce soit sur la politique, l’économie, la société, la sexualité, la religion, la littérature… – ne sont jamais des digressions rhétoriques plaquées par montage, mais une dimension caractéristique de sa narration, qui dit et définit le personnage houellebecquien dans ses rapports avec soi, les autres et le monde, et qui est l’expression de son point de vue et de sa sensibilité.
La réalité – d’ordre purement littéraire – est que Michel Houellebecq écrit, depuis Extension du domaine de la lutte, des livres qu’on aime (le pronom ‘‘on’’, ici, me désigne universellement), et, « un livre qu’on aime, c’est avant tout un livre dont on aime l’auteur, qu’on a envie de retrouver, avec lequel on a envie de passer ses journées » (p. 14).
Humour noir scintillant, désenchanté, ironique, misanthrope, misogyne (en apparence), égrillard, distanciateur, mais humour avec un grand rire. La marque d’un penseur de terrain, d’existence.
© Johnny Karlitch, 52 romans par an, semaine 15 : lundi 12 au dimanche 18 janvier 2015.

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2 réflexions sur “Semaine 15: Soumission de Michel Houellebecq

  1. J’ai l’intention de lire ce roman dans les semaines qui viennent, mais il est certain que ma lecture sera grandement influencée par les derniers événements en France, et que j’aurai pour cette raison un regard très critique sur ce livre …

    Je remarque par ailleurs que Houellebecq aime bien les récits d’anticipation, puisqu’il en faisait déjà dans La carte et le territoire et aussi je crois dans La possibilité d’une île … Personnellement, je le préférais quand il était davantage ancré dans la réalité du présent, il me semble qu’il était plus inspiré et pertinent …

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