Semaine 16: Flash-back en 15 paragraphes

En 15 paragraphes,

les 15 premières semaines de

52 Romans par an

 

Semaine 1

Pétronille, d’Amélie Nothomb
Éditions Albin Michel, 2014
 
Le plaisir de lire ne tarit pas jusqu’à aboutir à un chambardement de cap, un renversement d’axe polaire : le finale, après une scène au suspens quasiment insoutenable, nous tire sa révérence avec une soudaineté désarçonnante qui brûle notre cervelle de lecteurs.
Amélie Nothomb, l’auteure, écrit des romans pour partager avec des compagnes et des compagnons des états modifiés de lecture.
 
Semaine 2
 
Le Collier rouge, de Jean-Christophe Rufin
Éditions Gallimard, 2014
 
Cependant, en évoquant la grande histoire embourbée dans le cloaque de la guerre, J.-C. Rufin recentre la perspective que l’on pourrait en avoir aux dimensions de la petite histoire, celle de chaque individu, avec ses potentialités de se déconditionner du discours global, élaboré autour de la diabolisation d’autrui, et surtout avec sa possibilité d’aimer.
À l’ultime étape de l’enquête, dans une grande forêt peuplée de chênes, la résolution se profilera au travers d’un couloir de lumière dans le chaos de la nature, portée par le cri d’un être blessé.
Le dénouement du Collier rouge arrive mezza voce dans des tons pastel de douce aurore.
 
Semaine 3
 
Les Désorientés, d’Amin Maalouf
Éditions Grasset & Fasquelle, 2012 (mars 2014 pour l’édition de poche)
 
Désorientés, on l’est tous, à un degré ou l’autre.
Nous avons perdu le sens de l’orientation en groupe, collectivement, peut-être parce que chacun de nous, égaré, l’a perdu individuellement.
Mais, désorientés, nous avons surtout perdu le sens de l’Orient. Et notre « voyage en Orient », euphorique, onirique, halluciné, comme l’a raconté Hermann Hesse, s’est achevé dans la débandade et la débâcle des âmes devenues incrédules, méfiantes et aigries. Le narrateur des Désorientés l’avoue : « Nous étions l’ébauche de l’avenir, mais l’avenir sera resté à l’état d’ébauche. Chacun de nous allait se laisser reconduire, sous bonne garde, dans l’enclos de sa foi obligée. Nous nous proclamions voltairiens, camusiens, sartriens, nietzschéens ou surréalistes, nous sommes redevenus chrétiens, musulmans ou juifs, suivant des dénominations précises, un martyrologe abondant, et les pieuses détestations qui vont avec. »
 
Semaine 4
 
Pas pleurer, de Lydie Salvayre
Éditions du Seuil, 2014
 
Il ne faut pas plus d’une douzaine de pages à Lydie Salvayre pour que l’écran mental du lecteur s’anime de chants libertaires et de slogans enflammés, brandis à bout de poings tordant le cou à l’oppression, et qu’il se mette à vibrer, à gondoler puis à flotter, à claquer, gonflé comme une voile de bateau ivre prenant le large au vent de ce merveilleux concept de “liberté”.
La narration libère et suscite des sons et des images à la manière d’un documentaire à la voix plurielle. Ici, sont convoqués le vécu et les réflexions de trois personnages-témoins : Montserrat (Montse), la mère de la narratrice, l’écrivain Georges Bernanos et la narratrice, qui a recueilli leurs témoignages et qui les a agencés dans un montage en alternance.
 
Semaine 5
 
Carnival City, de Rawi Hage
Editions Denoël, 2014 [traduit de l’anglais (canadien) par Dominique Fortier]
 
Du haut de l’incipit de Carnival City, Rawi Hage donne à son lecteur une tape dans le dos et le fait plonger dans un univers fantasmagorique de grand cirque urbain, dont l’arène se peuple d’araignées pisseuses, d’étudiantes électrochoquées, de béotiens motocyclés, de gladiateurs encagés, de cochons barricadés, de shakers danseurs, de dominatrices écrivaines, de pères vagabonds, de mères tisseuses de cordes… Un vrai carnaval de personnages déjantés, de situations interdimensionnelles et de réflexions molotov, surtout sur la religion et les vertus de la masturbation.
C’est la narration de Rawi Hage qui est carnavalesque, déchaînée, inventive. Son écriture démiurge déploie, dresse, étend et crache une géographie urbaine en noir et blanc contrasté et technicolor psychédélique.
 
Semaine 6
 
Mécanismes de survie en milieu hostile, d’Olivia Rosenthal
Éditions Verticales / Gallimard, 2014
 
Dire que ce roman, ou plutôt cet écrit non identifié, est brillant, serait un euphémisme. Non, il est intelligent, raffiné, affiné, concocté, quinti-distillé. La lecture même se vit comme une expérience.
C’est un plaisir, intellectuel, cérébral. Comme lorsque le lecteur tombe au coin d’une phrase sur « ensemble, nous sommes moins forts » ou « j’ai envie de me cacher à l’air libre ». Ou esthétique, lorsque tout un paragraphe fourmille de courtes phrases commençant par un pronom ‘‘on’’ indéfiniment multiplié par la contingence de son rond anonyme. Et que dire devant une telle illustration de l’incommunicabilité : « Si la silhouette avait parlé, si je lui avais laissé la parole, si je l’avais écoutée, elle aurait dit, elle aurait pu dire, elle a peut-être dit, je n’ai pas entendu ce qu’elle a dit, je ne sais pas si elle a dit » ?
 
Semaine 7
 
L’Oubli, de Frederika Amalia Finkelstein
Éditions Gallimard, collection L’Arpenteur, 2014
 
Frederika Amalia Finkelstein nous propose un premier roman qui raconte la circumnavigation philosophique d’une jeune narratrice autour de la mémoire. Angoisse, souffrance morale, torture mentale, lucidité sombre à donner même la nausée à tout sentiment de l’absurde bien né, réflexions pépites qui crépitent comme un brasier froid, glacial, plongeon en chute contrôlée dans les gouffres du passé, ressassement réflexif d’une conscience qui tourne, tourne sur elle-même, mais, derviche mécréant, ne parvient pas à s’enivrer, ne parvient pas à oublier.
 
Semaine 8
 
L’Ordinateur du paradis, de Benoît Duteurtre
Éditions Gallimard, 2014
 
« Car, désormais, chacun savait que ses moindres secrets pouvaient, à tout instant, éclater à la face du monde. »
Le cauchemar. Pour tout internaute, le principe de la confidentialité des données et des activités personnelles est sacro-saint. Le consensus est unanime sur le fait que chacun décide de lui-même ce qu’il veut ou ne veut pas révéler de sa vie intime. Sûre de son droit, la vie privée affiche toujours son fameux panneau : « Interdiction d’espionner ».
Benoît Duteurtre a imaginé un scénario catastrophe : vous ouvrez un jour votre boîte email et constatez que des courriels anciens que vous aviez envoyés à la corbeille viennent de réapparaître ; vous les supprimez, définitivement cette fois, mais ils ressurgiront quand même.
Tant que ce phénomène agaçant se confine à votre messagerie et votre ordinateur, cela est plus énervant que terrifiant. Par contre, le cauchemar se déclenchera lorsque ces courriels éliminés, dont certains compromettants, réapparaîtront ailleurs, dans d’autres messageries et ordinateurs. Et pas que des courriels, mais aussi des sites que vous avez visités, et des photos, des vidéos – très très compromettantes – que vous avez consultées. Benoît Duteurtre appelle cela le « Grand Dérèglement ».
 
Semaine 9
 
Quiconque exerce ce métier stupide mérite tout ce qui lui arrive, de Christophe Donner
Éditions Grasset & Fasquelle, 2014
 
Christophe Donner ne le nie pas. Pour lui, le matériau biographique qu’il a rassemblé (il cite toutes ses références en fin d’ouvrage), ne l’intéresse, ne le motive, que comme combustible de la fiction, la sienne, sa façon de voir les choses et de les narrer.
Il a écrit en quelque sorte un récit poly-biographique affabulatoire. Il a forcé la dose, comblé à sa guise les trous, imaginé des relations, des rapports, des transitions.
L’intérêt de son « roman » réside ailleurs. Si ses « personnages » ne sont pas tout le monde il est beau et gentil, ils ne sont pas pour autant stupides. Tous – Rassam, Berri, Pialat, Godard (hélas, on ne peut en dire autant des « personnages » féminins, à part Arlette, la sœur de Berri, amante et coscénariste de Pialat) –, tous sont mus par la passion, la rage créative, l’ambition, la ténacité, la persévérance. En un mot, la foi. Leur divinité suprême est le « cinéma ». Avec ses folies, ses ivresses, sa parure clinquante d’or et de diamants, et ses faillites, ses cuites, ses chutes abyssales.
 
Semaine 10
 
Chéri-Chéri, de Philippe Djian
Gallimard, 2014
 
Chéri-Chéri, au premier degré, se lit comme un roman de mœurs noir sans détective avec des personnages déjantés, des situations mafieuses ou d’adultère torrides.
Au deuxième degré, c’est l’illustration extrême des épreuves qu’endure un artiste s’il veut persévérer dans l’affirmation de ses choix d’expression et de vie : « Je joue ma peau avec ce livre. Je sais. Mais je n’y peux rien. Renseignez-vous. C’est comme ça. À chaque livre. Un écrivain joue son va-tout à chaque nouveau livre. C’est toute son âme. Vous n’y changerez rien. Est-ce que vous comprenez. »
Au troisième degré, c’est un brillant exercice de style qui témoigne de l’absolue liberté d’un auteur à inventer les règles, qu’elles soient celles de l’intrigue, de la narration, de la ponctuation, ou de l’écriture.
 
Semaine 11
 
La patience du franc-tireur, d’Arturo Pérez-Reverte
Éditions du Seuil, 2014 (traduit de l’espagnol par François Maspero)
 
Arturo Pérez-Reverte, l’auteur du Tableau du maître flamand, du Club Dumas et du cycle du Capitaine Alatriste, emmène le lecteur, aux côtés de son héroïne, dans une enquête qui se déroule dans l’univers marginal des graffeurs et des tagueurs. Une enquête qui se lit comme le récit documentaire d’un reporter qui se passionne pour son sujet et en livre la quintessence. Telle est la marque distinctive de Reverte, l’ancien reporter de guerre devenu romancier : érudition, données historiques, ethnographie du milieu, en l’occurrence celui du graffiti, dramatisation romanesque éclatée en multipistes recouvrant le motif véritable qui anime l’intrigue. Ainsi qu’un sens captivant des dialogues dynamiques, orchestrés entre exposition des tenants et des aboutissants de l’action et expression de la psychologie des personnages.
 
Semaine 12
 
Le Liseur du 6 h 27, de Jean-Paul Didierlaurent
Éditions Au diable vauvert, 2014
 
Dans ce premier roman, Jean-Paul Didierlaurent, nouvelliste apprécié, lauréat du Prix Hemingway en 2010 et 2012, projette son personnage trentenaire apparemment assez paumé et amoureux de la littérature dans un sordide univers industriel d’une insoutenable violence, puisqu’il commande et entretient lui-même une machine qui pilonne ces livres qu’il vénère.
Cette construction d’un personnage paradoxal est une affirmation d’amour de la lecture et de l’écriture, d’amour des livres, de la littérature, de la part d’un auteur qui rédige des images et des sensations sous la forme de phrases qui proclament chacune son bonheur d’écrire avec art, passion, humour et mélancolie, légèreté et profondeur, sans se gonfler l’ego ni en faire des tonnes.
Le Liseur du 6 h 27, un roman pas tout à fait comme les autres qui se déguste, se savoure, distillant une verve poétique, romantique, nostalgique, ironique, qui se transforme en un breuvage littéraire pétillant et euphorisant.
 
Semaine 13
 
Le Pain, de Toufic Youssef Aouad (1939)
Éditions L’Orient des Livres/Sindbad/Actes Sud, 2014
[traduction de l’arabe (Liban) par Fifi Abou Dib]
 
Quel beau roman aux pages rocailleuses, boisées, poussiéreuses, révoltées, hurlantes, amoureuses !
Publié en 1939, Le Pain a des accents de théâtre vivant, en représentation, là, devant les yeux et entre les mains du lecteur-spectateur.
Le réalisme romanesque, mélodramatique, vif, endiablé, de Toufic Youssef Aouad vous captive dès les premières pages, les premières scènes. Et son humour mordant, désabusé, vous transporte jusqu’aux cimes d’un idéalisme qui n’abandonne jamais la terre, comme les montagnes du Liban.
 
Semaine 14
 
Mes romans culte
Le Procès, de Franz Kafka
 
Ce récit, construit comme un jeu de piste absurde, que tente de déchiffrer un personnage fragile et dépassé, évoluant dans un théâtre d’ombres peuplé de marionnettes, à la recherche d’un sens là où il n’y a que du non-sens, est si polysémique, à la fois onirique et réaliste, burlesque et sordide, tragique et comique, qu’il s’offre sans restriction à toutes les interprétations selon chaque lecteur, mettant en branle une participation affective optimale.
Tenez-vous-le pour dit : on ne peut pas se soustraire à l’emprise diffuse et tentaculaire d’une procédure judiciaire occulte et arbitraire, qui se transforme inexorablement en verdict de peine capitale.
Si vous avez le malheur de reconnaître progressivement à une procédure judiciaire occulte le droit de dicter les règles arbitraires d’un jeu inconnu, alors vous tomberez dans le piège qui consiste à admettre progressivement la possibilité d’une culpabilité inconnue, et ainsi vous vous condamnerez vous-même.
 
Semaine 15
 
Soumission, de Michel Houellebecq
Flammarion, 2015
 
Extension du domaine de la lutte, Les particules élémentaires, Plateforme, La possibilité d’une île, La Carte et le territoire, et maintenant Soumission, aucun de ces romans de Michel Houellebecq n’est un chef-d’œuvre (ou alors, ils le sont tous, chacun différemment). Michel Houellebecq écrit des romans puissants et excessifs qui ne sont ni vains ni en vain. Point.
On ne peut pas présenter – ni descendre – l’ouvrage de Houellebecq comme un roman de politique-fiction tissé d’invraisemblance sous prétexte d’être choqué par « l’implosion brutale du système d’opposition binaire centre gauche – centre droit qui structure la vie politique française depuis des temps immémoriaux ». À la lecture de Soumission, le lecteur saisira de lui-même la valeur hautement probable des transformations que l’auteur imagine.
Ceci dit, on ne peut pas reprocher à une fiction d’être de la fiction.
Avis donc aux communs des lecteurs : pas d’autodafé pour Soumission ! Pas d’amalgame avec l’islamophobie ni avec la tuerie de Charlie Hebdo !
© Johnny Karlitch, 52 romans par an
 

À bientôt, en semaine 17 !

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