Semaine 17: Les Échelles du Levant, d’Amin Maalouf

Les Échelles du Levant, d’Amin Maalouf

Éditions Grasset & Fasquelle, 1996

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Couv Echelles blog17

Les dés du destin

Dans quelques mois devrait démarrer le tournage, disséminé dans plusieurs pays, dont le Liban, d’une adaptation cinématographique du roman d’Amin Maalouf, Les Échelles du Levant (1996), un succès libraire qui a été vendu à plus de six millions d’exemplaires, traduit dans plus de quarante langues et adapté sur les planches.
Après le théâtre, le cinéma donc, avec cette coproduction franco-libanaise et autres, dont la réalisation sera confiée au cinéaste Danis Tanović (No Man’s Land, 2001, Oscar du Meilleur film étranger ; La Femme du ferrailleur, Grand Prix du jury, Berlin 2013).
À l’origine de et derrière ce projet alléchant se trouve une Libanaise, Samira Kawas, comédienne et vice-présidente de la maison de production Simply Entertainment (Dubaï-Los Angeles), qui est tombée amoureuse du roman et qui a travaillé sur le scénario en concertation avec l’auteur.
Cette belle entreprise nous offre ainsi l’irrésistible occasion de présenter ce beau roman d’un auteur qui nous enchante par la profondeur de sa simplicité.

Le narrateur épisodique (alter ego de l’auteur) qui s’efface pratiquement derrière la narration proprement dite du personnage principal, nous explique que ce ‘‘récit vécu’’ a été arraché en quelque sorte à la déréliction de l’oubli. Journaliste, et féru d’histoire depuis son enfance, il devra à un hasard quasi miraculeux – l’une de ces circonstances de la vie qui ne se présentent qu’une fois et qu’il faut saisir sans faillir – de rencontrer ce héros qui occupait le panthéon de son imaginaire depuis qu’il l’avait ‘‘vu’’ la première fois dans son manuel d’histoire scolaire : dans une photo en noir et blanc, un jeune homme debout sur le quai du port de Beyrouth, enguirlandé de jasmins et de regards conquis de femmes, un combattant turco-libanais de la Seconde Guerre mondiale, qui s’est illustré dans la Résistance en France. Ce qui fascinait l’écolier, c’est que cette image lui présentait une quintessence de ses rêves : « Le voyage en mer, l’aventure, le dévouement ultime, la gloire, et plus que tout peut-être ces jeunes filles au visage tourné vers le dieu victorieux… » Et voilà que, quelque trente ans plus tard, en 1976, ce « dieu victorieux » croisait sa propre route. L’écolier devenu adulte n’avait jamais lâché la corde de ses rêves et il reconnut sans aucun doute possible le héros de ‘‘sa’’ photo : « A présent, le dieu était là. Devant moi, à Paris, debout dans le métro, agrippé à un pilier métallique, inconnu cerné par une foule d’inconnus. » Il va le suivre un court moment, puis trouver l’occasion de l’aborder et ne plus le lâcher jusqu’à lui faire raconter sa vie.

Si je me suis attardé sur cet ‘‘argument’’ de la photo, c’est que dans le récit, semble radicalement s’opposer à elle une autre photo en noir et blanc. Une photo de foule, un cliché pris dans le feu de l’urgence, captant la fureur baveuse et déchaînée d’une masse indistincte se ruant au meurtre. Le destin aveugle en marche.
Oui, ces deux photos s’opposent, mais aussi elles s’interpellent. Dans les deux cas, il est question du destin qui échappe à toute prise humaine.
Dans le cas du ‘‘héros de la Résistance’’, le divin destin n’a pas lésiné sur les moyens ; c’est qu’il a fort à faire quand il s’agit d’êtres qui se distinguent par leur individualité. Dès cinquante ans avant sa naissance, il l’a frappé durement, au point que l’onde de choc le submergera jusqu’à cinquante ans après sa naissance…
Mais je digresse et me rends compte que mon propos n’est pas très clair pour ceux qui n’auront pas encore lu Les Échelles du Levant.

Dans ce roman, Amin Maalouf fait un bras d’honneur (au bout duquel se dresse, indomptable, un stylo inspiré) à la gigantesque manipulation mentale qui a réussi à convaincre l’opinion publique embrigadée que Juifs (surtout israéliens) et Arabes (surtout musulmans) sont des ennemis de nature biblique ou coranique, et que l’Armageddon tant fantasmé par les uns et les autres ne pourra qu’introniser l’unique vrai peuple élu, après sa victoire d’anéantissement divine sur l’Autre.

Ce monsieur de 57 ans, sorti d’une ancienne photo, que le journaliste libanais fasciné va amener à parler de lui pendant trois jours et une nuit entière, dans une chambre d’hôtel parisien, porte un prénom inusité : Ossyane. C’est-à-dire « insoumission, rébellion, désobéissance » – sans aucune allusion préméditée à un certain barde écossais, référence que pourtant, et plus tard, devenu jeune étudiant en médecine, Ossyane ne contredira pas vis-à-vis de ses camarades à l’université de Montpellier.
Car Ossyane a une dent contre le concept de rébellion. Son père voulait qu’il devienne un « grand dirigeant révolutionnaire ». Étrange projet d’avenir pour un fils de la part d’un père. Un père pas comme les autres : petit-fils d’un souverain de l’Empire ottoman trahi et déchu, qui s’est suicidé (ou a été assassiné ?). Le choc a été si terrifiant pour Iffett, sa fille de 17 ans, qu’elle s’est évadée dans la folie. Inguérissable, ce qui n’empêchera pas un médecin psychiatre bien plus âgé qu’elle de se mettre en tête de consacrer sa science à sa guérison. Mariage de convenance pour justifier la cohabitation du praticien et de sa jeune patiente. La thérapie n’aboutit pas, Iffett résidera à perpétuité dans une dimension mentale parallèle, mais un enfant naîtra, un garçon, le père d’Ossyane. Et la demeure familiale, à Adana, au bord de la Méditerranée turque, deviendra « la maison des pestiférés » ; vous pensez bien, des descendants d’un monarque mis au ban, une folle, des pratiques inconvenantes, et peut-être occultes, de la part d’un vieux sorcier, etc.
Dans cette demeure enceinte de hauts murs, c’est l’école qui viendra au fils unique, avec des maîtres divers : « Ces derniers n’étaient pas des gens comme les autres. Les personnes qui acceptaient de venir chaque jour dans la maison ‘‘pestiférée’’ vivaient eux-mêmes, pour la plupart, en marge des convenances de leur temps. Le professeur de turc était un imam défroqué, le professeur d’arabe un Juif d’Alep chassé de sa famille, le professeur de français un Polonais, atterri Dieu sait comment dans cette ville d’Anatolie (…) et le professeur de sciences, Noubar, un Arménien. »
Après la mort du psychiatre, une petite cour se forme autour de l’adolescent de seize ans, un foyer de libre parole, un cénacle qui sera surnommé à cause de leur passion pour la photographie, art et technique récents, le « Cercle photographique ».
Et entre le jeune Turc riche et ‘‘noble’’ et Noubar, l’Arménien immigré, va naître une véritable amitié fraternelle, phénomène très incongru et suspect, surtout dans une ville et une région qui ont connu au moins deux grands massacres d’Arméniens (en 1896 et 1909). C’est suite à celui d’avril 1909 – où, au péril de sa vie, le père d’Ossyane, face à des émeutiers écumants, « s’immobilise ; soigneusement mesure, cadre ; puis prend ce (fameux) cliché de l’avant-garde » de la foule armée de gourdins et de torches en plein jour – que les deux amis émigrent au Mont-Liban, qui, malgré l’occupation ottomane, jouissait d’un statut d’autonomie.
Si Noubar n’avait pas d’autre alternative que l’exil, il n’en était pas de même pour son ami. Néanmoins, celui-ci a choisi d’honorer jusqu’au bout le pacte d’amitié qui les liait, et ainsi il épousera la fille de Noubar, devenu entre-temps un photographe réputé tenant un atelier florissant. Le père d’Ossyane croyait à « cet âge où les hommes de toutes origines vivaient côte à côte dans les Échelles du Levant et mélangeaient leurs langues ». « Est-ce une réminiscence d’autrefois ? est-ce une préfiguration de l’avenir ? » se demandera Ossyane en racontant l’histoire de son père à ce journaliste qui transcrit son récit dans ses calepins. « Ceux qui demeurent attachés à ce rêve sont-ils des passéistes ou bien des visionnaires ? Je serais incapable de répondre. »
Maintenant, dans la demeure familiale construite sur une colline de pins qui surplombe Beyrouth, et qui est fréquentée comme un havre culturel ouvert, c’est au tour d’Ossyane (né après la Première Guerre mondiale, en 1919) de suivre un régime aristocratique semblable à celui de son procréateur : « Il tenait à nous faire suivre (sa sœur, son frère et lui-même) le même chemin que lui : un précepteur, des maîtres à domicile. Si quelqu’un lui faisait observer parfois que cela cadrait mal avec ses opinions d’avant-garde, il s’en défendait avec véhémence. Affirmant que les hommes naissent rebelles, et que l’école s’emploie à en faire des êtres soumis, résignés, plus faciles à domestiquer. Les futurs dirigeants révolutionnaires ne pouvaient suivre une telle voie ! Ils ne pouvaient se laisser noyer dans l’informe troupeau ! »
Ossyane savait que son père, ce « despote éclairé », l’aimait ; seulement, et suivant en cela ses propres inclinations et sa propre quête de la vérité de soi, il supportait de moins en moins « le poids épuisant de la grandiose marotte paternelle » de vouloir faire de lui un grand meneur d’hommes libres, qu’il le désire ou pas. Et il se débrouille pour le convaincre de le laisser voyager en France pour y suivre des études de médecine, aidé dans cette entreprise par les arguments imparables que présente la sœur aînée aux réticences paternelles : « La médecine est la voie idéale pour qui veut changer les hommes ; il acquiert très vite une image de savant, de sage, de bienfaiteur, et même de sauveteur, les gens sont prêts à lui faire confiance en toute chose ; le moment venu, il peut se transformer tout naturellement en meneur d’hommes. »

France, 1938, université de médecine… Le cours des choses se précipite… Juin 1940, c’est l’invasion allemande.
Ossyane est ‘‘enrôlé’’ par la Résistance naissante, non pas qu’il ait un tempérament belliqueux, mais parce qu’il « exècre (…) la haine raciale et la discrimination », opinion qu’il a exprimée en y étant en quelque sorte acculé, dans une brasserie et dans une discussion à propos de la loi promulguée par Pétain sur le statut des Juifs. Il devient « Bakou », un ‘‘courrier’’ angélique pouvant « transmettre n’importe quel pli à n’importe quel destinataire (…), une sorte de Gavroche ». Puis, après une évasion in extremis d’un fourgon de la Gestapo, copiste, faussaire, fabricant de faux papiers… « Un tâcheron de la Résistance » comme il se définira lui-même avec cette modeste retenue qui lui confère une douceur noble, trente ans plus tard dans cette chambre d’hôtel qui résonne de sons, d’images et d’émotions captés par un scribe attentif et fidèle, pour qui le temps a dévié son cours vers des itinéraires mythiques.
Et, un jour, dans une planque du réseau, a lieu la rencontre : « Cette jeune personne m’intriguait. Elle était plutôt menue, avec des cheveux très noirs, coupés court, et des yeux vert clair un peu bridés qui se refermaient chaque fois qu’elle souriait ; un visage jeune et lisse, mais autour des yeux, justement quand ils se refermaient, deux faisceaux de ridettes, comme les rayons d’un soleil dédoublé. » Elle s’appelle Clara, une combattante comme lui. Ils se retrouvent seuls à converser la nuit, et Amin Maalouf offre à son lecteur une scène de première rencontre, placée sous le signe du trouble amoureux, des plus touchantes, des plus raffinées de la littérature romantique :

« – J’étais en train de maudire cette guerre. Si nous étions dans ce salon, en train de siroter ce cognac, à deviser de choses et d’autres, sans ce cauchemar dehors, sans cette peur, sans être traqués…
– Vous savez, dit-elle, si nous n’étions pas traqués, l’un et l’autre, nous ne serions pas ici, dans cet appartement, à boire ce cognac ensemble…
Un silence. Je baisse les yeux, car c’est elle à présent qui me dévisage. Je plonge mon regard dans la goutte brune au fond de mon verre à pied.
Soudain, ces mots tout simples :
– Mon vrai nom est Clara. Clara Emden.
Comment dire ce que signifiait pour moi cette phrase, dans ces circonstances ? En transgressant ainsi les règles de la prudence, nous entrions en quelque sorte dans une deuxième clandestinité, intime celle-là. Nous étions enfoncés chacun dans son fauteuil, mais par la pensée, et un peu par le regard, nous étions blottis l’un contre l’autre. »

Au matin, les deux résistants se quittent « avec deux baisers de camarades sur les joues, et un vague ‘‘à bientôt’’ suspendu aux cordes du hasard ». Chacun en route pour d’autres ‘‘opérations’’, mais Clara emportant avec elle les fantômes de sa famille décimée par le torrent méthodique de l’horreur finale…
Puis viendra la Libération, et avec elle, la fin de la « belle aventure », fêtée au champagne avec un brin de mélancolie : « Cela n’arrive pas souvent dans la vie que l’on puisse être mauvais garçon pour une bonne cause. »

1945, port de Beyrouth. Ossyane est de retour, adulé. Et le lecteur découvre les circonstances de la prise de vues de cette photo en noir et blanc germinale, en même temps que le journaliste en qui se télescopent la photo de son manuel scolaire et l’image vivace qu’en donne en ce moment l’évocation de M. Ossyane. Et le père serre contre son cœur ce fils qui revient auréolé d’héroïsme.
1945, Ossyane et Clara se revoient. Elle est de passage par le Liban, accompagnant son vieil oncle maternel, de sa famille l’unique rescapé des camps de concentration, qui veut rejoindre la Palestine. Comprenant que, cette fois s’il la perdait de vue, ce serait pour toujours, Ossyane lui avoue son amour. Elle l’aime aussi. Ils se marient, et, malgré la tornade qui s’annonce, choisissent, au lieu de vivre en France, de rester au Levant, « entre Haïfa et Beyrouth », ces « deux ports d’attache, deux ‘‘échelles’’, comme on disait autrefois ». Lors du mariage célébré en grande pompe, le père d’Ossyane « avait fait toutes les folies que son fils redoutait » : « J’aurais du scrupule à décrire les illuminations, l’orgie de nourritures… Pour une fois mon père, qui toute sa vie a pesté contre les parvenus, s’était comporté comme un parvenu. Mais enfin, il était heureux, Clara était heureuse, que demander de plus ? »
En mai 1948, éclate la première guerre israélo-arabe, séparant par une barrière infranchissable Clara, enceinte, et Ossyane.
Le père de celui-ci meurt deux mois plus tard des suites d’une hémiplégie, et Ossyane, torturé loin de sa femme qui a dû sûrement accoucher, sombre dans un chaos mental qui s’apparente à la folie.
Il est interné dans un asile nommé la Résidence, où il végètera dans l’apathie béate de comprimés aux mille couleurs…

Là, je sens que la plupart des lecteurs de cet article lèvent un sourcil interrogateur et quelque peu soucieux. Va-t-il, avec ce résumé peu succinct et chronologique, nous priver du plaisir de la découverte des développements et de la résolution de ce roman émouvant et passionnant ?
Que l’on se rassure, je m’arrête, arrivé à ce point.
Et, pour votre plus grand bonheur, restent encore suspendues plein d’interrogations : Ossyane reverra-t-il Clara, sa compagne, l’amour de sa vie ? Nadia, leur fille, âgée de 20 ans, réussira-t-elle à délivrer de sa prison mentale ce père retrouvé ? Et lui, Ossyane, parviendra-t-il à remonter la pente de son affliction ?
Que du bonheur, je vous dis !
© Johnny Karlitch, 52 romans par an, semaine 17 : lundi 26 janvier au dimanche 1 février 2015.

P.-S. : J’ai joint à la fin de cet article une photo (© Ricardo André Frantz – Wikipedia) du quai de l’Horloge et du pont au Change. Un clin d’œil aux futurs lecteurs des Échelles du Levant, rien que pour le plaisir…

© Ricardo André Frantz

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