Semaine 21: Mes romans culte : Le Pendule de Foucault

(En alternance avec les parutions récentes, de temps en temps, mes romans compagnons !)

Le Pendule de Foucault, d’Umberto Eco

(traduit de l’italien par Jean-Noël Schifano)

Éditions Grasset & Fasquelle, 1990

www.umbertoeco.com

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www.antoineonline.com

 

 Couv Pendule 21

Rire et surinterprétation

Je suis dans le Cosmosvatoire des Arts et Métiers, je déambule dans l’église de Saint-Martin-des-Champs-et-des-Trous-Noirs, je contemple le point fixe, le point alpha, le point oméga, d’où pend le pendule, et j’orbite autour, pendu, planète errante, soleil noir, galaxie sémantique, je suis le lecteur tournoyant autour de l’oscillation-rotation des pages du roman et d’ailleurs, je suis moi, pourtant je suis les personnages, et je m’évade dans mes représentations-interprétations au sein de l’érudition-imagination de l’auteur, mon bâton garde-fou est « la superstition porte malchance » de Smullyan… Et puis je sors du bar, m’enfonce, halluciné, parano, dans le labyrinthe de la méga-bibliothèque occulte de la rose de Paris, seul au milieu de la multitude nocturne, passe devant les « grandes ventouses » de Beaubourg « qui absorbent de l’énergie terrestre », découvre une à une les trames des Mystérieux Archontes Comploteurs, tangue « entre le Baphomet et le Temple », « croise un groupe obscène » envoyé par le Vieux de la Montagne, voyage « à travers le ventre de la terre », et tout ce temps, tiens serré dans ma poche contre mon cœur la Carte, la Carte pour la possession de laquelle ils me tueraient, la Carte qui n’existe pas…

… et je suis avec Lia, Lia et son ventre plein sphère des origines, Lia et l’enfant, Lia matrice de la sémiotique au-delà des exégèses, des interprétations, et des extrapolations, Lia qui lie et délie la fabula, « les gens sont affamés de plans, si tu leur en offres un, ils se jettent dessus comme une meute de loups. Toi, tu inventes et eux, ils croient. Il ne faut pas susciter plus d’imaginaire qu’il n’y en a », elle me dit.

Je suis apaisé, purgé, et je ris, ris fort. Comme dit Jacopo Belbo : « Mais gavte la nata ».
On ne peut que rire fort avec Eco.
© Johnny Karlitch, 52 romans par an, semaine 21 : lundi 23 au dimanche 29 février 2015.
 
PS : J’ai choisi cette forme débridée en guise de présentation et commentaire du merveilleux deuxième roman d’Umberto Eco, après son sublime premier, Le Nom de la rose.
Le Pendule de Foucault est un thriller (il en a tous les suspenses et les rebondissements, mais agencés selon un rythme signé Eco), qui plonge le lecteur dans l’univers de l’occulte et de l’ésotérisme.
Trois amis, trois intellectuels, trois rats de bibliothèque, apprennent dans des circonstances macabres l’existence d’un plan diabolique de contrôle du monde.
Ils n’y croient pas, s’interrogent, fantasment, le triturent, l’interprètent, à outrance d’apprentis sorciers et… la réalité rejoint la mystification.

Semaine 20: Vernon Subutex 1, de Virginie Despentes

Vernon Subutex, de Virginie Despentes
Tome 1 de la trilogie Vernon Subutex
Éditions Grasset & Fasquelle, 2015

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Couv Vernon blog20

Hexagone désenchanté

Le fantastique défilé de personnages divers, variés, hauts en relief, et interconnectés, que Virginie Despentes croque avec un sens efficace de la description lapidaire et de l’enchaînement pittoresque des circonstances individuelles, est le point fort de ce roman qui, pour moi, a aussitôt résonné comme un volume contemporain à ajouter à ceux de La Comédie humaine de Balzac.
Comme l’auteur des Illusions perdues et de Splendeurs et misères des courtisanes, Virginie Despentes brosse un état des lieux de la société occidentale, notamment française, du 21e siècle, avec cette économie de moyens qui focalise sur des pans humains et sociaux précis, forcément restreints, comme dans toute œuvre romanesque où l’énergie du rythme et la percussion des métaphores priment sur la contemplation des détails et des nuances.

Ce point fort que je viens de souligner réside dans les changements de masques d’une narration qui parraine un personnage, un moment, puis en parraine un autre, le moment suivant, et un nouveau, le moment d’après, et ainsi de suite, familiarisant ainsi le lecteur avec un nouveau personnage, pour nous en donner ensuite l’image selon le point de vue d’autres nouveaux personnages que nous découvrons au fil de la succession des séquences.
Cette technique narrative, systématisée dans le roman, assure le lien entre les différentes parties et contribue à relancer et maintenir l’intérêt du lecteur qui y découvre à chaque fois des caractères et des comportements aussi pittoresques et farfelus, extraordinaires et émouvants, les uns que les autres, mais qui tous, ou la plupart, partagent un point commun : être des quadras ou des quinquas qui ont vécu une jeunesse débridée, dans le sillage de laquelle certains barbotent encore.

Et, entre tous ces personnages, et autour et le long d’eux, il y a Vernon Subutex, ex-disquaire, qui traîne sa dégaine et sa débine, loser pathétique magnifié, que Virginie Despentes (ex-Vernon Subutex sur Facebook, et également ex-disquaire) réussit à entourer d’une aura de grâce et d’angélisme désespérés.
Vernon Subutex, un drôle de loustic pacifique, tendre et tombeur impénitent de filles, quadra aux yeux bleus irrésistibles, laissé en rade par la numérisation du vinyle, mentor musical de toute une génération de beatniks-rockers-punks des années 70 qui lui doivent leur culture rock et underground – et, comme pour feu Alex Bleach, celui de la bande qui deviendra star, leur vocation sur la scène –, actuellement déclassé, inadapté social et existentiel qui ne parvient pas à réintégrer le marché du travail, et qui se clochardisera par la force des circonstances – notamment des morts successives dans les rangs d’amis – ainsi que par une complaisance dans l’impuissance et la fatalité.

Autant qu’un rythme soutenu dans la découverte et l’exploration de psychés et de vécus divers et intenses, c’est un crescendo de charge émotionnelle, s’installant et s’amplifiant lentement et sans faille, que ce récit dégage, page après page.
Quand on s’en rend compte, on ne peut que se voir avouer – avec un grand plaisir – que Virginie Despentes assume brillamment sa condition d’écrivain. De grand écrivain.
Et on pense à Leos Carax.
© Johnny Karlitch, 52 romans par an, semaine 20 : lundi 16 au dimanche 22 février 2015.

 

Extraits-pour-mettre-l’eau-à-la-bouche

Kiko trader-philosophe de la loi du plus fort, qui a remisé dans les bas-fonds de sa conscience les questions sempiternelles : Qui je suis ? D’où je viens ? Pourquoi j’existe ?, etc. : « Mais posez-vous les bonnes questions : Qui vend les programmes ? Voilà les maîtres du monde. Demande-toi ce que fabrique Google, au lieu de pleurer que tu ne comprends plus rien à l’industrie. Douze trains de retard, collègue. Qui invente les logarithmes, c’est la seule question valable. Les gens d’en bas ont peur de la montée de l’extrême droite. Ça ne changera rien pour les marchés. Ceux-là ou d’autres, on ne sent jamais la différence. On ne reviendra plus jamais en arrière. (…) Ils en sont encore à défendre l’école ou la Sécurité sociale. Les attardés. Ils ont besoin de lire pendant leur temps libre, les chômeurs ? Il touche de l’argent quand il n’en produit pas, lui ? C’est terminé, le vieux monde. Qu’est-ce qu’on a besoin d’éduquer des gens dont on n’a plus besoin sur le marché de l’emploi ? La prochaine fois qu’on fera appel aux peuples d’Europe, ce sera pour la guerre. Personne n’a besoin d’apprendre la littérature et les maths pour la guerre. Voilà ce qui pourrait faire redémarrer l’économie. Une guerre. »

Aïcha, jeune fille qui assume sa foi pour ne pas se dégrader ni sombrer dans l’obscurantisme : « La France avait fait croire à son père que s’il embrassait sa culture universelle, elle lui ouvrirait grand les bras, comme à n’importe lequel de ces enfants. Belles promesses hypocrites, mais les Arabes diplômés sont restés les bougnoules de la République et on les a tenus, pudiquement, à l’entrée des grandes institutions. Rien n’est plus intolérable pour une fille que de voir qu’on a trompé son père – sauf, peut-être, de découvrir qu’il y a cru. On avait floué son père. On lui avait fait croire que dans la République c’est au mérite que ça se joue, qu’on récompense l’excellence, on lui avait fait croire qu’en laïcité tous les hommes étaient égaux. Pour lui claquer les portes, une à une, au visage, en lui interdisant de se plaindre. Pas de communautarisme, ici. Mais le moment vient toujours où il faut écrire son prénom – ce contre-sésame (…) Ils disaient intégrez-vous et à ceux qui cherchaient à le faire ils disaient mais vous voyez bien que vous n’êtes pas des nôtres. »

Laurent, producteur de cinéma : « Laurent a beaucoup travaillé sur lui-même. Il sait pourquoi il fait ce métier. Il a cinquante ans. Il est au clair avec lui-même. Il aime le pouvoir. Il a passé l’âge de se raconter des salades. Il a du flair, il sait miser sur les projets gagnants, il sait faire un beau montage financier, il a du réseau, il est obstiné, il est dur en négociation. Ce qu’il cherche, c’est le succès. Il aime l’effervescence qui l’accompagne. (…) Il veut saisir la sensation de puissance avec la même intensité qu’il sent la morsure de l’échec quand il y est confronté. Mais il aime perdre, aussi, mordre la poussière et sentir la rage l’animer, une détermination sans faille à prendre sa revanche. Tant qu’on n’exerce pas le pouvoir, on n’a pas idée de ce que c’est. On pense que c’est s’asseoir à son bureau, donner des ordres, ne jamais être contrarié. On imagine que c’est une facilité. Au contraire, plus on s’approche du sommet, plus la lutte est rude. Plus on monte, plus les concessions coûtent. Et plus on doit en faire. Avoir du pouvoir, c’est garder le sourire quand on se fait casser les côtes par plus puissant que soi. »

La Hyène : « On a vite su, dans Paris village, que cette fille pouvait dépanner. On l’invite à prendre un café, discrètement, dans des bars où on n’a pas l’habitude d’aller et où on ne craint pas d’être vu. Et on lui demande de déboîter un concurrent, un ami, un adversaire. Pour deux cents euros, elle casse une jambe virtuelle, pour le double, elle endommage une web réputation, et si on a le budget elle peut littéralement pourrir la vie de son prochain. Internet est l’instrument de la délation anonyme, de la fumée sans feu et du bruit qui court sans qu’on comprenne d’où il vient. »

Vernon, après la mort d’un ami de plus : « Disparu. Encore un. Le corps de Vernon se raidit, quelque chose gronde, en lui, qui le fait paniquer. La chienne pose sa tête sur sa main, d’une façon si délicate qu’il reste un moment interdit, sans oser bouger. Chaque souvenir est piégé. Une couverture qu’il avait gardée bien tirée sur l’angoisse glisse – la peau est mise en contact. Sa bulle était étanche, rassurante et bien équipée. Il vivait au formol, dans un monde qui s’est écroulé – accroché à des gens qui ne sont plus là. Il pourrait traverser la planète, fumer des plantes rares, écouter des shamans, résoudre des énigmes, étudier les étoiles – les morts ne sont plus là. Ni rien de ce qui a disparu. Vernon gémit. Il est surpris lui-même du son qu’il produit. La chienne se dresse sur ses pattes arrière, et entreprend, avec une frénésie inquiète, de lui lécher les yeux. Il essaie de la repousser mais elle ne se laisse pas faire. La seule créature vivante se préoccupant de sa détresse est une chienne, il essaye de se faire encore un peu plus de mal avec cette idée mais sa drôle de tête lui arrache un sourire. Colette a trop une gueule de clown. Elle saute du canapé et se précipite à la porte, trépigne devant sa laisse en le regardant, comme si elle lui proposait un plan dément, ‘‘vas-y sors-moi tu vas voir on va s’éclater’’. »

Mécanismes de survie

Nox Illuminata 03 © Johnny Karlitch

 

Et que dire devant une telle illustration de l’incommunicabilité: «Si la silhouette avait parlé, si je lui avais laissé la parole, si je l’avais écoutée, elle aurait dit, elle aurait pu dire, elle a peut-être dit, je n’ai pas entendu ce qu’elle a dit, je ne sais pas si elle a dit»?

https://52romansparan.wordpress.com/2014/11/09/mecanismes-de-survie-en-milieu-hostile-olivia-rosenthal/

Photo: Nox Illuminata 03 © Johnny Karlitch

Désorientés

6 NCPF ©Johnny Karlitch

 

«Nous étions l’ébauche de l’avenir, mais l’avenir sera resté à l’état d’ébauche. Chacun de nous allait se laisser reconduire, sous bonne garde, dans l’enclos de sa foi obligée. Nous nous proclamions voltairiens, camusiens, sartriens, nietzschéens ou surréalistes, nous sommes redevenus chrétiens, musulmans ou juifs…»

Photo © Johnny Karlitch

https://52romansparan.wordpress.com/2014/10/19/les-desorientes-amin-maalouf/

La machination de Harriet Burden (1940-2004)

Siri Hustvedt

 

Harriet Burden aurait-elle dû se grimer en homme ? Non, elle avait passé l’âge et, en tout cas, n’avait « jamais eu de pénis » : « Mais cela m’intéressait-il d’expérimenter avec mon propre corps, de sangler mes doudounes et de rembourrer mon pantalon ? Avais-je envie de vivre comme un homme ? Non. Ce qui m’intéressait, c’étaient les perceptions et leur mutabilité, le fait que nous voyons surtout ce que nous nous attendons à voir. »
https://52romansparan.wordpress.com/2015/02/08/un-monde-flamboyant-siri-hustvedt/

Semaine 19: Un Monde flamboyant, de Siri Hustvedt

Un monde flamboyant, de Siri Hustvedt

(traduit de l’américain par Christine Le Bœuf)

Editions Actes Sud, 2014

http://sirihustvedt.net

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Couv MondeFlamboyant blog19

 

La machination de Harriet Burden (1940-2004)

 
Siri Hustvedt… Selon moi, Siri Hustvedt est une penseuse interdisciplinaire, dont le moyen d’expression majeur est la fiction romanesque. Poétesse, essayiste, et, bien sûr, romancière, elle déploie une activité personnelle intense et méthodique d’exploratrice, de chercheuse autodidacte (admise dans leurs cercles par les spécialistes) en psychanalyse, neurosciences, esthétique, histoire de l’art, philosophie, phénoménologie, épistémologie… ; bref, elle impressionne, et je n’entends pas cela par son CV mais simplement quand on la lit, dans les différents ‘‘genres’’ au travers desquels elle s’exprime, ou quand on l’écoute, dans ses différentes interventions : conférences, ateliers, interviews…, visibles sur YouTube.
 
Un Monde flamboyant est une anthologie posthume d’articles, d’entretiens et d’extraits des carnets de l’artiste visuelle Harriet Burden – ‘‘Harry’’ pour les intimes –, un recueil de voix, qui aurait pu s’intituler « Voix plurielles et visions multiples » (titre d’un essai de Richard Brickman, p. 11).
Il y a des pages brillantes dans Un Monde flamboyant, qui ‘‘divertissent’’ le lecteur par leurs tonalités différentes, leurs registres de langue différents, par les expressivités variées des divers interlocuteurs de cette ‘‘table ronde’’ fictionnelle autour d’un même sujet, qui n’en accueille jamais plus d’un à la fois, et qui y prennent la parole, et la reprennent parfois, au cours de 45 périodes où 19 personnages, et autant de subjectivités, interviennent avec leurs témoignages, leurs analyses, leurs critiques, leurs commentaires…, sans oublier – note ludique de ce roman présenté (structuré) comme un essai – les notes subpaginales, vraies ou fictives.
Mais, et encore, il y a également – superbe bonus – une ‘‘exposition’’ dans ce roman, carrément une galerie visuelle : l’auteure présente les créations de Harriet Burden (qui sont de l’ordre de l’installation) dans des descriptions vives et nettes qui font voyager le lecteur dans le mental codé de l’artiste, de Vénus poupée géante, affichant « l’Histoire de la pensée occidentale » sur son corps, en boîtes et « chambres de suffocation » habités de personnages qui regardent par des fenêtres… Toutes ces descriptions d’œuvres artistiques manifestent combien Siri Hustvedt, cet orfèvre de la machination verbale, est fascinée par l’art visuel.
Kaléidoscope mental, le texte ainsi morcelé, compartimenté, se laisse déchiffrer comme un puzzle en voie de montage. Bien que le lecteur, une fois la lecture terminée, n’ait pas nécessairement l’impression apaisante d’avoir pu reconstituer ce puzzle – qui est, en fait et obsessivement, celui de la réalité intérieure de Harriet Burden – dans sa totalité.
 
Qui était donc Harriet Burden, « jolie laide » à la Modigliani, 1 m 88, plus de 55 ans à l’époque, long visage sans grâce, forte poitrine, super bien roulée ? L’une de ces ‘‘tares’’ était d’être une intellectuelle avec une culture hors norme. Son immense érudition éclectique irritait-elle, rebutait-elle certains critiques ? Car ces derniers « aiment avoir l’impression de dominer l’œuvre d’art. Si elle les intrigue ou les intimide, il est plus que probable qu’ils la dénigreront ».
Une autre tare, pour ne pas dire malédiction, à introduire aussi dans l’équation, c’est la question du sexe : « Il a souvent fallu plus de temps aux femmes qu’aux hommes pour prendre pied dans le monde de l’art », ou, mieux : « Toutes les entreprises intellectuelles et artistiques (…) reçoivent un meilleur accueil dans l’esprit de la foule lorsque la foule sait qu’elle peut derrière l’œuvre ou le canular grandioses, distinguer quelque part une queue et une paire de couilles. »
Les artistes femmes ne sont reconnues que très tard dans leur carrière, comme par exemple Alice Neel et Louise Bourgeois, qui n’ont percé qu’après leur 70 ans ; ou alors qu’après leur mort, telles Joan Mitchell et Eva Hesse, dont la place et l’influence n’ont été reconnues à leurs justes dimensions que posthumément.
Et pour mieux enfoncer le clou, « bien que le nombre d’artistes femmes ait explosé, le fait que les galeries new-yorkaises exposent nettement moins de femmes que d’hommes n’est pas un secret », et cela – statistique notoire – malgré le fait que « près de la moitié de ces mêmes galeries est gérée par des femmes ». Les musées exposent surtout des hommes, les revues parlent surtout des hommes, et « presque sans exception, l’art des hommes atteint des prix beaucoup plus élevés que l’art des femmes », lesquelles Harriet définit comme étant des « escamotées ».
 
Voilà pourquoi, « dans le courant des années 1990, elle avait entrepris une expérience qu’elle mit cinq ans à mener à son terme. Selon Brickman, obscur universitaire intraçable qui enseigne l’esthétique, Burden fit jouer à trois hommes le rôle de prête-nom, de pseudos, de « masques », pour son propre travail créatif. Trois expositions en solo dans trois galeries new-yorkaises, attribuées à Anton Tish (1999), à Phineas Q. Eldridge et à l’artiste connu sous son seul prénom, Rune (2003), avaient en réalité Burden pour auteur. Elle avait intitulé le projet dans son ensemble Masquages, et déclaré que son propos ne consistait pas seulement à mettre en évidence le préjugé antiféministe du monde de l’art, mais aussi à révéler les rouages complexes de la perception humaine et la façon dont des notions inconscientes de genre, de race et de célébrité influencent la compréhension que peut avoir le public d’une œuvre d’art donnée ».
Et Brickman attribue aussi ces propos à Harriet Burden : « Chaque artiste-masque devient pour Burden une ‘‘personnalité poétisée’’ (l’expression est de Kierkegaard), l’élaboration visuelle d’une ‘‘entité hermaphrodite’’ dont on ne peut dire qu’elle est la sienne ni celle du masque, mais qui relève ‘‘d’une réalité confondue créée entre eux’’. »
 
Harriet Burden aurait-elle dû se grimer en homme ? Non, elle avait passé l’âge et, en tout cas, n’avait « jamais eu de pénis » : « Mais cela m’intéressait-il d’expérimenter avec mon propre corps, de sangler mes doudounes et de rembourrer mon pantalon ? Avais-je envie de vivre comme un homme ? Non. Ce qui m’intéressait, c’étaient les perceptions et leur mutabilité, le fait que nous voyons surtout ce que nous nous attendons à voir. »
Alors, elle va prendre le chemin des « communications indirectes » de Kierkegaard, faire des « excursions artistiques » sous des pseudonymes, s’amuser avec le processus de la perception de l’œuvre d’art dans le monde et le marché de l’art, en arborant des « masques » au travers de doubles, de doublures.
Pourtant, ce qui deviendrait par la suite sa démarche ludique et cynique d’artiste masquée, célèbre et inconnue, n’est pas encore défini dans sa tête. Elle va s’essayer dans des tentatives qui la font jubiler de plaisir anticipé à l’idée de berner ceux qui se prennent pour des éclairés : « Sœren Kierkegaard n’avait-il pas, sous le pseudonyme de Notabene, écrit une série de préfaces que ne suivait aucun texte ? Et si j’inventais un artiste qui n’était que critique d’art, que transcription de catalogue, et pas d’œuvre ? Combien d’artistes, après tout, avaient été catapultés dans l’importance par les sornettes rédigées par ces pisse-copie qui avaient acquis le tour linguistique ? Ah, écriture ! L’artiste devrait être un jeune homme, un enfant terrible dont le vide engendre des pages et des pages et des pages de texte. Oh, quel plaisir ! »
Cependant, trop lucide pour s’engager dans cette voie sans issue, elle, qui avoue désirer se « venger des crétins, des imbéciles et des sots » et qui s’en veut de s’être morfondue dans « un isolement intellectuel continu et douloureux » parce qu’elle s’est toujours sentie « incomprise », va donc exposer son œuvre, via ses masques, via un « corps-de-vingt-quatre-ans-avec-queue » (dit-elle à propos de l’un d’eux, Anton Tish) et elle mystifierait « ces gens-là » qui l’avaient persécutée ou ignorée et qui, un jour, allait le regretter : « Toutes les idées de vengeance naissent de la douleur de se sentir impuissant. Je souffre devient tu vas souffrir. Et, soyons honnêtes : la vengeance est revigorante. Elle nous donne un but et nous anime, et elle annule le chagrin car elle détourne l’émotion vers l’extérieur. Dans le chagrin, nous nous effondrons. Dans la revanche, nous nous reconstituons en une arme unique visant une cible. Si destructrice qu’elle soit à long terme, elle remplit provisoirement une fonction utile. »
L’auteure de cette réflexion sur la relative valeur thérapeutique de la vengeance, Rachel Briefman, psychologue et amie de Harriet, dira que « son idée ne consistait pas simplement à exposer ceux qui étaient tombés dans son piège, mais à étudier la dynamique complexe de la perception proprement dite, de la manière dont nous créons ce que nous voyons, afin d’obliger les gens à examiner la façon personnelle de regarder et de démonter leur présomption ».
 
Cette expérience sera à double tranchant, avec des répercussions déstabilisantes sur les deux parties. Par exemple, le jeune Anton Tish, son premier masque, deviendra complètement inhibé, castré, sous l’effet de la complexe nébuleuse psycho-intellectuelle de son mentor, qui a envahi son crâne. Il ne pourra plus travailler à son œuvre personnelle et crachera de ressentiment à la face de Harriet que sa contribution à lui est « énorme » puisque « la célébrité, ce n’est pas ce qu’on fait ; c’est être vu. C’est occuper la scène » et que ses œuvres à elle, exposées, n’existent donc que parce que le public l’a identifié, lui, Anton Tish, comme étant leur auteur. Le doute taraudera alors Harriet : « Peut-être que personne n’avait aimé ses boîtes. Peut-être les boîtes ne s’étaient-elles vendues que parce qu’Anton Tish était supposé les avoir faites. » Elle qui s’apprêtait à revendiquer publiquement son œuvre, à dévoiler sa manipulation, va décider d’attendre ; et elle se lancera dans une nouvelle expérience avec un nouveau masque (jeune métis gay) puis un troisième (jeune artiste fatal)…
 
La place de Harriet Burden, l’artiste, dans le monde de l’art, et sa perception par les ‘‘spécialistes’’, critiques, galeristes, etc., pourrait être rendue avec assez d’exactitude objective par les propos de la critique d’art Rosemary Lerner. Celle-ci n’a pas recours à la simplification qui tend à présenter tel ou tel artiste soit comme un héros tragique, soit comme une victime ou un génie. Selon elle, Harriet n’était pas du tout obscure ou ignorée. Elle avait cinq expos à son actif dans les années 1970, et plusieurs critiques, dont Lerner, avaient favorablement commenté sa production. Et même si ses deux galeristes-marchands d’art ne l’ont pas soutenue jusqu’au bout, cela n’est pas exceptionnel mais « place seulement Harriet Burden dans la catégorie des nombreux artistes visuels éminents, hommes et femmes, qui furent respectés par les autres artistes, envers qui la critique fut partagée et dont l’œuvre n’attira pas les gros collectionneurs ».
D’ailleurs, l’intéressée elle-même ne pensait pas « qu’il y ait eu complot contre elle. Il y a beaucoup d’inconscient dans le préjugé. Ce qui affleure à la surface, c’est une aversion non identifiée, que l’on justifie alors de quelque façon rationnelle. Être ignoré, c’est peut-être pire : cette expression d’ennui dans le regard de l’autre, cette assurance que rien de ce qui vient de soi ne peut présenter le moindre intérêt ».
 
Ce commentaire introductif à Un Monde flamboyant, avec ce qu’il suggère des enjeux narratifs et philosophiques de ce roman ambitieux, qui brille des mille éclats de l’intellect créatif qui transcende la notion de sexe appliquée à nos fonctions et capacités cognitives, devrait suffire à mettre l’eau au cortex de n’importe quel lecteur assez intelligent pour désirer frotter son front contre celui de l’auteure et en voir jaillir des étincelles.
Je ne saurai donc aucunement ne serait-ce que même lancer une insinuation sur la manière dont ce récit aborde sa résolution, centrée sur l’aura pérenne de l’œuvre artistique.
J’ajoute simplement que Siri Hustvedt invite son lecteur à jouer avec les perceptions, qu’elle déconstruit l’axiome binaire qui identifie féminité avec passion et masculinité avec intellect, en montrant un personnage féminin qui « peut voler, intellectuellement, comme les hommes », que le titre Un Monde flamboyant vient de Margaret Cavendish, philosophe et dramaturge du 17e siècle, à la pensée de laquelle Siri Hustvedt nous introduit, moins par la présentation de ses écrits que par la transposition dans la narration de leur caractère dialogique, qu’il est question d’aveux en palimpseste (excitant stratagème !), de « cécité inattentionnelle », et que mémoire et imagination sont incestueusement liées, que Siri Hustvedt, selon Harriet Burden, est une « obscure romancière et essayiste », que la théorie du genre a de beaux jours de prosélytisme devant elle, que le « moi hermaphrodite » est le résultat d’une conjuration binaire, que la fracture entre le biologique et l’artificiel se consume, que Penelope sera toujours matée par Ulysse et qu’à tant voguer un vaisseau finit par se briser…
 
Je conclus avec cette réflexion de Harriet devant le miroir : « J’oubliais que j’avais des rides, des seins nécessitant un soutien-gorge costaud et un ventre d’âge mûr, proéminent comme un melon. Une telle amnésie est notre phénoménologie du quotidien – nous ne nous voyons pas – et ce que nous voyons devient nous pendant que nous le regardons. »
Et en guise de conclusion, que j’ai voulue digressive, je dois dire ceci : Christine Le Bœuf, traductrice perspicace, pénétrante, créative et passionnée d’Un Monde flamboyant, a fait un travail remarquable.
© Johnny Karlitch, 52 romans par an, semaine 19 : lundi 9 au dimanche 15 février 2015.

Semaine 18: Mes romans culte : Le Voyage en Orient de Hermann Hesse

(En alternance avec les parutions récentes, de temps en temps, mes romans compagnons !)

Le Voyage en Orient, de Hermann Hesse (1932)

(traduction de l’allemand par Jean Lambert)

Éditions Calmann-Levy, 1948

http://www.calmann-levy.fr

Couv Voyage Orient18

 

« Nous nous dirigeons toujours vers la maison »

Un jour, des êtres enthousiastes, qui croyaient en quelque chose qui les dépasse, mais en même temps croyaient en quelque chose de singulier en eux, qui les avait transportés, totalement au-delà d’eux-mêmes et en eux-mêmes, dans leur enfance et leur jeunesse, ont entrepris un voyage magique sur des sentiers de rêve, de musique et de poésie, dans un itinéraire qui défrichait des mondes parallèles au monde du connu : « Sans doute m’étais-je joint à un pèlerinage vers l’Orient, un pèlerinage précis et unique à en juger selon les apparences – mais en réalité, dans un sens supérieur et authentique, ce convoi à destination de l’Orient n’était pas simplement le mien, ni simplement celui de ce moment précis, ce flot de croyants et de fidèles s’écoulait vers l’Est, vers le berceau de la lumière, sans interruption ni répit, il était éternellement en marche à travers les siècles, en direction de la lumière et du miracle, et chacun de nous, chacun de nos groupes, et notre troupe entière et sa vaste progression, tout cela n’était qu’une vague dans le flot éternel des âmes, dans l’éternel effort des esprits pour approcher de la clarté, de la patrie. Cette découverte me traversa comme un rayon, et au même instant un mot reprit vie dans mon cœur, un mot que j’avais appris au cours de mon année de noviciat et qui m’avait toujours étrangement plu, sans que je l’eusse pourtant vraiment compris, le mot du poète Novalis : ‘‘Vers quoi nous dirigeons-nous ? Vers la maison.’’ »

Dans ce récit, bref et intense comme un poème enchanté, halluciné et désespéré, il y a un « Ordre », des « Supérieurs », un « Secret », un « Serment », toutes choses dont la sémantique m’est détestable. Le monde venait (les années 1930) de s’extirper d’une guerre mondiale, et dans l’Allemagne qui cherchait à recouvrer sa grandeur, un ordre, des serments, une hiérarchie… se mettaient aussi progressivement en place, qui aboutiraient à l’émergence de ‘‘l’Empire nazi’’. Mais cet « Ordre » dont parle le récit de Hesse est plutôt un joyeux désordre, un jeu émancipé, qui transcende le concept doctrinaire, monarchiste, fascisant ou bourgeois de l’ordre : « Car nul n’était accepté s’il n’était mû par des motifs particuliers, et chacun de nous, tout en semblant poursuivre des idéaux et des buts communs et combattre sous une bannière commune, puisait sa force la plus intime et sa suprême consolation dans le rêve d’enfant singulier et un peu fou qu’il portait au fond de son cœur. » Celui-ci, « chercheur de trésors, n’avait rien d’autre dans l’esprit que la conquête d’un trésor suprême qu’il appelait ‘‘Tao’’ ; celui-là « s’était mis en tête de s’emparer d’un certain serpent auquel il attribuait une puissance magique et qu’il nommait Kundalini » ; quant au narrateur, qui n’a « d’autre métier que de jouer du violon et de lire des contes », son but est « de voir la belle princesse Fatma et, si possible, de conquérir son amour ». Voilà pourquoi un « camarade », qui, influencé par un ancien maître, se dédira, criant « qu’il en avait assez de cette croisade de fous », peut abandonner le voyage sans qu’on le retienne, et sans qu’on craigne qu’il trahisse le « Secret ». Car, s’il avait été vraiment pénétré du secret, il n’aurait jamais renié le voyage. Le secret, vous voyez, n’en est pas un car il est en chacun. On ne nous le dit pas, ne nous le confie pas, nous le savons depuis toujours. Et si celui qui a quitté le voyage, s’en repent et cherche à retrouver ses compagnons, il ne le pourrait plus. Il pourrait même les croiser, il ne les reconnaîtrait pas. Car ils allaient comme dans une dimension parallèle, dirait un fan de SF et de physique quantique : « Ce sera une joie pour nous s’il nous retrouve. Nous ne pouvons rien faire pour l’y aider. Par sa faute, il lui sera difficile de retrouver la foi, il ne pourra, j’en ai peur, ni nous voir ni nous reconnaître, même si nous passons tout près de lui. Il est devenu aveugle. Le repentir seul ne sert à rien, on ne peut acheter la grâce par le repentir, on ne peut pas l’acheter du tout. Il en est allé déjà pour beaucoup, des hommes grands et célèbres ont connu le destin de ce garçon. Une fois, dans leur jeunesse, la lumière a lui pour eux, ils ont été voyants et ont suivi l’étoile, mais alors sont venues la raison et la moquerie du monde, alors est venue la pusillanimité, alors sont venus les échecs apparents, la fatigue et la désillusion, et ils se sont de nouveau perdus, ils sont redevenus aveugles. »

Ce voyage ne s’accomplit pas « seulement à travers l’espace mais aussi à travers le temps » : « Nous marchions vers l’Orient, mais nous traversions aussi le Moyen Âge ou l’âge d’or, nous parcourions l’Italie ou la Suisse, mais nous campions aussi parfois au milieu du Xe siècle et logions chez les patriarches ou chez les fées. » À certaines bornes du récit, le lecteur pourrait soupçonner que Hermann Hesse est englué dans des prises de position partisanes, bornées, ou par exemple dans un point de vue occidental et chrétien, lorsqu’on lit que l’un des groupes innombrables participant au voyage « avait entrepris de libérer des mains des Maures nos frères prisonniers en Afrique et la princesse Isabelle ». Mais, aussitôt appris que la bible de ces libérateurs « était le livre des exploits de Don Quichotte », alors, la vraie teneur de la pensée de l’auteur du Loup des steppes et de Siddhârta apparaît. Pas la Bible… ni le Coran, ni la Torah, ni le Vedanta, etc., mais… un roman, une fiction. D’ailleurs, dans la relation féerique de la Fête à Bremgarten, où se trouvaient aussi des artistes, des poètes, des peintres, des musiciens…, ceux-ci n’apparaissent pas aussi réels, aussi denses de vérité intérieure que leurs propres personnages, leurs créatures fictionnelles, qui s’étaient joints à la fête ! Même « Pablo était assis là (le Pablo musicien du Loup des steppes), sa flûte aux doigts, dans une charmante innocence et tout heureux de vivre, mais son poète (Hermann Hesse), pareil à une ombre, à demi éclairé par la lune, se glissait sur la rive et cherchait la solitude ».

« Car notre but n’était pas simplement l’Orient, ou plutôt : notre Orient n’était pas seulement un pays et quelque chose de géographique, c’était la patrie et la jeunesse de l’âme, il était partout et nulle part, c’était la synthèse de tous les temps (…) Car mon bonheur était réellement fait du même secret que le bonheur des songes, il était fait de la liberté de vivre en même temps tout ce qui fut jamais imaginable, de substituer en jouant le monde intérieur au monde extérieur, de déplacer le temps et l’espace comme des portes à glissière. » Hélas, un jour – qui l’aurait pensé ! – le cercle magique s’est rompu, et les compagnons se sont dispersés sans vraiment s’en rendre compte, retournant « s’égarer dans la morne brousse d’une banalité quotidienne, comme des fonctionnaires et des garçons de boutique », dégrisés, désenchantés. Et dans la mémoire populaire, du souvenir de cette grandiose épopée ne restera que l’impression du naufrage d’une secte d’extravagants illuminés.

Le narrateur n’a plus son violon, il l’a vendu ; il aurait pu tout aussi bien le fracasser contre un mur ou le brûler comme le font certains peintres avec leurs toiles. Voilà à quel stade il en est au début du Voyage en Orient. Et pour revivre ces jours heureux, pour s’expliquer les raisons de leur extinction, il va tenter de raconter cette fantastique aventure vécue il y a de si lointaines années. Il sait que cela ne sera pas facile, la grande partie de ses souvenirs s’étant depuis estompée dans l’affliction, l’adversité, le découragement, la maladie… Mais il se rattache à ce fil ténu qui lui semble d’or lorsque, plus qu’une image, il perçoit en lui un écho de son état d’âme d’alors, une fugace sensation de l’émerveillement, de l’exaltation d’autrefois. Oui, il recommencera dix fois, cent fois, mille s’il le faut, mais il doit pouvoir raconter ce voyage, il le doit, il ne lui reste plus que ça ! Il doit faire comme cet ami de jeunesse devenu journaliste, qui a rédigé un ouvrage sur son expérience de la Première Guerre mondiale, et qui lui dit que ni son livre, ni plein de livres beaucoup plus détaillés que le sien ne peuvent rendre compte de la guerre à quelqu’un qui ne l’a pas vécue, et que s’il a pu malgré tout écrire sur sa guerre, c’était qu’il devait le faire, pour ne pas sombrer dans le désespoir.

Et lui revient à la mémoire du cœur l’image de Léo, le domestique volontaire du voyage « qui savait beaucoup de choses », Léo le serviteur « toujours chantant ou sifflant », Léo qui « pouvait apprivoiser les oiseaux et attirer les papillons », Léo dont le but était « d’apprendre le langage des oiseaux d’après la clef de Salomon ». Et, il s’en souvient maintenant, c’est lorsque Léo avait disparu au cœur de la dangereuse gorge de Morbio Inferiore que le voyage avait entamé sa lente mais inexorable sortie de route. Le souvenir de Léo l’obsède. Qui était vraiment ce serviteur apparent mais qui, en examinant bien des années plus tard toute l’affaire sous un autre angle, acquérait maintenant la dimension de pierre angulaire de l’extraordinaire aventure ?

Après le récit premier de l’ivresse enchanteresse, de la certitude d’atteindre tous les possibles, commence la narration d’une lamentation, d’une désespérance. D’autant que l’ex-pèlerin a retrouvé Léo et que ce dernier ne semble pas le reconnaître. Fiévreusement, il lui écrira une longue lettre. La réponse viendra… Il doit comparaître devant le Siège Suprême de… l’Ordre. Chef d’accusation du plaignant et accusé H. H. (ce sont les initiales du narrateur) : « Plainte contre soi-même d’un frère déserteur. » Tout devient clair : l’Ordre a existé et existera toujours ; ce n’est pas le voyage en Orient qui a fait naufrage, mais ses pèlerins ; c’était lui qui avait déserté sans le savoir.

La sentence sera terrible. Sera-t-il prêt à consulter lui-même les renseignements des archives sur son propre compte ? Comment réagira-t-il en apprenant ce qu’il s’était réellement passé à Morbio Inferiore, là où fut initiée leur débâcle après la disparition de Léo ? Aura-t-il toujours la prétention de détenir une connaissance véridique de ces événements quand il connaîtra les versions différentes et contradictoires que d’autres, présents à ces événements, en ont faites ? Quelle est la signification de cette figurine de bois ou de cire à double visage qu’il découvre dans la niche de ses archives ?

Le narrateur a tout compris. Il est l’autre, qui le prolonge et le dépasse. Il peut enfin se détendre. Et le lecteur, aussi, gardant en lui la lueur de la résolution sublime d’un récit alchimique qui aura réussi à lui ébranler l’âme et l’esprit dans un voyage intérieur vers l’Est. Quant à moi, je vous renvoie quelque 70 pages en arrière, pour retranscrire une petite conversation entre Léo le serviteur et notre violoniste : « Je demandai au serviteur Léo comment il se faisait que les artistes ne parussent parfois que des moitiés d’hommes, tandis que leurs créatures semblaient si incontestablement vivantes ? Léo me regarda, surpris de ma question. Puis, se débarrassant du chien qu’il portait sur le bras, il dit : – Chez les mères, c’est la même chose. Lorsqu’elles ont mis au monde leurs enfants et leur ont donné leur lait, leur beauté et leur force, elles deviennent elles-mêmes inexistantes et personne ne se soucie plus d’elles (…) C’est la loi de la servitude. Ce qui veut vivre longtemps doit servir. »
© Johnny Karlitch, 52 romans par an, semaine 18 : lundi 2 au dimanche 8 février 2015.