Semaine 18: Mes romans culte : Le Voyage en Orient de Hermann Hesse

(En alternance avec les parutions récentes, de temps en temps, mes romans compagnons !)

Le Voyage en Orient, de Hermann Hesse (1932)

(traduction de l’allemand par Jean Lambert)

Éditions Calmann-Levy, 1948

http://www.calmann-levy.fr

Couv Voyage Orient18

 

« Nous nous dirigeons toujours vers la maison »

Un jour, des êtres enthousiastes, qui croyaient en quelque chose qui les dépasse, mais en même temps croyaient en quelque chose de singulier en eux, qui les avait transportés, totalement au-delà d’eux-mêmes et en eux-mêmes, dans leur enfance et leur jeunesse, ont entrepris un voyage magique sur des sentiers de rêve, de musique et de poésie, dans un itinéraire qui défrichait des mondes parallèles au monde du connu : « Sans doute m’étais-je joint à un pèlerinage vers l’Orient, un pèlerinage précis et unique à en juger selon les apparences – mais en réalité, dans un sens supérieur et authentique, ce convoi à destination de l’Orient n’était pas simplement le mien, ni simplement celui de ce moment précis, ce flot de croyants et de fidèles s’écoulait vers l’Est, vers le berceau de la lumière, sans interruption ni répit, il était éternellement en marche à travers les siècles, en direction de la lumière et du miracle, et chacun de nous, chacun de nos groupes, et notre troupe entière et sa vaste progression, tout cela n’était qu’une vague dans le flot éternel des âmes, dans l’éternel effort des esprits pour approcher de la clarté, de la patrie. Cette découverte me traversa comme un rayon, et au même instant un mot reprit vie dans mon cœur, un mot que j’avais appris au cours de mon année de noviciat et qui m’avait toujours étrangement plu, sans que je l’eusse pourtant vraiment compris, le mot du poète Novalis : ‘‘Vers quoi nous dirigeons-nous ? Vers la maison.’’ »

Dans ce récit, bref et intense comme un poème enchanté, halluciné et désespéré, il y a un « Ordre », des « Supérieurs », un « Secret », un « Serment », toutes choses dont la sémantique m’est détestable. Le monde venait (les années 1930) de s’extirper d’une guerre mondiale, et dans l’Allemagne qui cherchait à recouvrer sa grandeur, un ordre, des serments, une hiérarchie… se mettaient aussi progressivement en place, qui aboutiraient à l’émergence de ‘‘l’Empire nazi’’. Mais cet « Ordre » dont parle le récit de Hesse est plutôt un joyeux désordre, un jeu émancipé, qui transcende le concept doctrinaire, monarchiste, fascisant ou bourgeois de l’ordre : « Car nul n’était accepté s’il n’était mû par des motifs particuliers, et chacun de nous, tout en semblant poursuivre des idéaux et des buts communs et combattre sous une bannière commune, puisait sa force la plus intime et sa suprême consolation dans le rêve d’enfant singulier et un peu fou qu’il portait au fond de son cœur. » Celui-ci, « chercheur de trésors, n’avait rien d’autre dans l’esprit que la conquête d’un trésor suprême qu’il appelait ‘‘Tao’’ ; celui-là « s’était mis en tête de s’emparer d’un certain serpent auquel il attribuait une puissance magique et qu’il nommait Kundalini » ; quant au narrateur, qui n’a « d’autre métier que de jouer du violon et de lire des contes », son but est « de voir la belle princesse Fatma et, si possible, de conquérir son amour ». Voilà pourquoi un « camarade », qui, influencé par un ancien maître, se dédira, criant « qu’il en avait assez de cette croisade de fous », peut abandonner le voyage sans qu’on le retienne, et sans qu’on craigne qu’il trahisse le « Secret ». Car, s’il avait été vraiment pénétré du secret, il n’aurait jamais renié le voyage. Le secret, vous voyez, n’en est pas un car il est en chacun. On ne nous le dit pas, ne nous le confie pas, nous le savons depuis toujours. Et si celui qui a quitté le voyage, s’en repent et cherche à retrouver ses compagnons, il ne le pourrait plus. Il pourrait même les croiser, il ne les reconnaîtrait pas. Car ils allaient comme dans une dimension parallèle, dirait un fan de SF et de physique quantique : « Ce sera une joie pour nous s’il nous retrouve. Nous ne pouvons rien faire pour l’y aider. Par sa faute, il lui sera difficile de retrouver la foi, il ne pourra, j’en ai peur, ni nous voir ni nous reconnaître, même si nous passons tout près de lui. Il est devenu aveugle. Le repentir seul ne sert à rien, on ne peut acheter la grâce par le repentir, on ne peut pas l’acheter du tout. Il en est allé déjà pour beaucoup, des hommes grands et célèbres ont connu le destin de ce garçon. Une fois, dans leur jeunesse, la lumière a lui pour eux, ils ont été voyants et ont suivi l’étoile, mais alors sont venues la raison et la moquerie du monde, alors est venue la pusillanimité, alors sont venus les échecs apparents, la fatigue et la désillusion, et ils se sont de nouveau perdus, ils sont redevenus aveugles. »

Ce voyage ne s’accomplit pas « seulement à travers l’espace mais aussi à travers le temps » : « Nous marchions vers l’Orient, mais nous traversions aussi le Moyen Âge ou l’âge d’or, nous parcourions l’Italie ou la Suisse, mais nous campions aussi parfois au milieu du Xe siècle et logions chez les patriarches ou chez les fées. » À certaines bornes du récit, le lecteur pourrait soupçonner que Hermann Hesse est englué dans des prises de position partisanes, bornées, ou par exemple dans un point de vue occidental et chrétien, lorsqu’on lit que l’un des groupes innombrables participant au voyage « avait entrepris de libérer des mains des Maures nos frères prisonniers en Afrique et la princesse Isabelle ». Mais, aussitôt appris que la bible de ces libérateurs « était le livre des exploits de Don Quichotte », alors, la vraie teneur de la pensée de l’auteur du Loup des steppes et de Siddhârta apparaît. Pas la Bible… ni le Coran, ni la Torah, ni le Vedanta, etc., mais… un roman, une fiction. D’ailleurs, dans la relation féerique de la Fête à Bremgarten, où se trouvaient aussi des artistes, des poètes, des peintres, des musiciens…, ceux-ci n’apparaissent pas aussi réels, aussi denses de vérité intérieure que leurs propres personnages, leurs créatures fictionnelles, qui s’étaient joints à la fête ! Même « Pablo était assis là (le Pablo musicien du Loup des steppes), sa flûte aux doigts, dans une charmante innocence et tout heureux de vivre, mais son poète (Hermann Hesse), pareil à une ombre, à demi éclairé par la lune, se glissait sur la rive et cherchait la solitude ».

« Car notre but n’était pas simplement l’Orient, ou plutôt : notre Orient n’était pas seulement un pays et quelque chose de géographique, c’était la patrie et la jeunesse de l’âme, il était partout et nulle part, c’était la synthèse de tous les temps (…) Car mon bonheur était réellement fait du même secret que le bonheur des songes, il était fait de la liberté de vivre en même temps tout ce qui fut jamais imaginable, de substituer en jouant le monde intérieur au monde extérieur, de déplacer le temps et l’espace comme des portes à glissière. » Hélas, un jour – qui l’aurait pensé ! – le cercle magique s’est rompu, et les compagnons se sont dispersés sans vraiment s’en rendre compte, retournant « s’égarer dans la morne brousse d’une banalité quotidienne, comme des fonctionnaires et des garçons de boutique », dégrisés, désenchantés. Et dans la mémoire populaire, du souvenir de cette grandiose épopée ne restera que l’impression du naufrage d’une secte d’extravagants illuminés.

Le narrateur n’a plus son violon, il l’a vendu ; il aurait pu tout aussi bien le fracasser contre un mur ou le brûler comme le font certains peintres avec leurs toiles. Voilà à quel stade il en est au début du Voyage en Orient. Et pour revivre ces jours heureux, pour s’expliquer les raisons de leur extinction, il va tenter de raconter cette fantastique aventure vécue il y a de si lointaines années. Il sait que cela ne sera pas facile, la grande partie de ses souvenirs s’étant depuis estompée dans l’affliction, l’adversité, le découragement, la maladie… Mais il se rattache à ce fil ténu qui lui semble d’or lorsque, plus qu’une image, il perçoit en lui un écho de son état d’âme d’alors, une fugace sensation de l’émerveillement, de l’exaltation d’autrefois. Oui, il recommencera dix fois, cent fois, mille s’il le faut, mais il doit pouvoir raconter ce voyage, il le doit, il ne lui reste plus que ça ! Il doit faire comme cet ami de jeunesse devenu journaliste, qui a rédigé un ouvrage sur son expérience de la Première Guerre mondiale, et qui lui dit que ni son livre, ni plein de livres beaucoup plus détaillés que le sien ne peuvent rendre compte de la guerre à quelqu’un qui ne l’a pas vécue, et que s’il a pu malgré tout écrire sur sa guerre, c’était qu’il devait le faire, pour ne pas sombrer dans le désespoir.

Et lui revient à la mémoire du cœur l’image de Léo, le domestique volontaire du voyage « qui savait beaucoup de choses », Léo le serviteur « toujours chantant ou sifflant », Léo qui « pouvait apprivoiser les oiseaux et attirer les papillons », Léo dont le but était « d’apprendre le langage des oiseaux d’après la clef de Salomon ». Et, il s’en souvient maintenant, c’est lorsque Léo avait disparu au cœur de la dangereuse gorge de Morbio Inferiore que le voyage avait entamé sa lente mais inexorable sortie de route. Le souvenir de Léo l’obsède. Qui était vraiment ce serviteur apparent mais qui, en examinant bien des années plus tard toute l’affaire sous un autre angle, acquérait maintenant la dimension de pierre angulaire de l’extraordinaire aventure ?

Après le récit premier de l’ivresse enchanteresse, de la certitude d’atteindre tous les possibles, commence la narration d’une lamentation, d’une désespérance. D’autant que l’ex-pèlerin a retrouvé Léo et que ce dernier ne semble pas le reconnaître. Fiévreusement, il lui écrira une longue lettre. La réponse viendra… Il doit comparaître devant le Siège Suprême de… l’Ordre. Chef d’accusation du plaignant et accusé H. H. (ce sont les initiales du narrateur) : « Plainte contre soi-même d’un frère déserteur. » Tout devient clair : l’Ordre a existé et existera toujours ; ce n’est pas le voyage en Orient qui a fait naufrage, mais ses pèlerins ; c’était lui qui avait déserté sans le savoir.

La sentence sera terrible. Sera-t-il prêt à consulter lui-même les renseignements des archives sur son propre compte ? Comment réagira-t-il en apprenant ce qu’il s’était réellement passé à Morbio Inferiore, là où fut initiée leur débâcle après la disparition de Léo ? Aura-t-il toujours la prétention de détenir une connaissance véridique de ces événements quand il connaîtra les versions différentes et contradictoires que d’autres, présents à ces événements, en ont faites ? Quelle est la signification de cette figurine de bois ou de cire à double visage qu’il découvre dans la niche de ses archives ?

Le narrateur a tout compris. Il est l’autre, qui le prolonge et le dépasse. Il peut enfin se détendre. Et le lecteur, aussi, gardant en lui la lueur de la résolution sublime d’un récit alchimique qui aura réussi à lui ébranler l’âme et l’esprit dans un voyage intérieur vers l’Est. Quant à moi, je vous renvoie quelque 70 pages en arrière, pour retranscrire une petite conversation entre Léo le serviteur et notre violoniste : « Je demandai au serviteur Léo comment il se faisait que les artistes ne parussent parfois que des moitiés d’hommes, tandis que leurs créatures semblaient si incontestablement vivantes ? Léo me regarda, surpris de ma question. Puis, se débarrassant du chien qu’il portait sur le bras, il dit : – Chez les mères, c’est la même chose. Lorsqu’elles ont mis au monde leurs enfants et leur ont donné leur lait, leur beauté et leur force, elles deviennent elles-mêmes inexistantes et personne ne se soucie plus d’elles (…) C’est la loi de la servitude. Ce qui veut vivre longtemps doit servir. »
© Johnny Karlitch, 52 romans par an, semaine 18 : lundi 2 au dimanche 8 février 2015.

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