Semaine 20: Vernon Subutex 1, de Virginie Despentes

Vernon Subutex, de Virginie Despentes
Tome 1 de la trilogie Vernon Subutex
Éditions Grasset & Fasquelle, 2015

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Couv Vernon blog20

Hexagone désenchanté

Le fantastique défilé de personnages divers, variés, hauts en relief, et interconnectés, que Virginie Despentes croque avec un sens efficace de la description lapidaire et de l’enchaînement pittoresque des circonstances individuelles, est le point fort de ce roman qui, pour moi, a aussitôt résonné comme un volume contemporain à ajouter à ceux de La Comédie humaine de Balzac.
Comme l’auteur des Illusions perdues et de Splendeurs et misères des courtisanes, Virginie Despentes brosse un état des lieux de la société occidentale, notamment française, du 21e siècle, avec cette économie de moyens qui focalise sur des pans humains et sociaux précis, forcément restreints, comme dans toute œuvre romanesque où l’énergie du rythme et la percussion des métaphores priment sur la contemplation des détails et des nuances.

Ce point fort que je viens de souligner réside dans les changements de masques d’une narration qui parraine un personnage, un moment, puis en parraine un autre, le moment suivant, et un nouveau, le moment d’après, et ainsi de suite, familiarisant ainsi le lecteur avec un nouveau personnage, pour nous en donner ensuite l’image selon le point de vue d’autres nouveaux personnages que nous découvrons au fil de la succession des séquences.
Cette technique narrative, systématisée dans le roman, assure le lien entre les différentes parties et contribue à relancer et maintenir l’intérêt du lecteur qui y découvre à chaque fois des caractères et des comportements aussi pittoresques et farfelus, extraordinaires et émouvants, les uns que les autres, mais qui tous, ou la plupart, partagent un point commun : être des quadras ou des quinquas qui ont vécu une jeunesse débridée, dans le sillage de laquelle certains barbotent encore.

Et, entre tous ces personnages, et autour et le long d’eux, il y a Vernon Subutex, ex-disquaire, qui traîne sa dégaine et sa débine, loser pathétique magnifié, que Virginie Despentes (ex-Vernon Subutex sur Facebook, et également ex-disquaire) réussit à entourer d’une aura de grâce et d’angélisme désespérés.
Vernon Subutex, un drôle de loustic pacifique, tendre et tombeur impénitent de filles, quadra aux yeux bleus irrésistibles, laissé en rade par la numérisation du vinyle, mentor musical de toute une génération de beatniks-rockers-punks des années 70 qui lui doivent leur culture rock et underground – et, comme pour feu Alex Bleach, celui de la bande qui deviendra star, leur vocation sur la scène –, actuellement déclassé, inadapté social et existentiel qui ne parvient pas à réintégrer le marché du travail, et qui se clochardisera par la force des circonstances – notamment des morts successives dans les rangs d’amis – ainsi que par une complaisance dans l’impuissance et la fatalité.

Autant qu’un rythme soutenu dans la découverte et l’exploration de psychés et de vécus divers et intenses, c’est un crescendo de charge émotionnelle, s’installant et s’amplifiant lentement et sans faille, que ce récit dégage, page après page.
Quand on s’en rend compte, on ne peut que se voir avouer – avec un grand plaisir – que Virginie Despentes assume brillamment sa condition d’écrivain. De grand écrivain.
Et on pense à Leos Carax.
© Johnny Karlitch, 52 romans par an, semaine 20 : lundi 16 au dimanche 22 février 2015.

 

Extraits-pour-mettre-l’eau-à-la-bouche

Kiko trader-philosophe de la loi du plus fort, qui a remisé dans les bas-fonds de sa conscience les questions sempiternelles : Qui je suis ? D’où je viens ? Pourquoi j’existe ?, etc. : « Mais posez-vous les bonnes questions : Qui vend les programmes ? Voilà les maîtres du monde. Demande-toi ce que fabrique Google, au lieu de pleurer que tu ne comprends plus rien à l’industrie. Douze trains de retard, collègue. Qui invente les logarithmes, c’est la seule question valable. Les gens d’en bas ont peur de la montée de l’extrême droite. Ça ne changera rien pour les marchés. Ceux-là ou d’autres, on ne sent jamais la différence. On ne reviendra plus jamais en arrière. (…) Ils en sont encore à défendre l’école ou la Sécurité sociale. Les attardés. Ils ont besoin de lire pendant leur temps libre, les chômeurs ? Il touche de l’argent quand il n’en produit pas, lui ? C’est terminé, le vieux monde. Qu’est-ce qu’on a besoin d’éduquer des gens dont on n’a plus besoin sur le marché de l’emploi ? La prochaine fois qu’on fera appel aux peuples d’Europe, ce sera pour la guerre. Personne n’a besoin d’apprendre la littérature et les maths pour la guerre. Voilà ce qui pourrait faire redémarrer l’économie. Une guerre. »

Aïcha, jeune fille qui assume sa foi pour ne pas se dégrader ni sombrer dans l’obscurantisme : « La France avait fait croire à son père que s’il embrassait sa culture universelle, elle lui ouvrirait grand les bras, comme à n’importe lequel de ces enfants. Belles promesses hypocrites, mais les Arabes diplômés sont restés les bougnoules de la République et on les a tenus, pudiquement, à l’entrée des grandes institutions. Rien n’est plus intolérable pour une fille que de voir qu’on a trompé son père – sauf, peut-être, de découvrir qu’il y a cru. On avait floué son père. On lui avait fait croire que dans la République c’est au mérite que ça se joue, qu’on récompense l’excellence, on lui avait fait croire qu’en laïcité tous les hommes étaient égaux. Pour lui claquer les portes, une à une, au visage, en lui interdisant de se plaindre. Pas de communautarisme, ici. Mais le moment vient toujours où il faut écrire son prénom – ce contre-sésame (…) Ils disaient intégrez-vous et à ceux qui cherchaient à le faire ils disaient mais vous voyez bien que vous n’êtes pas des nôtres. »

Laurent, producteur de cinéma : « Laurent a beaucoup travaillé sur lui-même. Il sait pourquoi il fait ce métier. Il a cinquante ans. Il est au clair avec lui-même. Il aime le pouvoir. Il a passé l’âge de se raconter des salades. Il a du flair, il sait miser sur les projets gagnants, il sait faire un beau montage financier, il a du réseau, il est obstiné, il est dur en négociation. Ce qu’il cherche, c’est le succès. Il aime l’effervescence qui l’accompagne. (…) Il veut saisir la sensation de puissance avec la même intensité qu’il sent la morsure de l’échec quand il y est confronté. Mais il aime perdre, aussi, mordre la poussière et sentir la rage l’animer, une détermination sans faille à prendre sa revanche. Tant qu’on n’exerce pas le pouvoir, on n’a pas idée de ce que c’est. On pense que c’est s’asseoir à son bureau, donner des ordres, ne jamais être contrarié. On imagine que c’est une facilité. Au contraire, plus on s’approche du sommet, plus la lutte est rude. Plus on monte, plus les concessions coûtent. Et plus on doit en faire. Avoir du pouvoir, c’est garder le sourire quand on se fait casser les côtes par plus puissant que soi. »

La Hyène : « On a vite su, dans Paris village, que cette fille pouvait dépanner. On l’invite à prendre un café, discrètement, dans des bars où on n’a pas l’habitude d’aller et où on ne craint pas d’être vu. Et on lui demande de déboîter un concurrent, un ami, un adversaire. Pour deux cents euros, elle casse une jambe virtuelle, pour le double, elle endommage une web réputation, et si on a le budget elle peut littéralement pourrir la vie de son prochain. Internet est l’instrument de la délation anonyme, de la fumée sans feu et du bruit qui court sans qu’on comprenne d’où il vient. »

Vernon, après la mort d’un ami de plus : « Disparu. Encore un. Le corps de Vernon se raidit, quelque chose gronde, en lui, qui le fait paniquer. La chienne pose sa tête sur sa main, d’une façon si délicate qu’il reste un moment interdit, sans oser bouger. Chaque souvenir est piégé. Une couverture qu’il avait gardée bien tirée sur l’angoisse glisse – la peau est mise en contact. Sa bulle était étanche, rassurante et bien équipée. Il vivait au formol, dans un monde qui s’est écroulé – accroché à des gens qui ne sont plus là. Il pourrait traverser la planète, fumer des plantes rares, écouter des shamans, résoudre des énigmes, étudier les étoiles – les morts ne sont plus là. Ni rien de ce qui a disparu. Vernon gémit. Il est surpris lui-même du son qu’il produit. La chienne se dresse sur ses pattes arrière, et entreprend, avec une frénésie inquiète, de lui lécher les yeux. Il essaie de la repousser mais elle ne se laisse pas faire. La seule créature vivante se préoccupant de sa détresse est une chienne, il essaye de se faire encore un peu plus de mal avec cette idée mais sa drôle de tête lui arrache un sourire. Colette a trop une gueule de clown. Elle saute du canapé et se précipite à la porte, trépigne devant sa laisse en le regardant, comme si elle lui proposait un plan dément, ‘‘vas-y sors-moi tu vas voir on va s’éclater’’. »

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6 réflexions sur “Semaine 20: Vernon Subutex 1, de Virginie Despentes

  1. Pingback: Subutex | 52 romans par an

  2. Pingback: Semaine 32: Vernon Subutex 2, de Virginie Despentes | 52 romans par an

    • Oui, je pense que selon le contexte, vous avez raison. Bien que, dans l’une des pages précédentes, on lise, toujours à propos de Kiko: « Pas le temps de toucher le sol, il vire au diapason du logarithme. Branché sur une pulsation souterraine, que l’humain lambda ne perçoit pas. Il réagit calé sur la vitesse du son. Ça se compte en milliards , et ça se compte en secondes. » Contexte descriptif différent, où le terme « logarithme » semble approprié.
      Je vais twitter votre remarque aux Éditions Grasset. Merci.

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