Semaine 25: Héloïse, ouille !, de Jean Teulé

 Héloïse, ouille !, de Jean Teulé

Éditions Julliard, 2015

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Dis, est-ce que tu m’aimeras toujours ?

Abélard… Dont le philosophe et médiéviste, Jean Jolivet, a dit que comme logicien, il était sans égal en son temps. Et le philosophe et historien, Étienne Gilson, dans La Philosophie au Moyen Âge, que c’est l’honneur de tels esprits de renouveler tout ce qu’ils touchent.
Pourtant, Lucien Jerphagnon, le philosophe et grand conteur de l’histoire de la philosophie, souligne que Pierre Abélard (1079-1142) serait sans doute moins connu du grand public, n’était la suite d’aventures qu’il a narrées dans son Histoire de mes calamités, et dont on a retenu une « histoire de coucherie entre un chanoine et une fille de bonne famille, suivie d’un règlement de comptes barbare » : la mutilation des organes sexuels d’Abélard par un trio de canailles payées par l’oncle de la fille, lequel avait lui-même pour ainsi dire introduit le loup dans la bergerie, en demandant à Abélard de devenir le précepteur de la jeune louve…
D’où le « ouille ! » du titre, qui se charge d’une connotation de sordide souffrance à côté de celle, plus sereine bien qu’enfiévrée, de vif plaisir sexuel.

Bref, ce n’est pas pour demander au lecteur de prendre part à son tour à la querelle sur les « universaux », pour ou contre les « réalistes » ou les « nominalistes », que ce roman a été concocté. Mais pour l’inviter à découvrir le versant généralement escamoté de la vie du dialecticien Abélard et de compléter les portraits philosophiquement corrects qui s’attachent surtout au buste, en le révélant en pied, et de préférence au pieu, puisqu’un philosophe, c’est aussi un individu qui possède un sexe.
Telle est l’intention originelle qui a accouché de Héloïse, ouille !, car les historiens qui abordent du bout des orteils la rencontre entre Héloïse et Abélard se contentent généralement de laconiser : « Ils vécurent pendant un an et demi des amours torrides. » Point. Et Jean Teulé a voulu développer, en racontant « une histoire d’amour mythique, mais un vrai ! ». C’est-à-dire en chairs et en râles. Et cela donne un roman suavement et spirituellement obscène. Démonstration :
(6 heures de l’après-midi. Héloïse, dix-sept ans, court dans les rues de l’Île de la Cité vers l’école Notre-Dame, où professe la star philosophique, Pierre Abélard)

« Une foule d’étudiants surgit. C’est un flot de scolares qui vont bramant tels des cerfs prestes et pleins d’éloges :
– Il est le plus grand du monde, le meilleur disputeur de son temps !
– Il est comme une source limpide, imbattable en logique. Ah, l’originalité de sa pensée !
– Il dépouille la philosophie et la théologie de cette rude écorce qui arrête les esprits !
(…)
La jeune fille se prend le jet chaud de leurs phrases au visage.
– Tout ce qu’il dit exprime le jaillissement d’une inspiration neuve, l’aventure d’une méthode hardie, l’ouverture d’un chemin encore non frayé !
À trois écoliers acnéiques (…) la demoiselle à robe rouge sarrasin demande en s’essuyant la figure :
– C’est bien là, l’école Notre-Dame ?
– Si fait.
– Je cherche un maître dont on m’a assuré qu’il enseignait céans, messire…
– Il est là-dedans.
Le dernier coup de l’angélus sonne. La fille franchit la porte d’une salle voûtée où des bottes de paille parallélépipédiques, alignées en rangs d’oignons, font office de bancs. Dans un parfum d’encens et de cire, elle remarque un homme de dos et debout mais plié en deux sur sa chaire couverte de parchemins qu’il range. Elle observe son cul :
– Pierre Abélard ?
Le professeur tourne la tête puis commence à se relever en pivotant vers l’intruse. Il semble avoir presque quarante ans et être particulièrement grand – six pieds sans doute. Une cagoule sur la tête lui couvre aussi les épaules. En longue tunique rose persan avec deux sacoches de cuir – aumônières boursouflées accrochées de chaque côté de sa ceinture –, alors qu’il se redresse, encagoulé, on dirait une bite qui se met à bander au milieu d’une paire de couilles car…
… La jolie fille restée sur le seuil de la porte se trouvant à contre-jour, derrière elle en cette fin d’après-midi d’été, le rire du soleil traverse sa robe. Abélard peut ainsi découvrir la silhouette de splendides jambes entrouvertes et tout en haut entre les cuisses, comme le joli pêle-mêle d’un ballet turc, le contour des poils bouclés d’une toison pubienne bombée. »

Ce récit émaillé de termes, expressions et descriptions propres au Moyen Âge et qui font effet de réalisme, n’est pas couillu tout du long. On y assiste également aux démêlés d’Abélard avec la police idéologique de l’époque, qui considère qu’on peut user de logique mais avec raison, autrement dit sans pousser la raison de la foi dans ses derniers saints retranchements. Entre autres scènes désopilantes, celle du manuscrit de Bède et des reliques du pseudo-saint Denis ou bien l’affaire des « trois dieux », où Bernard risque fort, après ses couilles, de perdre sa langue, face à une assemblée intraitable de prélats et lumières courroucés.
De même, l’on découvre avec un brin d’incrédulité les turpitudes crasses et hircines des moines du monastère de Saint-Gildas-de-Rhuys qui se déversent sur un abbé Abélard dépassé et bientôt menacé, et qui devra s’enfuir pour ne pas trépasser.
Et puis, par ailleurs, on suit Héloïse, devenue nonne – triste ironie du sort, pour elle, orpheline qui a passé son enfance au couvent – puis sœur prieure, puis abbesse qui dispense avec patience ses vertus pédagogiques et gestionnaires aux nonnes du Paraclet, abbaye féminine dont son époux (Abélard, car ils s’étaient mariés en secret avant l’épisode de la castration – et ont eu un garçon, qu’hélas, eux et l’Histoire ont mis au second plan) lui avait cédé la charge.
Et l’on déchiffre leurs lettres enflammées, l’on assiste aux échanges entre les deux amants vieillis, lui la soixantaine, elle la quarantaine. Et puis la mort d’Abélard à 63 ans, ensuite la mort d’Héloïse, oui, aussi à 63 ans.
Et le « miracle d’Abélard » tel que rapporté par les sœurs du Paraclet, qui ont de leurs yeux vu que lorsque le corps d’Héloïse a été déposé sur le squelette d’Abélard – ils avaient fait le serment d’être enterrés ensemble –, les os des bras de l’amant se sont refermés autour de son amour.
Verve truculente, agencement ludique de la fiction et de l’Histoire, ce roman se glissera en toute innocente impunité entre les ouvrages philosophiques de vos rayonnages.
© Johnny Karlitch, 52 romans par an, semaine 25 : lundi 30 mars au dimanche 5 avril 2015.

Extrait-plaisir
Abélard, chassé et déchu de sa fonction de précepteur d’Héloïse par l’oncle chanoine qui les a attrapés en pleins ébats amoureux, se tient la nuit sous la fenêtre de son amante malgré le couvre-feu imposé. Ils vont s’échanger des mots d’amour sur une tablette d’argile qu’ils vont faire monter et descendre à l’aide d’une corde…

« À l’aide d’un stylet en os de poulet taillé, il grave la pâte molle d’une question : Ça va ma amour ?, puis fait remonter la tablette dans les airs en tirant la corde qui dessine dorénavant une grande boucle allant de la rue à l’étage.
Héloïse, après avoir cherché longuement (forcément) son propre stylet mais ayant fini par le retrouver, utilise la tête arrondie de l’os de volaille pour lisser l’interrogation et demander à son tour sur la tablette qu’elle fait ensuite redescendre :
Et toi surtout, ma amour ?
Leur séparation révèle un sentiment qui les dépasse. Chacun des deux, par écrit, déplore l’infortune de l’autre plus que la sienne. À tour de rôle, ils labourent la cire, se lâchent bientôt comme lorsqu’ils étaient au creux du même lit. Obscénités éphémères vite griffonnées et sitôt envoyées par un téléphérique d’agaceries sexuelles qui fait tour à tour bander et mouiller.
De mes doigts, je touche ta…, écrit la filleule plus chaude que braise.
Oh, ma ribaude, je te mange la…, répond le récipiendaire.
(…)
Sur la tablette qui fait la navette, s’écrit et s’efface :
Bonne nuit, celle qui fut ma petite scolare excitante. Ton vieux
– Bonne nuit, mon grand troubadour adoré. Ta putain d’amour
– … et ma garce chérie aussi. Signé : Ton saint chaste qui, lui, ira bientôt au paradis alors que toi, beaucoup plus tard, c’est en enfer que tu te feras labourer le mal-joint par de gros vits ! Et ne me réponds pas : « Mh, ouiii !… »
– Non, c’est toi d’abord qui devras venir te masturber sur ma sépulture, obsédé. Tu y projetteras ta semence, pervers ! L’œuvre de Dieu, l’opus Dei, aurais-je dû écrire…
– Ça, c’est sûr que, dans ce cas, les fleurettes de ta pierre tombale vont en prendre des giclées ! Elles ouvriront alors leurs pétales comme les grandes lèvres de ta chatte. J’espère qu’elles auront le même parfum.
– Si c’est toi qui succombes avant moi, je veux être là pour t’enlacer.
– D’accord mais défense d’en profiter pour me glisser une carotte dans le cul.
– Pas une mais la botte entière puisque tu aimes ça, détraqué !
– Je suis bien obligé de subir tes perversités. Je t’ai dans la peau, vicelarde. Il y a des fois, tu me fais honte. Je devrais te châtier sévèrement… puis te sodomiser.
– Encore ?!
– À nos obscénités !
– À notre délire, ma amour ! Qu’on le vive toujours ! Et que dans mille ans, tous les amoureux du monde se le racontent encore ! »

Semaine 24: Enfant terrible, de John Niven

Enfant terrible, de John Niven

(traduit de l’anglais par Nathalie Peronny)

Sonatine Éditions, 2015

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Ton fric, ta dope, ta mascarade, tu sais où tu peux te les foutre…

Ce roman dont le tour de force est de nous faire palpiter malgré une absence d’intrigue – dans le sens ‘‘classique’’ lié à suspense, action et divertissement – est un détonant cocktail d’éclats de rires grivois, enragés, sarcastiques et de frissons de cœur pour violons et verlaine avec goutte claire qui perle au coin.

Ça donne cette atmosphère-là, dans sa première partie :
« Ils se rendirent chez Orpheus à Beverly Hills, où Kennedy – bien connu pour ses pourboires ridiculement généreux – fut salué par le maître d’hôtel tel le Christ en personne accueilli par le prêtre à la messe dominicale. La comparaison était d’autant plus justifiée que le déjeuner tenait presque de la religion pour Kennedy Marr : une institution sacrée, avec ses propres rites ésotériques à respecter.
D’abord, comme le savait Braden (son manager), Kennedy aimait commencer par prendre l’apéritif au bar, d’où, tenant délicatement son verre de martini (gin, sec, deux olives), par la tige ou le col, afin de ne surtout pas réchauffer son précieux contenu ne serait-ce que d’un degré, il pouvait contempler à loisir l’ensemble de la congrégation, le balancement des fessiers et le frottement de cuisses des femmes riches dans leurs vêtements moulants. Ce passage au bar était primordial, selon Kennedy, car il constituait le prologue, le premier acte.
À l’acte deux, et Kennedy le savait mieux que personne, le héros devait choisir d’affronter une situation nouvelle et inconnue. Luke devait choisir de monter à bord du Faucon Millenium (Luke Skywalker de La Guerre des étoiles de George Lucas – allusion aux concepts de fonction et de motivation dans les techniques du récit, note du blogueur). Aussi, une fois ce premier martini ultra-revigorant achevé, et alors que Braden, à ce stade, commençait déjà à sentir son front perler et son cerveau chatoyer, Kennedy faisait-il signe au maître d’hôtel afin qu’il les conduise à leur table. Là, il était impératif que l’écrivain occupe la place offrant le plus grand angle de tir sur l’ensemble du restaurant. En embuscade, Braden avait souvent vu son client se livrer à de complexes calculs intérieurs, à la Un homme d’exception, avec des diagrammes et des équations qui semblaient se matérialiser dans l’air tout autour de lui tandis qu’ils traversaient ensemble des salles bondées, pressant le pas à mesure qu’il calculait trajectoires et vecteurs d’approche, contournant les serveurs et les chaises avec l’agilité d’un quarterback afin d’aller furtivement ravir la place de son choix. Une fois, il l’avait même vu sur le point d’en venir aux mains avec une immense star du cinéma alors qu’ils se livraient tous les deux à la même manœuvre, contournant en même temps la table ronde du milieu et abaissant simultanément la fesse droite pour l’un et la gauche pour l’autre vers la chaise alpha. »

Et ça se transforme en cela, dans sa deuxième partie :
« Tais-toi. Je serai bientôt morte, alors j’ai le droit de dire ce que je veux. Avec toi, Kennedy, c’était… à la seconde où on t’a posé dans mes bras, j’ai plongé mon regard dans le tien et j’ai senti qu’on se comprenait, toi et moi. À croire… qu’on se connaissait déjà. D’avant. Je n’ai pas de mots pour l’expliquer. C’était si étrange. J’ai vu ta vie entière devant moi et j’ai su que tu allais accomplir de grandes choses. Quand tu étais bébé, tu ne pleurais pas – tu hurlais. C’était comme si le monde ne te convenait pas tel qu’il était et que tu avais décidé de brailler jusqu’à ce que quelqu’un arrange tout ça à ton goût.
Le monde ne te convenait pas tel qu’il était.
Cette phrase, songea Kennedy, résumait on ne peut mieux ce qui lui avait donné l’envie d’écrire. Quelqu’un était venu avant vous pour fixer les règles, et c’était tout simplement inacceptable. Merde à l’ordre établi. (…) Parfois, il avait le sentiment de n’avoir fait que cela depuis vingt ans – hurler pour que tout ça change. S’égosiller. Mais le monde ne se laissait pas faire comme ça. L’art était une réponse possible aux hurlements, mais la vie se contentait de hausser les épaules et de suivre son cours.
– Le monde tel qu’il était ne convenait pas à Gerry non plus (sa sœur cadette suicidée).
Il lâcha ces mots à travers ses larmes, la tête basse, les épaules tremblantes, essuyant son visage du revers de la main tandis que sa mère le serrait contre lui comme elle l’avait fait tant de fois lorsqu’il était enfant.
– Sauf qu’elle n’avait rien à en dire, mon fils. Elle aspirait juste à l’effacer. (…) Allez, ça va aller. Pleure un bon coup.
Kennedy s’agrippa à sa mère en sanglotant. La culpabilité, ce sentiment épouvantable qui vous troue la poitrine. Les choses qu’il avait faites à cette femme qui lui avait donné la vie. Les coups de fil qu’il n’avait jamais rendus. Les lettres auxquelles il n’avait pas répondu. Les visites qu’il avait repoussées puis écourtées le plus possible. Parce qu’il était occupé, trop occupé, toujours occupé. (…) La manière dont il s’était moqué de ses croyances et de ses expressions simplistes dès qu’il avait été en âge de se croire supérieur à elle. (…) Tu m’as insufflé la confiance nécessaire pour m’imaginer que je pouvais tout faire, et je suis allé bien au-delà. J’ai fait tout ce que je voulais, et aussi toutes les choses que je ne voulais pas. Est-ce qu’on pourrait remonter le temps juste quelques minutes ? Je t’emmènerai faire cette balade en voiture au bord de la mer. Je t’inviterai à dîner au restaurant (…) Dire que j’étais la prunelle de tes yeux, ton aîné. J’aurais dû mieux prendre soin de toi mais maintenant, c’est terminé, et non, on ne peut pas revenir en arrière, pas même une seconde. J’étais tout pour toi et je t’ai laissée tomber comme une vieille chaussette. Je suis désolé, maman, pardonne-moi. Je t’ai aimée presque autant que tu m’as appris à m’aimer moi-même. Et ce n’est pas rien, crois-moi. Comment as-tu réussi pareil exploit ?
Pauvre petit égoïste, ingrat de fils. Pauvre, pauvre Kennedy.
– Pleure un bon coup, vas-y, lui répéta sa mère en lui caressant les cheveux et en s’imprégnant de son odeur comme seule peut le faire une mère respirant les cheveux de son enfant pour la toute dernière fois. »

Bon, alors, qui, comment, pourquoi, etc. ?
Séquence première, un bureau de psy avec vue imprenable sur Downtown L. A. : Kennedy Marr, Irlandais, 44 ans, écrivain adulé et scénariste ultra-coté à Hollywood, se demande s’il n’aurait pas dû accepter de faire soixante jours de prison pour troubles de l’ordre public, au lieu de suivre une thérapie obligatoire. Face au thérapeute qui le barbe au plus haut degré avec ses questions à la noix, Kennedy affiche un profond ennui. Ce qui ne l’empêche pas en même temps de se poser, lui-même, ces mêmes questions.
En gros, pourquoi malgré son standing, sa notoriété, son âge, ce comportement de trublion compulsif ? « Comment dire au Dr Brendle qu’il s’était rendu coupable de crimes mortels envers l’amour et qu’il savait que celui-ci l’attendrait au tournant, le jour du jugement dernier ? Que sa dette envers l’amour aurait explosé au moment où il aurait le plus besoin de ses services et qu’il n’aurait de toute façon, lui, plus rien à offrir ? D’autant que l’amour serait un créancier impitoyable. Conclusion : il ne lui restait plus qu’à ouvrir sa bouteille de whisky. À sniffer sa ligne de coke, à gober son cacheton de Xanax ou de Vicodin. À pencher la fille en avant et à faire comme si de rien n’était le plus longtemps possible et à remettre ça encore et encore et encore.
Comment expliquer tout cela à ce brave docteur ?
Kennedy soupira.
– Vous savez quoi ? dit-il. Vos bons conseils. Vous pouvez vous les carrer où je pense. »

Et si c’était ça, le cœur du problème de Kennedy Marr, comme il se le demande : « Suis-je un individu sain d’esprit ? » Autrement exprimé, a-t-il perdu son propre sens des valeurs, auparavant trouvé dans l’écriture singulière qui accouche et purifie à coups de pages blanches fécondées de haute lutte mais dorénavant remplacé à coups d’injections de centaines de milliers de dollars par des recettes de haute scribouillardise ?
Car ce roman que tout le monde (ses agents, son manager, ses éditeurs, ses journalistes, ses lecteurs…) attend depuis cinq ans, il n’en a même pas pondu la première ligne : « Il n’avait pas écrit un mot de fiction en cinq ans. Il était beaucoup trop occupé à gagner beaucoup trop d’argent en tant que script doctor. » Beaucoup trop absorbé à réviser, retoucher, réécrire des scénarios, « parce que, bien sûr, c’était plus facile (et bien plus lucratif) que de répandre ses tripes sur une putain de page blanche pendant deux ans pour écrire un roman ».

Bienvenue dans le pandémonium mental d’un écrivain brillant, propulsé, par la machinerie à sous et paillettes dopés du show-biz, au dernier tiers pseudo-supérieur de la pyramide socio-mondaine. Et qui tourne en rond autour d’un centre qu’il soupçonne irrémédiablement perdu, selon une routine quotidienne qu’il scénographie comme un immuable et fatal rituel d’exorcisme où les espèces consacrées, les formules et les invocations se distillent dans des nectars substantifiés en alcools riches et variés, rehaussés par les sucs enivrants de tétons et de cons riches et variés.
Et, un jour, un événement chiquenaude du destin va se produire, sous la forme d’un prestigieux et substantiel prix littéraire. Irrésistiblement poussé par plusieurs circonstances que je vous laisse découvrir, Kennedy devra choisir de rentrer en Irlande, son pays natal, là où sont restés sa mère, son frère, son ex-femme, sa fille, et ses fantômes : sa sœur, son père, et ses héros, poètes et écrivains, là où il devra affronter les problèmes du troisième acte, qui sont – comme tout bon scénariste le sait – ceux du premier.
Satire et introspection, un pur plaisir.
© Johnny Karlitch, 52 romans par an, semaine 24 : lundi 23 au dimanche 29 mars 2015.
 

Extrait plaisir
Petit-déjeuner slash réunion d’écriture chez le (grand) producteur Scott Spengler avec Kevin, un jeune réalisateur, et Kennedy Marr. Objet : modifier l’intrigue et les dialogues d’un scénario écrit par Kennedy parce que l’histoire ne va plus se dérouler sur la côte est des États-Unis mais en Europe, déductions fiscales oblige !

« – Écoute, vieux, expliqua Kevin. En gros, avec une équipe technique et des lieux de tournage aussi peu chers, je peux transformer un budget de cent millions en un super truc qui en paraîtra le double à l’écran.
Kennedy observa le type. Putains de réalisateurs. À un moment, Hollywood avait décrété que ces mecs avaient la science infuse. Leurs techniciens devaient les appeler ‘‘chef’’ ou ‘‘big boss’’. La moitié d’entre eux venaient de la publicité ou de l’industrie du clip. Oh, bravo, tu sais enfiler un collant autour d’un objectif ou filmer une balle de revolver au ralenti ! Ça nous fait une belle jambe. Les tournages en extérieur, c’est un boulot sacrément physique, aucun doute là-dessus : passer vingt-quatre heures sur vingt-quatre harcelé par toutes sortes de connards qui vous jettent deux cents problèmes à la minute en pleine poire. Le voisin est-il censé conduire ce genre de voiture ? Le vase doit-il être dans le champ ou hors champ ? L’actrice principale refuse de sortir de sa caravane. L’acteur principal se sniffe une ligne. Le dresseur de chameaux repart à dix-sept heures, donc il faut mettre en boîte la scène du chameau d’ici là. On perd la lumière. Le labo a rayé les négatifs. Quelqu’un avait dit un jour, et c’était très juste : N’importe quel spectateur exigerait au moins un million de dollars pour accepter de réaliser un film. Voilà pourquoi les vrais réalisateurs touchaient entre cinq et dix millions : ils savaient pertinemment dans quelle galère ils s’embarquaient. Mais la difficulté intellectuelle de l’exercice ? Comparée à la torture de la page blanche, aux affres de la gestation pour créer un univers tout entier ? Pitié, songea Kennedy. Il but une longue gorgée de café bien chaud avant de reprendre la parole.
– Ouais, Kevin. J’ai bien saisi, vieux. Mais le truc, tu vois, c’est que si l’histoire n’a aucun sens, les spectateurs s’en branlent que ton film ait l’air d’avoir coûté un milliard. Ils ne se priveront pas de bombarder l’écran avec des brouettes de merde.
Le regard de McConnell (Kevin) oscilla entre Kennedy et Spengler.
– Voilà un commentaire peu constructif, commenta-t-il.
– Vous prenez une décision artistique colossale – et débile, en prime – pour des raisons purement mercantiles, dit Kennedy. Vous me demandez de démolir un travail bien fait.
– Les éléments de base restent les mêmes, fit Spengler. La psychologie des personnages, tout. Au lieu d’un road-movie classique, d’une course-poursuite à l’américaine, ce sera la même chose, mais à la sauce paneuropéenne.
– A la sauce paneuropéenne lambda, nuança Kennedy.
– Tu sais, rétorqua le producteur en écartant les mains pour désigner le décor sublime qui les entourait (sa somptueuse résidence), d’aucuns diraient que je m’y connais un tout petit peu en matière de films.
Je suis en enfer, songea Kennedy. Je nage dans les entrailles de l’horreur, au milieu de fous pervers.
– Vous savez quoi ? conclut-il en vidant sa tasse à café avant de se lever et de boutonner sa veste. Votre film, là. Vous n’avez qu’à vous le carrer dans le fion. »

Semaine 23: Loup solitaire, de Jodi Picoult

Loup solitaire, de Jodi Picoult

[traduit de l’anglais (États-Unis) par Joëlle Touati]

Éditions Michel Lafon, 2015

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« La force du Clan, c’est le Loup ; la force du Loup, c’est le Clan. » Rudyard Kipling

« Je dormais le jour, quand les températures étaient un peu plus clémentes, bien que glaciales. À la tombée de la nuit, je trouvais un abri : une grotte, un tronc creux, un petit terrier dans la neige – un igloo personnel. Je me confectionnais un matelas de brindilles afin de m’isoler du sol. Je me barricadais derrière des branches, en cas de chute de neige ou de vent violent. Je me nourrissais de ce que je parvenais à capturer dans mes pièges et, quand ils restaient vides, je fendais une souche pourrie et je mangeais des fourmis.
Un soir, un hurlement a retenti, grave, douloureux, déchirant, le genre de plainte que lance une horde lorsque l’un des siens a disparu. Le grand mâle gris, sans doute, ai-je pensé. Les loups ont hurlé toutes les nuits, cette semaine-là. La quatrième, j’ai poussé en retour un cri de solitaire à la recherche d’une place à prendre au sein d’une meute.
Tout d’abord, seul le silence m’a fait écho.
Puis, comme par miracle, la meute entière a répondu. »

Luke Warren est un zoologiste qui s’est spécialisé dans l’éthologie des loups. Il étudie leurs comportements et leurs modes de vie. S’il les observe en captivité, il préfère les voir vivre dans leur habitat naturel. Mieux, il a décidé de les côtoyer. De se faire accepter d’eux. De cohabiter avec eux. De se comporter comme eux. Deux ans durant, dans la solitude des forêts canadiennes, sans tente, sans équipement, sans garde-fou… À nouer des liens tribaux de partage, de solidarité, d’affection, avec des loups. Cette aventure éthologique sans précédent va se répercuter sur sa famille : divorce, un fils aîné (Edward) qui entre en conflit avec son père et s’en détache à l’âge de 17 ans, une benjamine (Cara) qui préfère la compagnie de son père à celle de sa mère remariée (Georgie)… : « Tout le monde me pose toujours la même question : comment avez-vous fait ? Comment peut-on quitter la civilisation, une famille, pour partir vivre dans les forêts canadiennes avec une meute de loups sauvages ? Comment avez-vous pu renoncer à l’eau chaude, au café, au contact humain, au dialogue, à deux années de la vie de vos enfants ?
Eh bien, les douches chaudes ne vous manquent pas quand vous savez que le savon empêchera votre meute de vous reconnaître.
Le café ne vous manque pas quand tous vos sens sont constamment en alerte.
Le contact humain ne vous manque pas quand vous êtes blotti au chaud entre deux de vos frères animaux. Le dialogue ne vous manque pas une fois que vous avez appris leur langage.
Vous ne renoncez pas à la famille. Une autre vous adopte.
La vraie question, voyez-vous, n’est pas de savoir comment j’ai pu quitter ce monde pour celui de la forêt.
C’est de savoir comment j’ai fait pour revenir. »

Et, un jour, l’accident de route : la fille est au volant, son père côté passager… Ce dernier sombre dans un coma des suites d’un sévère traumatisme crânien. Le loup solitaire est en exil dans des limbes inaccessibles à ses proches et à la science médicale, à peine amarré au monde des vivants par une machinerie d’assistance sur un lit d’hôpital. Georgie demande à Edward de renouer le contact après des années de séparation, mais cette fois pour participer à une grave prise de décision : approuver la survie thérapeutique ou choisir la délivrance d’une vie végétative – statistiquement, on n’en sort pas, d’une lésion du tronc cérébral.

Évidemment, comme tout un chacun, j’avais vu le film sur l’éthologue Dian Fossey qui a vécu parmi les gorilles (Gorillas in the Mist, 1988, de Michael Apted, avec Sigourney Weaver), et comme certains, j’ai lu Brazzaville plage (Éditions du Seuil, 2010) de William Boyd – un écrivain que j’apprécie pour son écriture littérairement correcte qui couve des braises moins correctes – dans lequel une éthologue est confrontée aux dérives cannibales d’une tribu de chimpanzés en Afrique.
Le roman de Jodi Picoult partage avec le premier le récit de l’immersion d’un humain dans un monde animal et avec le second, les conflits intérieurs des personnages.

Ce qui m’amène à dire que, des deux thèmes qui se partagent la trame dans Loup solitaire, celui, exotique, fascinant, spectaculaire, de l’adoption d’un humain par une meute de loups (thème qui m’a incité à choisir ce livre) est secondaire par rapport à celui de la désagrégation des liens familiaux et du dilemme moral de décider de la vie ou de la mort d’un proche.
Cependant, il l’est sur le plan de la structure, comme on distinguerait entre personnages principal et secondaire. Il était clair, pour l’auteure, qu’elle n’allait pas se lancer dans un récit consacré uniquement au séjour d’un personnage parmi les loups. Un écrivain de la trempe de Jodi Picoult (bien que ce soit le premier roman d’elle que je découvre, sa lecture a été plus que suffisante pour que j’apprécie à sa juste valeur sa voix et sa technique) aurait pu tenter l’expérience. Cela n’est pas une tâche impossible pour un écrivain qui sait booster son imagination avec le combustible des recherches, livresques ou de terrain. Mais là, à moins de se transformer en zoologiste et d’aller tenter cette aventure extrême…
Tandis que structurer le récit sur deux niveaux, comme elle l’a fait avec Loup solitaire, engendre une interaction entre les deux thèmes et les fait se répondre en écho.

La narration est distribuée entre ces quatre personnages, membres d’une famille disloquée – mis à part des interventions de deux narrateurs épisodiques, dont une fonctionnaire du Bureau des tutelles et curatelles publiques, qui sera mandatée pour gérer le choix tragique que seront amenés à faire les enfants et leur mère. Car Edward et Cara tiennent chacun à assumer la responsabilité de leurs prises de position éthiques et filiales, qui sont assez antagonistes.
Des chapitres relativement brefs portant comme titre le prénom du narrateur se succèdent, orbitant autour de l’astre éteint de Luke, dont la présence-absence, dans sa chambre d’hôpital, va susciter la mémoire, l’introspection et motiver l’adoption de conduites basées sur des convictions morales personnelles, parallèlement à une narration – celle de Luke – qui induit des correspondances entre les mœurs des humains et celles des loups, qu’elle présente souvent comme références.

Ce roman est épatant par sa construction chorale, mais j’avoue que si j’en suis sorti en quelque sorte émerveillé, c’était principalement dû à la « partie » qui relate l’expérience, ou les aventures, de Luke avec les loups.
© Johnny Karlitch, 52 romans par an, semaine 23 : lundi 16 au dimanche 22 mars 2015.

Semaine 22: Mes romans culte : Le Loup des steppes

(En alternance avec les parutions récentes, de temps en temps, mes romans compagnons !)

Le Loup des steppes, de Hermann Hesse

(traduit de l’allemand par Juliette Pary)

Éditions Calmann-Lévy, 1947

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Couv Loup Steppes blog22

Hermine… cher Pablo

Le Loup des steppes, avec sa tête pointue et ses poils courts, est un être esseulé, lucide, spiritualisé, souffrant, âgé et usé, en quête hagarde, qui l’emmène « à travers l’enfer », « à travers le chaos d’un monde spirituel obscurci, marche entreprise avec la volonté de traverser coûte que coûte l’enfer, de tenir tête au chaos, de supporter le mal jusqu’au bout ».

Comme Nietzsche, seul et incompris, « coincé entre deux temps », a souffert en son temps « la misère dont nous souffrons à présent », le Loup des steppes, « pris entre deux époques », subit lui aussi son destin « d’éprouver l’ambiguïté de la vie humaine ».

Novalis a écrit : « La plupart des hommes ne veulent pas nager avant de savoir le faire. »
« Naturellement, ils ne veulent pas nager ! » commente le Loup des steppes. « Ils sont nés pour la terre, pas pour l’eau. Et, naturellement, ils ne veulent pas penser : ils sont faits pour vivre, pas pour penser (…) Et celui qui pense, celui qui en fait son principal souci peut, certes, pousser loin dans ce domaine, mais il a quand même changé la terre pour l’eau et un jour il coulera. »

Lui, Harry Haller, l’égaré, comment ne saurait-il pas être « un loup des steppes et un ermite hérissé au milieu d’un monde dont il ne partage aucune des ambitions, dont il n’apprécie aucun des plaisirs ».
De temps en temps, très rarement, comme des lambeaux arrachés à une extase possible, une lueur, un mot, une note, le ravissent jusqu’au « sein vivant de l’univers », et alors, il ne craint plus rien, dit oui à tout, s’abandonne cœur et corps.
Cependant, la plupart du temps, quand il en a marre jusqu’à en étouffer « des jours modérément agréables, tout à fait supportables, tièdes et moyens », « jours sans extrêmes douleurs, sans extrêmes soucis, sans chagrin proprement dit, sans désespoir », jours où l’on se demande s’il n’est pas temps et préférable de quitter volontairement ce monde, alors, il sent le « brûler une soif sauvage de sensations violentes, une fureur contre cette existence neutre, plate, réglée et stérilisée ».
Et partout, tout le temps, il erre dans le désert de l’exil : « Ce qui fut d’abord son rêve et son bonheur devint ensuite son amer destin. L’homme puissant périt par la puissance ; le cupide, par l’argent ; l’humble, par la servitude ; le jouisseur, par la volupté. Le Loup des steppes, lui, périt par l’indépendance. Il avait atteint son but : personne ne le commandait, il n’avait à se soumettre à personne, il disposait librement de lui. Car tout homme fort atteint inévitablement ce que lui fait chercher un besoin véritable. Mais, lorsque enfin il se sentit absolument libre, Harry s’aperçut soudain que sa liberté était une mort, qu’il était resté seul, que le monde le laissait lugubrement tranquille, qu’il ne se souciait plus des hommes ni de lui-même, qu’il étouffait lentement dans une atmosphère toujours plus rare de vide et d’isolement (…) Il était entouré maintenant de l’air du solitaire, de cette atmosphère silencieuse, de ce dépouillement du monde environnant, de cette inaptitude aux relations humaines, contre lesquelles ne pouvaient lutter aucune volonté ni aucune nostalgie. »

Ce qui va se passer dans ce récit dense, intense, à l’écriture trempée dans le sang vécu des affres existentielles, c’est peut-être un apprentissage, peut-être une expérience initiatique, mystique, psychédélique, qui n’affranchira pas H H de sa condition mais qui lui fera prendre conscience d’une autre manière de percevoir, de ressentir et d’être, qui lui fera entrapercevoir une possibilité de plénitude.
Peut-être…
© Johnny Karlitch, 52 romans par an, semaine 22 : lundi 2 au dimanche 8 mars 2015.