Semaine 23: Loup solitaire, de Jodi Picoult

Loup solitaire, de Jodi Picoult

[traduit de l’anglais (États-Unis) par Joëlle Touati]

Éditions Michel Lafon, 2015

www.jodipicoult.com

www.michel-lafon.fr

www.antoineonline.com

 Couv Loup solitaire Blog23

« La force du Clan, c’est le Loup ; la force du Loup, c’est le Clan. » Rudyard Kipling

« Je dormais le jour, quand les températures étaient un peu plus clémentes, bien que glaciales. À la tombée de la nuit, je trouvais un abri : une grotte, un tronc creux, un petit terrier dans la neige – un igloo personnel. Je me confectionnais un matelas de brindilles afin de m’isoler du sol. Je me barricadais derrière des branches, en cas de chute de neige ou de vent violent. Je me nourrissais de ce que je parvenais à capturer dans mes pièges et, quand ils restaient vides, je fendais une souche pourrie et je mangeais des fourmis.
Un soir, un hurlement a retenti, grave, douloureux, déchirant, le genre de plainte que lance une horde lorsque l’un des siens a disparu. Le grand mâle gris, sans doute, ai-je pensé. Les loups ont hurlé toutes les nuits, cette semaine-là. La quatrième, j’ai poussé en retour un cri de solitaire à la recherche d’une place à prendre au sein d’une meute.
Tout d’abord, seul le silence m’a fait écho.
Puis, comme par miracle, la meute entière a répondu. »

Luke Warren est un zoologiste qui s’est spécialisé dans l’éthologie des loups. Il étudie leurs comportements et leurs modes de vie. S’il les observe en captivité, il préfère les voir vivre dans leur habitat naturel. Mieux, il a décidé de les côtoyer. De se faire accepter d’eux. De cohabiter avec eux. De se comporter comme eux. Deux ans durant, dans la solitude des forêts canadiennes, sans tente, sans équipement, sans garde-fou… À nouer des liens tribaux de partage, de solidarité, d’affection, avec des loups. Cette aventure éthologique sans précédent va se répercuter sur sa famille : divorce, un fils aîné (Edward) qui entre en conflit avec son père et s’en détache à l’âge de 17 ans, une benjamine (Cara) qui préfère la compagnie de son père à celle de sa mère remariée (Georgie)… : « Tout le monde me pose toujours la même question : comment avez-vous fait ? Comment peut-on quitter la civilisation, une famille, pour partir vivre dans les forêts canadiennes avec une meute de loups sauvages ? Comment avez-vous pu renoncer à l’eau chaude, au café, au contact humain, au dialogue, à deux années de la vie de vos enfants ?
Eh bien, les douches chaudes ne vous manquent pas quand vous savez que le savon empêchera votre meute de vous reconnaître.
Le café ne vous manque pas quand tous vos sens sont constamment en alerte.
Le contact humain ne vous manque pas quand vous êtes blotti au chaud entre deux de vos frères animaux. Le dialogue ne vous manque pas une fois que vous avez appris leur langage.
Vous ne renoncez pas à la famille. Une autre vous adopte.
La vraie question, voyez-vous, n’est pas de savoir comment j’ai pu quitter ce monde pour celui de la forêt.
C’est de savoir comment j’ai fait pour revenir. »

Et, un jour, l’accident de route : la fille est au volant, son père côté passager… Ce dernier sombre dans un coma des suites d’un sévère traumatisme crânien. Le loup solitaire est en exil dans des limbes inaccessibles à ses proches et à la science médicale, à peine amarré au monde des vivants par une machinerie d’assistance sur un lit d’hôpital. Georgie demande à Edward de renouer le contact après des années de séparation, mais cette fois pour participer à une grave prise de décision : approuver la survie thérapeutique ou choisir la délivrance d’une vie végétative – statistiquement, on n’en sort pas, d’une lésion du tronc cérébral.

Évidemment, comme tout un chacun, j’avais vu le film sur l’éthologue Dian Fossey qui a vécu parmi les gorilles (Gorillas in the Mist, 1988, de Michael Apted, avec Sigourney Weaver), et comme certains, j’ai lu Brazzaville plage (Éditions du Seuil, 2010) de William Boyd – un écrivain que j’apprécie pour son écriture littérairement correcte qui couve des braises moins correctes – dans lequel une éthologue est confrontée aux dérives cannibales d’une tribu de chimpanzés en Afrique.
Le roman de Jodi Picoult partage avec le premier le récit de l’immersion d’un humain dans un monde animal et avec le second, les conflits intérieurs des personnages.

Ce qui m’amène à dire que, des deux thèmes qui se partagent la trame dans Loup solitaire, celui, exotique, fascinant, spectaculaire, de l’adoption d’un humain par une meute de loups (thème qui m’a incité à choisir ce livre) est secondaire par rapport à celui de la désagrégation des liens familiaux et du dilemme moral de décider de la vie ou de la mort d’un proche.
Cependant, il l’est sur le plan de la structure, comme on distinguerait entre personnages principal et secondaire. Il était clair, pour l’auteure, qu’elle n’allait pas se lancer dans un récit consacré uniquement au séjour d’un personnage parmi les loups. Un écrivain de la trempe de Jodi Picoult (bien que ce soit le premier roman d’elle que je découvre, sa lecture a été plus que suffisante pour que j’apprécie à sa juste valeur sa voix et sa technique) aurait pu tenter l’expérience. Cela n’est pas une tâche impossible pour un écrivain qui sait booster son imagination avec le combustible des recherches, livresques ou de terrain. Mais là, à moins de se transformer en zoologiste et d’aller tenter cette aventure extrême…
Tandis que structurer le récit sur deux niveaux, comme elle l’a fait avec Loup solitaire, engendre une interaction entre les deux thèmes et les fait se répondre en écho.

La narration est distribuée entre ces quatre personnages, membres d’une famille disloquée – mis à part des interventions de deux narrateurs épisodiques, dont une fonctionnaire du Bureau des tutelles et curatelles publiques, qui sera mandatée pour gérer le choix tragique que seront amenés à faire les enfants et leur mère. Car Edward et Cara tiennent chacun à assumer la responsabilité de leurs prises de position éthiques et filiales, qui sont assez antagonistes.
Des chapitres relativement brefs portant comme titre le prénom du narrateur se succèdent, orbitant autour de l’astre éteint de Luke, dont la présence-absence, dans sa chambre d’hôpital, va susciter la mémoire, l’introspection et motiver l’adoption de conduites basées sur des convictions morales personnelles, parallèlement à une narration – celle de Luke – qui induit des correspondances entre les mœurs des humains et celles des loups, qu’elle présente souvent comme références.

Ce roman est épatant par sa construction chorale, mais j’avoue que si j’en suis sorti en quelque sorte émerveillé, c’était principalement dû à la « partie » qui relate l’expérience, ou les aventures, de Luke avec les loups.
© Johnny Karlitch, 52 romans par an, semaine 23 : lundi 16 au dimanche 22 mars 2015.

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4 réflexions sur “Semaine 23: Loup solitaire, de Jodi Picoult

  1. J’avais lu , avant la sortie du film, « Un homme parmi les loups » de Shaun Ellis. Expérience vécue durant deux ans je crois. C’est peut-être l’inspiration de Jodi Picoult? J’ai été fascinée par la société des loups. Je n’irais pas voir le film d’Annaud en revanche!

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