Semaine 24: Enfant terrible, de John Niven

Enfant terrible, de John Niven

(traduit de l’anglais par Nathalie Peronny)

Sonatine Éditions, 2015

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Ton fric, ta dope, ta mascarade, tu sais où tu peux te les foutre…

Ce roman dont le tour de force est de nous faire palpiter malgré une absence d’intrigue – dans le sens ‘‘classique’’ lié à suspense, action et divertissement – est un détonant cocktail d’éclats de rires grivois, enragés, sarcastiques et de frissons de cœur pour violons et verlaine avec goutte claire qui perle au coin.

Ça donne cette atmosphère-là, dans sa première partie :
« Ils se rendirent chez Orpheus à Beverly Hills, où Kennedy – bien connu pour ses pourboires ridiculement généreux – fut salué par le maître d’hôtel tel le Christ en personne accueilli par le prêtre à la messe dominicale. La comparaison était d’autant plus justifiée que le déjeuner tenait presque de la religion pour Kennedy Marr : une institution sacrée, avec ses propres rites ésotériques à respecter.
D’abord, comme le savait Braden (son manager), Kennedy aimait commencer par prendre l’apéritif au bar, d’où, tenant délicatement son verre de martini (gin, sec, deux olives), par la tige ou le col, afin de ne surtout pas réchauffer son précieux contenu ne serait-ce que d’un degré, il pouvait contempler à loisir l’ensemble de la congrégation, le balancement des fessiers et le frottement de cuisses des femmes riches dans leurs vêtements moulants. Ce passage au bar était primordial, selon Kennedy, car il constituait le prologue, le premier acte.
À l’acte deux, et Kennedy le savait mieux que personne, le héros devait choisir d’affronter une situation nouvelle et inconnue. Luke devait choisir de monter à bord du Faucon Millenium (Luke Skywalker de La Guerre des étoiles de George Lucas – allusion aux concepts de fonction et de motivation dans les techniques du récit, note du blogueur). Aussi, une fois ce premier martini ultra-revigorant achevé, et alors que Braden, à ce stade, commençait déjà à sentir son front perler et son cerveau chatoyer, Kennedy faisait-il signe au maître d’hôtel afin qu’il les conduise à leur table. Là, il était impératif que l’écrivain occupe la place offrant le plus grand angle de tir sur l’ensemble du restaurant. En embuscade, Braden avait souvent vu son client se livrer à de complexes calculs intérieurs, à la Un homme d’exception, avec des diagrammes et des équations qui semblaient se matérialiser dans l’air tout autour de lui tandis qu’ils traversaient ensemble des salles bondées, pressant le pas à mesure qu’il calculait trajectoires et vecteurs d’approche, contournant les serveurs et les chaises avec l’agilité d’un quarterback afin d’aller furtivement ravir la place de son choix. Une fois, il l’avait même vu sur le point d’en venir aux mains avec une immense star du cinéma alors qu’ils se livraient tous les deux à la même manœuvre, contournant en même temps la table ronde du milieu et abaissant simultanément la fesse droite pour l’un et la gauche pour l’autre vers la chaise alpha. »

Et ça se transforme en cela, dans sa deuxième partie :
« Tais-toi. Je serai bientôt morte, alors j’ai le droit de dire ce que je veux. Avec toi, Kennedy, c’était… à la seconde où on t’a posé dans mes bras, j’ai plongé mon regard dans le tien et j’ai senti qu’on se comprenait, toi et moi. À croire… qu’on se connaissait déjà. D’avant. Je n’ai pas de mots pour l’expliquer. C’était si étrange. J’ai vu ta vie entière devant moi et j’ai su que tu allais accomplir de grandes choses. Quand tu étais bébé, tu ne pleurais pas – tu hurlais. C’était comme si le monde ne te convenait pas tel qu’il était et que tu avais décidé de brailler jusqu’à ce que quelqu’un arrange tout ça à ton goût.
Le monde ne te convenait pas tel qu’il était.
Cette phrase, songea Kennedy, résumait on ne peut mieux ce qui lui avait donné l’envie d’écrire. Quelqu’un était venu avant vous pour fixer les règles, et c’était tout simplement inacceptable. Merde à l’ordre établi. (…) Parfois, il avait le sentiment de n’avoir fait que cela depuis vingt ans – hurler pour que tout ça change. S’égosiller. Mais le monde ne se laissait pas faire comme ça. L’art était une réponse possible aux hurlements, mais la vie se contentait de hausser les épaules et de suivre son cours.
– Le monde tel qu’il était ne convenait pas à Gerry non plus (sa sœur cadette suicidée).
Il lâcha ces mots à travers ses larmes, la tête basse, les épaules tremblantes, essuyant son visage du revers de la main tandis que sa mère le serrait contre lui comme elle l’avait fait tant de fois lorsqu’il était enfant.
– Sauf qu’elle n’avait rien à en dire, mon fils. Elle aspirait juste à l’effacer. (…) Allez, ça va aller. Pleure un bon coup.
Kennedy s’agrippa à sa mère en sanglotant. La culpabilité, ce sentiment épouvantable qui vous troue la poitrine. Les choses qu’il avait faites à cette femme qui lui avait donné la vie. Les coups de fil qu’il n’avait jamais rendus. Les lettres auxquelles il n’avait pas répondu. Les visites qu’il avait repoussées puis écourtées le plus possible. Parce qu’il était occupé, trop occupé, toujours occupé. (…) La manière dont il s’était moqué de ses croyances et de ses expressions simplistes dès qu’il avait été en âge de se croire supérieur à elle. (…) Tu m’as insufflé la confiance nécessaire pour m’imaginer que je pouvais tout faire, et je suis allé bien au-delà. J’ai fait tout ce que je voulais, et aussi toutes les choses que je ne voulais pas. Est-ce qu’on pourrait remonter le temps juste quelques minutes ? Je t’emmènerai faire cette balade en voiture au bord de la mer. Je t’inviterai à dîner au restaurant (…) Dire que j’étais la prunelle de tes yeux, ton aîné. J’aurais dû mieux prendre soin de toi mais maintenant, c’est terminé, et non, on ne peut pas revenir en arrière, pas même une seconde. J’étais tout pour toi et je t’ai laissée tomber comme une vieille chaussette. Je suis désolé, maman, pardonne-moi. Je t’ai aimée presque autant que tu m’as appris à m’aimer moi-même. Et ce n’est pas rien, crois-moi. Comment as-tu réussi pareil exploit ?
Pauvre petit égoïste, ingrat de fils. Pauvre, pauvre Kennedy.
– Pleure un bon coup, vas-y, lui répéta sa mère en lui caressant les cheveux et en s’imprégnant de son odeur comme seule peut le faire une mère respirant les cheveux de son enfant pour la toute dernière fois. »

Bon, alors, qui, comment, pourquoi, etc. ?
Séquence première, un bureau de psy avec vue imprenable sur Downtown L. A. : Kennedy Marr, Irlandais, 44 ans, écrivain adulé et scénariste ultra-coté à Hollywood, se demande s’il n’aurait pas dû accepter de faire soixante jours de prison pour troubles de l’ordre public, au lieu de suivre une thérapie obligatoire. Face au thérapeute qui le barbe au plus haut degré avec ses questions à la noix, Kennedy affiche un profond ennui. Ce qui ne l’empêche pas en même temps de se poser, lui-même, ces mêmes questions.
En gros, pourquoi malgré son standing, sa notoriété, son âge, ce comportement de trublion compulsif ? « Comment dire au Dr Brendle qu’il s’était rendu coupable de crimes mortels envers l’amour et qu’il savait que celui-ci l’attendrait au tournant, le jour du jugement dernier ? Que sa dette envers l’amour aurait explosé au moment où il aurait le plus besoin de ses services et qu’il n’aurait de toute façon, lui, plus rien à offrir ? D’autant que l’amour serait un créancier impitoyable. Conclusion : il ne lui restait plus qu’à ouvrir sa bouteille de whisky. À sniffer sa ligne de coke, à gober son cacheton de Xanax ou de Vicodin. À pencher la fille en avant et à faire comme si de rien n’était le plus longtemps possible et à remettre ça encore et encore et encore.
Comment expliquer tout cela à ce brave docteur ?
Kennedy soupira.
– Vous savez quoi ? dit-il. Vos bons conseils. Vous pouvez vous les carrer où je pense. »

Et si c’était ça, le cœur du problème de Kennedy Marr, comme il se le demande : « Suis-je un individu sain d’esprit ? » Autrement exprimé, a-t-il perdu son propre sens des valeurs, auparavant trouvé dans l’écriture singulière qui accouche et purifie à coups de pages blanches fécondées de haute lutte mais dorénavant remplacé à coups d’injections de centaines de milliers de dollars par des recettes de haute scribouillardise ?
Car ce roman que tout le monde (ses agents, son manager, ses éditeurs, ses journalistes, ses lecteurs…) attend depuis cinq ans, il n’en a même pas pondu la première ligne : « Il n’avait pas écrit un mot de fiction en cinq ans. Il était beaucoup trop occupé à gagner beaucoup trop d’argent en tant que script doctor. » Beaucoup trop absorbé à réviser, retoucher, réécrire des scénarios, « parce que, bien sûr, c’était plus facile (et bien plus lucratif) que de répandre ses tripes sur une putain de page blanche pendant deux ans pour écrire un roman ».

Bienvenue dans le pandémonium mental d’un écrivain brillant, propulsé, par la machinerie à sous et paillettes dopés du show-biz, au dernier tiers pseudo-supérieur de la pyramide socio-mondaine. Et qui tourne en rond autour d’un centre qu’il soupçonne irrémédiablement perdu, selon une routine quotidienne qu’il scénographie comme un immuable et fatal rituel d’exorcisme où les espèces consacrées, les formules et les invocations se distillent dans des nectars substantifiés en alcools riches et variés, rehaussés par les sucs enivrants de tétons et de cons riches et variés.
Et, un jour, un événement chiquenaude du destin va se produire, sous la forme d’un prestigieux et substantiel prix littéraire. Irrésistiblement poussé par plusieurs circonstances que je vous laisse découvrir, Kennedy devra choisir de rentrer en Irlande, son pays natal, là où sont restés sa mère, son frère, son ex-femme, sa fille, et ses fantômes : sa sœur, son père, et ses héros, poètes et écrivains, là où il devra affronter les problèmes du troisième acte, qui sont – comme tout bon scénariste le sait – ceux du premier.
Satire et introspection, un pur plaisir.
© Johnny Karlitch, 52 romans par an, semaine 24 : lundi 23 au dimanche 29 mars 2015.
 

Extrait plaisir
Petit-déjeuner slash réunion d’écriture chez le (grand) producteur Scott Spengler avec Kevin, un jeune réalisateur, et Kennedy Marr. Objet : modifier l’intrigue et les dialogues d’un scénario écrit par Kennedy parce que l’histoire ne va plus se dérouler sur la côte est des États-Unis mais en Europe, déductions fiscales oblige !

« – Écoute, vieux, expliqua Kevin. En gros, avec une équipe technique et des lieux de tournage aussi peu chers, je peux transformer un budget de cent millions en un super truc qui en paraîtra le double à l’écran.
Kennedy observa le type. Putains de réalisateurs. À un moment, Hollywood avait décrété que ces mecs avaient la science infuse. Leurs techniciens devaient les appeler ‘‘chef’’ ou ‘‘big boss’’. La moitié d’entre eux venaient de la publicité ou de l’industrie du clip. Oh, bravo, tu sais enfiler un collant autour d’un objectif ou filmer une balle de revolver au ralenti ! Ça nous fait une belle jambe. Les tournages en extérieur, c’est un boulot sacrément physique, aucun doute là-dessus : passer vingt-quatre heures sur vingt-quatre harcelé par toutes sortes de connards qui vous jettent deux cents problèmes à la minute en pleine poire. Le voisin est-il censé conduire ce genre de voiture ? Le vase doit-il être dans le champ ou hors champ ? L’actrice principale refuse de sortir de sa caravane. L’acteur principal se sniffe une ligne. Le dresseur de chameaux repart à dix-sept heures, donc il faut mettre en boîte la scène du chameau d’ici là. On perd la lumière. Le labo a rayé les négatifs. Quelqu’un avait dit un jour, et c’était très juste : N’importe quel spectateur exigerait au moins un million de dollars pour accepter de réaliser un film. Voilà pourquoi les vrais réalisateurs touchaient entre cinq et dix millions : ils savaient pertinemment dans quelle galère ils s’embarquaient. Mais la difficulté intellectuelle de l’exercice ? Comparée à la torture de la page blanche, aux affres de la gestation pour créer un univers tout entier ? Pitié, songea Kennedy. Il but une longue gorgée de café bien chaud avant de reprendre la parole.
– Ouais, Kevin. J’ai bien saisi, vieux. Mais le truc, tu vois, c’est que si l’histoire n’a aucun sens, les spectateurs s’en branlent que ton film ait l’air d’avoir coûté un milliard. Ils ne se priveront pas de bombarder l’écran avec des brouettes de merde.
Le regard de McConnell (Kevin) oscilla entre Kennedy et Spengler.
– Voilà un commentaire peu constructif, commenta-t-il.
– Vous prenez une décision artistique colossale – et débile, en prime – pour des raisons purement mercantiles, dit Kennedy. Vous me demandez de démolir un travail bien fait.
– Les éléments de base restent les mêmes, fit Spengler. La psychologie des personnages, tout. Au lieu d’un road-movie classique, d’une course-poursuite à l’américaine, ce sera la même chose, mais à la sauce paneuropéenne.
– A la sauce paneuropéenne lambda, nuança Kennedy.
– Tu sais, rétorqua le producteur en écartant les mains pour désigner le décor sublime qui les entourait (sa somptueuse résidence), d’aucuns diraient que je m’y connais un tout petit peu en matière de films.
Je suis en enfer, songea Kennedy. Je nage dans les entrailles de l’horreur, au milieu de fous pervers.
– Vous savez quoi ? conclut-il en vidant sa tasse à café avant de se lever et de boutonner sa veste. Votre film, là. Vous n’avez qu’à vous le carrer dans le fion. »

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