Semaine 25: Héloïse, ouille !, de Jean Teulé

 Héloïse, ouille !, de Jean Teulé

Éditions Julliard, 2015

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Couv Héloïse blog25

Dis, est-ce que tu m’aimeras toujours ?

Abélard… Dont le philosophe et médiéviste, Jean Jolivet, a dit que comme logicien, il était sans égal en son temps. Et le philosophe et historien, Étienne Gilson, dans La Philosophie au Moyen Âge, que c’est l’honneur de tels esprits de renouveler tout ce qu’ils touchent.
Pourtant, Lucien Jerphagnon, le philosophe et grand conteur de l’histoire de la philosophie, souligne que Pierre Abélard (1079-1142) serait sans doute moins connu du grand public, n’était la suite d’aventures qu’il a narrées dans son Histoire de mes calamités, et dont on a retenu une « histoire de coucherie entre un chanoine et une fille de bonne famille, suivie d’un règlement de comptes barbare » : la mutilation des organes sexuels d’Abélard par un trio de canailles payées par l’oncle de la fille, lequel avait lui-même pour ainsi dire introduit le loup dans la bergerie, en demandant à Abélard de devenir le précepteur de la jeune louve…
D’où le « ouille ! » du titre, qui se charge d’une connotation de sordide souffrance à côté de celle, plus sereine bien qu’enfiévrée, de vif plaisir sexuel.

Bref, ce n’est pas pour demander au lecteur de prendre part à son tour à la querelle sur les « universaux », pour ou contre les « réalistes » ou les « nominalistes », que ce roman a été concocté. Mais pour l’inviter à découvrir le versant généralement escamoté de la vie du dialecticien Abélard et de compléter les portraits philosophiquement corrects qui s’attachent surtout au buste, en le révélant en pied, et de préférence au pieu, puisqu’un philosophe, c’est aussi un individu qui possède un sexe.
Telle est l’intention originelle qui a accouché de Héloïse, ouille !, car les historiens qui abordent du bout des orteils la rencontre entre Héloïse et Abélard se contentent généralement de laconiser : « Ils vécurent pendant un an et demi des amours torrides. » Point. Et Jean Teulé a voulu développer, en racontant « une histoire d’amour mythique, mais un vrai ! ». C’est-à-dire en chairs et en râles. Et cela donne un roman suavement et spirituellement obscène. Démonstration :
(6 heures de l’après-midi. Héloïse, dix-sept ans, court dans les rues de l’Île de la Cité vers l’école Notre-Dame, où professe la star philosophique, Pierre Abélard)

« Une foule d’étudiants surgit. C’est un flot de scolares qui vont bramant tels des cerfs prestes et pleins d’éloges :
– Il est le plus grand du monde, le meilleur disputeur de son temps !
– Il est comme une source limpide, imbattable en logique. Ah, l’originalité de sa pensée !
– Il dépouille la philosophie et la théologie de cette rude écorce qui arrête les esprits !
(…)
La jeune fille se prend le jet chaud de leurs phrases au visage.
– Tout ce qu’il dit exprime le jaillissement d’une inspiration neuve, l’aventure d’une méthode hardie, l’ouverture d’un chemin encore non frayé !
À trois écoliers acnéiques (…) la demoiselle à robe rouge sarrasin demande en s’essuyant la figure :
– C’est bien là, l’école Notre-Dame ?
– Si fait.
– Je cherche un maître dont on m’a assuré qu’il enseignait céans, messire…
– Il est là-dedans.
Le dernier coup de l’angélus sonne. La fille franchit la porte d’une salle voûtée où des bottes de paille parallélépipédiques, alignées en rangs d’oignons, font office de bancs. Dans un parfum d’encens et de cire, elle remarque un homme de dos et debout mais plié en deux sur sa chaire couverte de parchemins qu’il range. Elle observe son cul :
– Pierre Abélard ?
Le professeur tourne la tête puis commence à se relever en pivotant vers l’intruse. Il semble avoir presque quarante ans et être particulièrement grand – six pieds sans doute. Une cagoule sur la tête lui couvre aussi les épaules. En longue tunique rose persan avec deux sacoches de cuir – aumônières boursouflées accrochées de chaque côté de sa ceinture –, alors qu’il se redresse, encagoulé, on dirait une bite qui se met à bander au milieu d’une paire de couilles car…
… La jolie fille restée sur le seuil de la porte se trouvant à contre-jour, derrière elle en cette fin d’après-midi d’été, le rire du soleil traverse sa robe. Abélard peut ainsi découvrir la silhouette de splendides jambes entrouvertes et tout en haut entre les cuisses, comme le joli pêle-mêle d’un ballet turc, le contour des poils bouclés d’une toison pubienne bombée. »

Ce récit émaillé de termes, expressions et descriptions propres au Moyen Âge et qui font effet de réalisme, n’est pas couillu tout du long. On y assiste également aux démêlés d’Abélard avec la police idéologique de l’époque, qui considère qu’on peut user de logique mais avec raison, autrement dit sans pousser la raison de la foi dans ses derniers saints retranchements. Entre autres scènes désopilantes, celle du manuscrit de Bède et des reliques du pseudo-saint Denis ou bien l’affaire des « trois dieux », où Bernard risque fort, après ses couilles, de perdre sa langue, face à une assemblée intraitable de prélats et lumières courroucés.
De même, l’on découvre avec un brin d’incrédulité les turpitudes crasses et hircines des moines du monastère de Saint-Gildas-de-Rhuys qui se déversent sur un abbé Abélard dépassé et bientôt menacé, et qui devra s’enfuir pour ne pas trépasser.
Et puis, par ailleurs, on suit Héloïse, devenue nonne – triste ironie du sort, pour elle, orpheline qui a passé son enfance au couvent – puis sœur prieure, puis abbesse qui dispense avec patience ses vertus pédagogiques et gestionnaires aux nonnes du Paraclet, abbaye féminine dont son époux (Abélard, car ils s’étaient mariés en secret avant l’épisode de la castration – et ont eu un garçon, qu’hélas, eux et l’Histoire ont mis au second plan) lui avait cédé la charge.
Et l’on déchiffre leurs lettres enflammées, l’on assiste aux échanges entre les deux amants vieillis, lui la soixantaine, elle la quarantaine. Et puis la mort d’Abélard à 63 ans, ensuite la mort d’Héloïse, oui, aussi à 63 ans.
Et le « miracle d’Abélard » tel que rapporté par les sœurs du Paraclet, qui ont de leurs yeux vu que lorsque le corps d’Héloïse a été déposé sur le squelette d’Abélard – ils avaient fait le serment d’être enterrés ensemble –, les os des bras de l’amant se sont refermés autour de son amour.
Verve truculente, agencement ludique de la fiction et de l’Histoire, ce roman se glissera en toute innocente impunité entre les ouvrages philosophiques de vos rayonnages.
© Johnny Karlitch, 52 romans par an, semaine 25 : lundi 30 mars au dimanche 5 avril 2015.

Extrait-plaisir
Abélard, chassé et déchu de sa fonction de précepteur d’Héloïse par l’oncle chanoine qui les a attrapés en pleins ébats amoureux, se tient la nuit sous la fenêtre de son amante malgré le couvre-feu imposé. Ils vont s’échanger des mots d’amour sur une tablette d’argile qu’ils vont faire monter et descendre à l’aide d’une corde…

« À l’aide d’un stylet en os de poulet taillé, il grave la pâte molle d’une question : Ça va ma amour ?, puis fait remonter la tablette dans les airs en tirant la corde qui dessine dorénavant une grande boucle allant de la rue à l’étage.
Héloïse, après avoir cherché longuement (forcément) son propre stylet mais ayant fini par le retrouver, utilise la tête arrondie de l’os de volaille pour lisser l’interrogation et demander à son tour sur la tablette qu’elle fait ensuite redescendre :
Et toi surtout, ma amour ?
Leur séparation révèle un sentiment qui les dépasse. Chacun des deux, par écrit, déplore l’infortune de l’autre plus que la sienne. À tour de rôle, ils labourent la cire, se lâchent bientôt comme lorsqu’ils étaient au creux du même lit. Obscénités éphémères vite griffonnées et sitôt envoyées par un téléphérique d’agaceries sexuelles qui fait tour à tour bander et mouiller.
De mes doigts, je touche ta…, écrit la filleule plus chaude que braise.
Oh, ma ribaude, je te mange la…, répond le récipiendaire.
(…)
Sur la tablette qui fait la navette, s’écrit et s’efface :
Bonne nuit, celle qui fut ma petite scolare excitante. Ton vieux
– Bonne nuit, mon grand troubadour adoré. Ta putain d’amour
– … et ma garce chérie aussi. Signé : Ton saint chaste qui, lui, ira bientôt au paradis alors que toi, beaucoup plus tard, c’est en enfer que tu te feras labourer le mal-joint par de gros vits ! Et ne me réponds pas : « Mh, ouiii !… »
– Non, c’est toi d’abord qui devras venir te masturber sur ma sépulture, obsédé. Tu y projetteras ta semence, pervers ! L’œuvre de Dieu, l’opus Dei, aurais-je dû écrire…
– Ça, c’est sûr que, dans ce cas, les fleurettes de ta pierre tombale vont en prendre des giclées ! Elles ouvriront alors leurs pétales comme les grandes lèvres de ta chatte. J’espère qu’elles auront le même parfum.
– Si c’est toi qui succombes avant moi, je veux être là pour t’enlacer.
– D’accord mais défense d’en profiter pour me glisser une carotte dans le cul.
– Pas une mais la botte entière puisque tu aimes ça, détraqué !
– Je suis bien obligé de subir tes perversités. Je t’ai dans la peau, vicelarde. Il y a des fois, tu me fais honte. Je devrais te châtier sévèrement… puis te sodomiser.
– Encore ?!
– À nos obscénités !
– À notre délire, ma amour ! Qu’on le vive toujours ! Et que dans mille ans, tous les amoureux du monde se le racontent encore ! »

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2 réflexions sur “Semaine 25: Héloïse, ouille !, de Jean Teulé

    • Ha ha! Très spirituellement rigolo! Avec de l’érotisme salace, bon vivant, limite populacier, à mille lieues des hautes sphères de la pensée où règne, quoique malmené, Pierre Abélard. Quant aux « envolées philosophiques », elles seraient plutôt genre giboulées de gros rires envoyées à la figure de l’intelligentsia dogmatique de l’époque!

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