Semaine 28: Mes romans culte : La Possibilité d’une île

(En alternance avec les parutions récentes, de temps en temps, mes romans compagnons !)

La Possibilité d’une île, de Michel Houellebecq

Éditions Fayard, 2005

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Couv Possibilté blog28

« Je me sens comme ça, loin de l’humanité »

 C’est à l’âge de 17 ans que fut révélée à Daniel1 sa « vocation de bouffon ».
Initiée par un premier sketch présenté aux autres membres d’un club de vacances, qui lui a obtenu un vif succès ainsi que la perte de sa virginité, le soir même, comme conséquence de ce succès primal, elle fera de lui, dès ses débuts professionnels de one man show comique, un « observateur acéré de la réalité contemporaine ».
Cette définition le fera sourire puisque, selon lui, il n’y a plus grand-chose à observer et qu’en gros, la réalité se résume au clivage entre riches et pauvres avec comme passerelle possible et fragile le fameux ascenseur social, et, sur le plan sexuel, à deux camps : ceux qui inspirent le désir et les autres.
Cynique, caustique et méchant, on le considère pourtant comme un humaniste : « Voici, pour situer, une des plaisanteries qui émaillaient mes spectacles :
‘‘Tu sais comment on appelle le gras qu’y a autour du vagin ?
– Non.
– La femme.’’
Chose étrange, j’arrivais à placer ce genre de trucs sans cesser d’avoir de bonnes critiques dans Elle et dans Télérama ; il est vrai que l’arrivée des comiques beurs avait revalidé les dérapages machistes, et que je dérapais concrètement avec grâce : lâchage de carres, reprise, tout dans le contrôle. Finalement, le plus grand bénéfice du métier d’humoriste, et plus généralement de l’attitude humoristique dans la vie, c’est de pouvoir se comporter comme un salaud en toute impunité, et même de pouvoir grassement rentabiliser son abjection, en succès sexuels comme en numéraire, le tout avec l’approbation générale.
Mon humanisme supposé reposait en réalité sur des bases bien minces : une vague saillie sur les buralistes, une allusion aux cadavres des clandestins nègres rejetés sur les côtes espagnoles avaient suffi à me valoir une réputation d’homme de gauche et de défenseur des droits de l’homme. Homme de gauche, moi ? J’avais occasionnellement pu introduire dans mes sketches quelques altermondialistes, vaguement jeunes, sans leur donner de rôle immédiatement antipathique ; j’avais occasionnellement pu céder à une certaine démagogie : j’étais, je le répète, un bon professionnel. (…) Quant aux droits de l’homme, bien évidemment, je n’en avais rien à foutre ; c’est à peine si je parvenais à m’intéresser aux droits de ma queue.»

Dans sa résidence autonome léguée par Daniel1, son prédécesseur bimillénaire, et enceinte d’une barrière électrifiée pour la protéger des quelques meutes de sauvages errant dans la plaine désertique, le néo-humain Daniel24 vit avec son chien Fox – ce dispensateur d’« amour inconditionnel », ce chien de la lignée des Daniel sans cesse recloné – dans l’attente de la venue de son propre successeur, Daniel25, qui sera fabriqué par « transfert moléculaire direct » à l’instant de sa mort. Et surtout, il maintient « la présence, afin de rendre possible l’avènement des Futurs », cette supra-espèce qui succédera aux néo-humains.
Vivant dans une absolue solitude, se nourrissant d’eau et de sels minéraux, son contact avec l’extérieur – des successeurs d’autres lignées, hommes et femmes – s’établit via un réseau intranet planétaire. Dans une « apathie languide », son temps est en grande partie consacré à l’étude du « récit de vie » de Daniel1, enrichi de son propre commentaire et des notes laissées par les Daniel successifs. Ce récit de vie, cette exégèse autobiographique, complète le processus du transfert moléculaire direct en servant à intégrer dans le corps physique du successeur la personnalité du prédécesseur. Puisque celle-ci, d’après la première loi de Pierce, est identifiée à la mémoire – laquelle nous permet, par exemple, de récupérer notre identité à chacun de nos réveils.
Le Grand Assèchement des océans, dû à un dérèglement astronomique et climatologique qui n’a pas été déterminé, du moins dans sa « cause efficiente » (probablement une modification de l’axe de rotation de la planète principalement, sans oublier les guerres nucléaires), a progressivement réduit la population de la Terre à environ un demi-million d’êtres. Et dans la région où se trouve la résidence de Daniel24, les falaises plongent vertigineusement dans un abîme de trois mille mètres, dévoilé par la disparition de la mer.
Les néo-humains, pour qui « la bonté, la compassion, la fidélité, l’altruisme » sont « comme des mystères impénétrables », cultivent une forme d’apathie, d’ataraxie, qui doit les démarquer et les différencier à terme de l’espèce humaine, dans le but de favoriser la venue des Futurs.

Retour au 21e siècle… Un jour, Daniel (le premier), divorcé depuis près de dix ans, rencontre Isabelle, rédactrice en chef de Lolita, un magazine pour jeunes filles que cependant des femmes de trente ans achètent, mues par une « fascination pure pour une jeunesse sans limites », « un journal de merde », dit Isabelle, qui essaie de façonner « une humanité factice, frivole, qui ne sera plus jamais accessible au sérieux ni à l’humour, qui vivra jusqu’à sa mort dans une quête de plus en plus désespérée du fun et du sexe ; une génération de kids définitifs ».
Le prétexte de la rencontre est une interview pour laquelle la rédactrice en chef s’est elle-même déplacée. Entre les deux, ça part au premier regard ; ils comprennent aussitôt qu’ils auront une longue histoire.
Daniel, à l’époque, avait amassé six millions d’euros mais, contrairement à un personnage balzacien, il n’avait pas acheté d’appartement somptueux qu’il aurait rempli d’objets d’art ni ne s’était ruiné pour une danseuse. Il se contentait d’un trois pièces banal et des joies de la consommation au sein de la perfection mobile d’un centre commercial contemporain fonctionnant à plein régime. Sa vie sexuelle était traversée des filles qui venaient à ses spectacles.
Trois ans plus tard, Daniel achète une résidence secondaire en Andalousie, celle qu’occuperont ses successeurs néo-humains ; Isabelle et lui se marient ; il a 42 ans, elle, 40. Elle subit le choc de la quarantaine, se sent de plus en plus incapable de maintenir dans son travail une certaine ambiance de conflit, de compétition narcissique et encaisse mal de voir débarquer chaque mois de nouvelles pétasses toujours plus jeunes, toujours plus sexy et arrogantes. Daniel, lui, voit ses spectacles hautement controversés élever son statut professionnel et social trois crans plus haut. Et pourtant… « Je travaillais alors mes sketches avec une petite caméra vidéo fixée sur un trépied et reliée à un moniteur sur lequel je pouvais contrôler en temps réel mes intonations, mes mimiques, mes gestes. J’avais toujours eu un principe simple : si j’éclatais de rire à un moment donné, c’est que ce moment avait de bonnes chances de faire rire, également, le public. Peu à peu, en visionnant les cassettes, je constatai que j’étais gagné par un malaise de plus en plus vif, allant parfois jusqu’à la nausée. Deux semaines avant la première, la raison de ce malaise m’apparut clairement : ce qui m’insupportait de plus en plus, ce n’était même pas mon visage, même pas le caractère répétitif et convenu de certaines mimiques standard que j’étais bien obligé d’employer : ce que je ne parvenais plus à supporter, c’était le rire, le rire en lui-même, cette subite et violente distorsion des traits qui déforme la face humaine, qui la dépouille en un instant de toute dignité. Si l’homme rit, s’il est le seul, parmi le règne animal, à exhiber cette atroce déformation faciale, c’est également qu’il est le seul, dépassant l’égoïsme de la nature animale, à avoir atteint le stade infernal et suprême de la cruauté.
Les trois semaines de représentation furent un calvaire permanent : pour la première fois je la connaissais vraiment, cette fameuse, cette atroce tristesse des comiques ; pour la première fois, je comprenais vraiment l’humanité. J’avais démonté les rouages de la machine, et je pouvais les faire fonctionner, à volonté. Chaque soir, avant de monter sur scène, j’avalais une plaquette entière de Xanax. À chaque fois que le public riait (et je pouvais le prévoir à l’avance, je savais doser mes effets, j’étais un professionnel confirmé), j’étais obligé de détourner le regard pour ne pas voir ces gueules, ces centaines de gueules animées de soubresauts, agitées par la haine. »
Et comme « la solitude à deux est l’enfer consenti », quelque deux ans plus tard, et malgré l’entrée radieuse dans leur vie du chien Fox qui les a adoptés avec son « amour inconditionnel », ils se séparent de manière civilisée.
Le terrain est aplani pour l’entrée en scène des Élohimites dans le marasme daniélien, « une secte qui vénérait les Élohim, créatures extraterrestres responsables de la création de l’humanité, dont ils attendaient le retour. (…) ils avaient également vaincu le vieillissement et la mort, et ne demandaient qu’à partager leurs secrets avec les plus méritants d’entre » les Terriens.
« Ah ah, se dit le narrateur ; la voilà, la carotte. »
Daniel, dont la célébrité renforcerait la visibilité de la secte, est adoubé par son chef, un prophète autoproclamé qui se comporte au sein de sa tribu comme un mâle dominant absolu et castrateur.
La secte possède un département de recherche scientifique. Le but : se débarrasser de l’embryogenèse pour « fabriquer directement un être humain adulte à partir des éléments chimiques nécessaires et du schéma fourni par l’ADN », et dont l’essentiel de la personnalité, c’est-à-dire son individualité et sa mémoire, sera reconstitué à partir de son « histoire individuelle ».

La lecture, à ce stade, amorce les deux tiers restants du roman : dans des situations où l’action et le changement, réduits au maximum, s’effilochent dans une névrose existentielle – à part la défection d’une belle jeune fille sensuelle et généreuse pour laquelle notre héros, vieillissant, s’était passionné à mort, et l’assassinat du prophète, qui a entraîné une implication de plus en plus grande de sa part dans la ‘‘promotion’’ de la quête d’immortalité de la secte –, l’auteur développe une profonde et implacable réflexion sur la vie, la vieillesse, la perpétuation restreinte ou l’extinction de l’espèce humaine, l’inanité de l’existence, le détachement, la mort, avant de baisser le rideau, dans une dernière partie à la saisissante beauté métaphorique, narrée en cinémascope noir et blanc bleutés de fugue contemplative et désolée vers l’inconnu, qui aurait pu fortement impressionner Cormac McCarthy avant qu’il écrive La Route.

Dans une interview en novembre 2011 (www.lefigaro.fr), l’auteur parlait de son chien Clément, à qui il était très attaché et qui venait de mourir. Il fait cette comparaison : « Il y a beaucoup de choses que les animaux ne comprennent pas. Pour écrire, il faut être comme ça, dans un état de semi compréhension. C’est un état d’esprit poétique. En étant séparé, on voit les choses de façon un peu étrange. Dans le meilleur des cas, je me sens comme ça, loin de l’humanité. »
© Johnny Karlitch, 52 romans par an, semaine 28 : lundi 20 au dimanche 26 avril 2015.

 

Extrait-plaisir

« Je n’avais vu jusqu’à présent aucune trace de grands prédateurs, et c’est plutôt en hommage à une ancienne tradition humaine que j’allumais du feu chaque soir, après avoir établi notre campement. Fox retrouvait sans difficulté ses atavismes qui étaient ceux du chien depuis qu’il avait décidé d’accompagner l’homme, voici déjà de nombreux millénaires, avant de reprendre sa place auprès des néo-humains. Un froid léger descendait des sommets, nous étions à près de deux mille mètres d’altitude et Fox contemplait les flammes avant de s’étendre à mes pieds alors que rougeoyaient les braises. Il ne dormirait, je le savais, que d’un œil, prêt à se dresser à la première alerte, à tuer et à mourir s’il le fallait pour protéger son maître, et son foyer. Malgré ma lecture attentive de la narration de Daniel1 je n’avais toujours pas totalement compris ce que les hommes entendaient par l’amour, je n’avais pas saisi l’intégralité des sens multiples, contradictoires qu’ils donnaient à ce terme ; j’avais saisi la brutalité du combat sexuel, l’insoutenable douleur de l’isolement affectif, mais je ne voyais toujours pas ce qui leur avait permis d’espérer qu’ils pourraient, entre ces aspirations contraires, établir une forme de synthèse. À l’issue pourtant de ces quelques semaines de voyage dans les sierras de l’intérieur de l’Espagne, jamais je ne m’étais senti aussi près d’aimer, dans le sens le plus élevé qu’ils donnaient à ce terme ; jamais je n’avais été aussi près de ressentir personnellement « ce que la vie a de meilleur » pour reprendre les mots utilisés par Daniel1 dans son poème terminal, et je comprenais que la nostalgie de ce sentiment ait pu précipiter Marie23 sur les routes, si loin de là, sur l’autre rive de l’Atlantique. J’étais à vrai dire moi-même entraîné sur un chemin tout aussi hypothétique, mais il m’était devenu indifférent d’atteindre ma destination : ce que je voulais au fond c’était continuer à cheminer avec Fox par les prairies et les montagnes, connaître encore les réveils, les bains dans une rivière glacée, les minutes passées à se sécher au soleil, les soirées ensemble autour du feu à la lumière des étoiles. J’étais parvenu à l’innocence, à un état non conflictuel et non relatif, je n’avais plus de plan ni d’objectif, et mon individualité se dissolvait dans la série indéfinie des jours ; j’étais heureux. »

Semaine 27: Mes romans culte : Baudolino

(En alternance avec les parutions récentes, de temps en temps, mes romans compagnons !)

Baudolino, d’Umberto Eco

(traduit de l’italien par Jean-Noël Schifano)

Éditions Grasset, 2002

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 Couv Baudolino blog27

Mentir vrai ou l’art de ne pas raconter des histoires

Roman policier historique se déroulant non pas dans une abbaye mais dans des contrées, des villes, des villages, entre l’Occident et l’Orient du Moyen Âge, avec un enquêteur improbable, Baudolino, inénarrable mythomane immature, pas du tout aussi maître de logique et fin disputateur que Guillaume de Baskerville, qui ne parviendra à élucider le mystère de la mort de l’empereur Frédéric Barberousse que bien des années plus tard grâce aux lueurs d’un vieil inventeur d’automates devenu aveugle…
Roman picaresque mêlant l’Histoire à l’affabulation, parcourant à cheval et en armées des campagnes diverses, derrière l’étendard d’un empereur en mal d’empire ou sous les bannières de croisades déficitaires…
Conte mythologique où pullulent les créatures du bestiaire médiéval et se heurtent les croyances populaires et les doctes prétentions…
Baudolino, c’est tout ça, et aussi la mise en abyme de la fiction, avec la résonance d’un écho sur la création littéraire, sur la relation entre mensonge et construction de la réalité, et sur les amours licencieuses entre fiction et vraisemblance, fiction et véracité, fiction et historicité.
L’érudition d’Eco, comme d’habitude, n’est pas servie avec parcimonie. Et cette prodigalité thématique et sémantique qui explose en plusieurs sens risque d’en décourager plusieurs.
Mais quelle délectation s’offrant au lecteur qui aura su ne pas se perdre dans ce bois aux sentiers qui bifurquent !

Pour moi, relire Baudolino est motivé par le plaisir de parcourir de vastes contrées narratives, dans un itinéraire picaresque qui va, immanquablement, me faire passer par quatre relais, constituant, toujours pour moi, la motivation principale qui m’incite à la relecture de ce récit en apparence échevelé par la profusion de ses motifs mythico-médiévaux.

Le premier relais est celui du chapitre 1, si bizarre et alambiqué (un cauchemar pour éditeur) qu’il dissuaderait en trois lignes de son incipit n’importe quel lecteur moyen de Musso ou de Chattam.
Tout un chacun n’a pas les papilles littéraires appropriées pour déguster ceci :

« (…) je ai faict habeo facto la desroberie la plus grande de ma vie en somme j’ai pris dans un escrin de l’évesque Oto moult feuilles ki peut etre sont choses de la kancel chancellerie imperiale et les ai gratté quasi toutes fors ce ki ne partait point et ores j’ai autant de Parchemin pour y escrire ce ke je veulx en somme ma chronica meme si je ne la sais ecrire en latinus
 s’il descouvrent après ke les feuilles ne sont plus là ki sait kel capharnaüm sensuit et il pensent ke ce peut estre un Spion des evesques romains ki veulent du mal al emperer frederic
 mais il se peut k’a nul importe en la chancellerie ils escrivent tout mesme quant point ne sert et ke ki les trouve [les feuilles] kil se les enfile dans le pertuis del kü n’en fasse goute
 ncipit prologus de duabus civitatibus historiae AD mexliii conscript saepe multumque volvendo mecum de rerum temporalium motu ancipitq
 ce sont lignes ki i furent avant et je n’ai pu les bien kraté et dois les sauteler »

Le roman démarre avec ce palimpseste gratté par un garçon de 14 ans, Baudolino, dans un idiome fourre-tout de son cru, et qu’il trimbalera sa vie durant dans un sachet de peau suspendu à son cou, comme pour lui rappeler de rédiger un jour « la Gesta Baudolini », lequel parchemin, en ce moment du récit, se trouve entre les mains de Nicétas Khoniatès, ex-chancelier du basileus de Byzance et historien, tout juste sauvé par sire Baudolino d’une mort abjecte qu’allaient lui donner les profanateurs de la basilique Sainte-Sophie – et incendiaires de la Constantinople de l’an 1204 –, ces ripailleurs ignares de la quatrième croisade.
Baudolino, âgé de plus de 60 ans, raconte à Nicétas, cet « écrivain d’histoires », sa vie. Il doit le faire, il a perdu ses écrits biographiques et historiques, et raconter ravivera sa mémoire et le délivrera d’un tourment moral.
Tout au long du récit et du roman, Nicétas prêtera une oreille attentive – parfois émerveillée et parfois interloquée, et en émettant les commentaires attendus de la part d’un historien soucieux de véracité – à l’histoire de cet homme, qui était considéré comme un fils adoptif par l’empereur Frédéric Barberousse et l’un de ses conseillers influents.

Le deuxième relais se trouve dans les chapitres 11 et 12 : Baudolino réside à Paris depuis plusieurs années déjà ; Frédéric l’y a envoyé étudier pour devenir un savant. Avec ses amis, dont le Poète qui n’a pas pu écrire un seul poème mais que Baudolino aidera à justifier son surnom, et Abdul, un troubadour à oud amoureux d’une princesse lointaine de la Terre Sainte, le jeune étudiant va donner, en mixant mesures du Temple d’Ézéchiel et « miel vert », forme et consistance à la légende du Royaume du Prêtre Jean. Il va décrire un palais digne du « rex et sacerdos », du Roi des rois qu’est ce prêtre mythique et rédiger la lettre que ce dernier aurait rédigée pour Barberousse. Et ainsi, Baudolino réussira à persuader l’empereur d’entreprendre le voyage vers l’Orient, pour y recevoir de la main très bénie de ce Pape des papes l’onction ultime et parfaite, servie dans le Gradale (ou coupe du Graal), qui le sacrera empereur optimus (et que ce comploteur de petit pape à Rome aille se…).

Le troisième relais, après des aventures mirifiques dignes d’Ulysse et d’Aladin, revisitées par Hérodote, attend le lecteur sur les rives d’un lac ombragées de cyprès, au pied des collines des Satyres.
Là-bas, dans le bois du lac, vivent des femmes, les descendantes spirituelles d’Hypatie, la philosophe, astronome et mathématicienne du 5e siècle, tuée de manière abominable à l’instigation de Cyrille, patriarche d’Alexandrie et saint de l’Église.
Mais le lecteur préférera rester au bord du lac pour y retrouver, à intervalles, la jeune belle vierge à la chevelure blonde qui prend tantôt des reflets d’azur et tantôt des chatoiements de couchant, qui y vient, accompagnée de son jeune monocéros au pelage blanc.
Après son premier amour platonique d’adolescent (Béatrix, la femme de Barberousse), et son amour affectueux, à 38 ans, pour son épouse Colandrina, morte avec son nouveau-né, la vierge du lac, Hypatie (elle s’appelle ainsi, comme d’ailleurs toutes les autres Hypaties de la communauté, qui se perpétuent grâce à un rituel impliquant de mystérieux « fécondateurs ») sera la troisième et dernière – quoique première – révélation amoureuse de Baudolino, alors âgé de 55 ans.
Visiblement inspiré par son personnage féminin extraordinaire, Eco nous offre de merveilleuses pages de mystique gnostique et de passion sensuelle.

Le quatrième relais, lui, se résume à deux répliques, mises dans la bouche de deux personnages :
« – C’était une belle histoire. Dommage que personne n’en ait un jour connaissance.
– Ne te crois pas l’unique auteur d’histoires en ce monde. Tôt ou tard, quelqu’un, plus menteur que Baudolino, la racontera. »
© Johnny Karlitch, 52 romans par an, semaine 27 : lundi 13 au dimanche 19 avril 2015.

Semaine 26: Mes romans culte : L’autre côté du rêve

(En alternance avec les parutions récentes, de temps en temps, mes romans compagnons !)

L’autre côté du rêve, d’Ursula K. Le Guin

(traduit de l’américain par Henry-Luc Planchat)

Éditions Presses Pocket, 1984

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Couv Le Guin Blog26

« Ce qui arrive est acceptable » Tiua’k Ennbe Ennbe

Un début sibyllin : la houle incessante, les vagues perpétuelles, et une méduse, « la plus vulnérable et la plus insubstantielle » des créatures, portée un temps par la mer, et puis rejetée sur le rivage.
Je suppose que c’est le matin, comme lorsque l’océan de notre sommeil et de nos rêves nous abandonne sur le rivage du réveil.
Et que l’on rouvre les yeux. Encore une fois…

En une douzaine d’années, c’est encore une fois de plus (la troisième) que je relis ce roman d’Ursula K. Le Guin. L’un de mes romans favoris, tous genres confondus.
L’atmosphère que dégage, tout autant que l’intrigue baroque, la narration envoûtante de Le Guin, a cette inconsistance de brouillard, où se diffuse une lueur brumeuse comme celle du rêve.

Prenons l’entrée en récit du personnage principal, après la scène symbolique de la méduse, en introduction : il a les paupières brûlées, le cerveau enflammé, une camisole de béton et d’acier l’immobilise. Cela disparaît et il remarque un pissenlit qui a poussé entre des marches. Quand il fait les deux pas qui séparent son lit pneumatique de la porte de sa chambre cagibi, il se retrouve dans un couloir en pente interminable, avec les W.-C. tout au fond. Et quand le mur du couloir se transforme en plancher, il est alors étendu dans son lit, un visage amical de vieux veille sur lui, d’en haut. À travers un bruit de vagues assourdissant, le jeune homme tente d’expliquer qu’il ne parvient toujours pas à « refermer la porte par laquelle pénètrent ses rêves ». Maintenant, à côté du vieux, se tient un autre personnage, un « médic », un médecin public, avec une seringue. On apprend que le jeune malade a avalé un « sale mélange, barbituriques et Dexedrine », qu’il n’a pas obtenu avec sa propre carte de pharmacie, mais en empruntant celles d’autres personnes. Il devra donc suivre un TTV, un traitement thérapeutique volontaire. Le médic lui demande de lui livrer un seul nom de propriétaire de carte d’emprunt – « c’est juste une formalité » – sinon, il ira en prison. Le jeune homme ne peut pas se livrer à un acte de délation et le vieux, qui est le gardien d’ascenseur, prétend alors qu’il est l’un de ceux qui lui ont prêté sa carte médicale. Le jeune homme est très indisposé, à la fois par son malaise physique et cette affaire de carte : « Je ne peux pas, dit-il, signifiant par là qu’il ne pouvait pas laisser Mannie (le vieux) mentir pour lui, ne pouvait pas l’empêcher de mentir pour lui, ne pouvait pas ne pas s’en faire, ne pouvait pas continuer à vivre ainsi. » Le médecin doit partir pour son boulot – à pied : les transports publics sont en grève – ; il doit traiter des enfants atteints de « Kwashiorkor » dans des familles qui touchent l’allocation de base mais qui ne se nourrissent pas convenablement parce qu’il y a une pénurie de produits alimentaires. L’effet de serre a atteint un maximum, les villes sont hyper-peuplées, la sous-alimentation, le scorbut, le typhus, la mafia, y sévissent, les gros titres des journaux sont terrifiants…

Fin du chapitre 1. En quelque 1 500 mots, Ursula Le Guin happe le lecteur dans une société dystopique, dans un monde uchronique, un monde bizarre, étrange, dérangeant, plongé dans une pénombre de réel et hanté d’un délire d’onirisme halluciné.
Car George Orr, le personnage principal, fait des rêves qui affectent le monde réel.

Dit comme ça, ça a l’air de pas grand-chose, tout au plus d’une assertion saugrenue et en sourdine. On va le présenter autrement : en rêvant, George Orr change les choses. Elles se transforment. Le Guin appelle cela « faire des rêves effectifs » ; ils ne se produisent pas sur commande mais adviennent une fois toutes les dizaines ou centaines de rêves habituels.
Et cela suffit pour chambouler et le réel et la lecture.

J’aime ce roman de science-fiction pour son intelligence. Il est brillant. Ursula Le Guin y déploie une inventivité à la fantaisie cohérente, impressionnante. Mais surtout, il représente la mise en narration des réflexions de l’auteure sur la réalité, l’illusion, les rêves, la connaissance de soi, le mysticisme…

En quelques pages, nous faisons la connaissance d’un personnage doux et placide, conciliant et tempéré, mais déboussolé, qui se démène dans un cauchemar non pas existentiel mais carrément métaphysique.
Il sera pris en charge pour son traitement thérapeutique par le docteur Haber, un psychiatre féru d’onirologie, qui, intéressé par le « cas » de ce patient pas comme les autres, va le prendre sous sa tutelle de manière de plus en plus exclusive.
Dans la clinique, à l’issue de la première séance de rêve contrôlé, la grande photographie murale représentant un mont couvert de neige deviendra celle d’un célèbre étalon de course dans un enclos.
Ce « changement » est survenu parce que le rêve induit sous transe hypnotique et monitoré au moyen d’un amplificateur de rêves, bricolé par le psychiatre, comprenait un cheval qui galope dans un champ. Pour le moment, le médecin n’a pas le moindre souvenir de la photo murale du mont enneigé car il « est » entièrement dans un nouveau présent créé par Orr, et toute sa mémoire a été réagencée pour accepter ce présent comme habituel.

Gagné ! Le récit nous tient. Que diable va-t-il se passer ? Comment de telles prémices extraordinaires vont-elles se développer ?
Que se passera-t-il lorsque le docteur Haber, convaincu de la réalité des rêves effectifs, et mû par un altruisme messianique mégalomaniaque, « suggérera » à son « psychopathe apprivoisé » de rêver un monde sans racisme, ou un monde dont la surpopulation a été jugulée, ou encore un monde où règne une paix globale ?

Le récit est divisé en onze chapitres, chacun portant en exergue une citation sur l’essence de l’être, l’illusion de l’existence…, cinq étant de Tchouang-tseu (4e s. avant notre ère), essentiel penseur chinois du taoïsme, deux de Lao-tseu (6e s. avant notre ère), l’ineffable fondateur chinois du taoïsme, dont Ursula Le Guin est un grand connaisseur, lui ayant consacré quarante ans de sa vie à une traduction de son Tao Te King (Livre de la Voie et de la Vertu), deux de Victor Hugo, une de H. G. Wells et la onzième de Lafcadio Hearn (19e s.), écrivain irlandais qui adoptera le Japon.

Le titre original, The Lathe of Heaven (Avon Books, 1971) qui se traduit  par Le Tour (ou) Les Roues du ciel, provient de Tchouang-tseu : « Laisser la compréhension s’arrêter devant ce qui ne peut pas être compris fait preuve d’une grande élévation. Ceux qui ne le peuvent pas seront broyés dans les roues du ciel » (exergue du chapitre trois du roman de Le Guin), tandis que le titre français du roman traduit provient de la citation de Victor Hugo (tirée de son recueil, Les Contemplations) placée en exergue du chapitre dix : « Il descend, réveillé, l’autre côté du rêve. »
© Johnny Karlitch, 52 romans par an, semaine 26 : lundi 6 au dimanche 12 avril 2015.