Semaine 26: Mes romans culte : L’autre côté du rêve

(En alternance avec les parutions récentes, de temps en temps, mes romans compagnons !)

L’autre côté du rêve, d’Ursula K. Le Guin

(traduit de l’américain par Henry-Luc Planchat)

Éditions Presses Pocket, 1984

www.ursulakleguin.com

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Couv Le Guin Blog26

« Ce qui arrive est acceptable » Tiua’k Ennbe Ennbe

Un début sibyllin : la houle incessante, les vagues perpétuelles, et une méduse, « la plus vulnérable et la plus insubstantielle » des créatures, portée un temps par la mer, et puis rejetée sur le rivage.
Je suppose que c’est le matin, comme lorsque l’océan de notre sommeil et de nos rêves nous abandonne sur le rivage du réveil.
Et que l’on rouvre les yeux. Encore une fois…

En une douzaine d’années, c’est encore une fois de plus (la troisième) que je relis ce roman d’Ursula K. Le Guin. L’un de mes romans favoris, tous genres confondus.
L’atmosphère que dégage, tout autant que l’intrigue baroque, la narration envoûtante de Le Guin, a cette inconsistance de brouillard, où se diffuse une lueur brumeuse comme celle du rêve.

Prenons l’entrée en récit du personnage principal, après la scène symbolique de la méduse, en introduction : il a les paupières brûlées, le cerveau enflammé, une camisole de béton et d’acier l’immobilise. Cela disparaît et il remarque un pissenlit qui a poussé entre des marches. Quand il fait les deux pas qui séparent son lit pneumatique de la porte de sa chambre cagibi, il se retrouve dans un couloir en pente interminable, avec les W.-C. tout au fond. Et quand le mur du couloir se transforme en plancher, il est alors étendu dans son lit, un visage amical de vieux veille sur lui, d’en haut. À travers un bruit de vagues assourdissant, le jeune homme tente d’expliquer qu’il ne parvient toujours pas à « refermer la porte par laquelle pénètrent ses rêves ». Maintenant, à côté du vieux, se tient un autre personnage, un « médic », un médecin public, avec une seringue. On apprend que le jeune malade a avalé un « sale mélange, barbituriques et Dexedrine », qu’il n’a pas obtenu avec sa propre carte de pharmacie, mais en empruntant celles d’autres personnes. Il devra donc suivre un TTV, un traitement thérapeutique volontaire. Le médic lui demande de lui livrer un seul nom de propriétaire de carte d’emprunt – « c’est juste une formalité » – sinon, il ira en prison. Le jeune homme ne peut pas se livrer à un acte de délation et le vieux, qui est le gardien d’ascenseur, prétend alors qu’il est l’un de ceux qui lui ont prêté sa carte médicale. Le jeune homme est très indisposé, à la fois par son malaise physique et cette affaire de carte : « Je ne peux pas, dit-il, signifiant par là qu’il ne pouvait pas laisser Mannie (le vieux) mentir pour lui, ne pouvait pas l’empêcher de mentir pour lui, ne pouvait pas ne pas s’en faire, ne pouvait pas continuer à vivre ainsi. » Le médecin doit partir pour son boulot – à pied : les transports publics sont en grève – ; il doit traiter des enfants atteints de « Kwashiorkor » dans des familles qui touchent l’allocation de base mais qui ne se nourrissent pas convenablement parce qu’il y a une pénurie de produits alimentaires. L’effet de serre a atteint un maximum, les villes sont hyper-peuplées, la sous-alimentation, le scorbut, le typhus, la mafia, y sévissent, les gros titres des journaux sont terrifiants…

Fin du chapitre 1. En quelque 1 500 mots, Ursula Le Guin happe le lecteur dans une société dystopique, dans un monde uchronique, un monde bizarre, étrange, dérangeant, plongé dans une pénombre de réel et hanté d’un délire d’onirisme halluciné.
Car George Orr, le personnage principal, fait des rêves qui affectent le monde réel.

Dit comme ça, ça a l’air de pas grand-chose, tout au plus d’une assertion saugrenue et en sourdine. On va le présenter autrement : en rêvant, George Orr change les choses. Elles se transforment. Le Guin appelle cela « faire des rêves effectifs » ; ils ne se produisent pas sur commande mais adviennent une fois toutes les dizaines ou centaines de rêves habituels.
Et cela suffit pour chambouler et le réel et la lecture.

J’aime ce roman de science-fiction pour son intelligence. Il est brillant. Ursula Le Guin y déploie une inventivité à la fantaisie cohérente, impressionnante. Mais surtout, il représente la mise en narration des réflexions de l’auteure sur la réalité, l’illusion, les rêves, la connaissance de soi, le mysticisme…

En quelques pages, nous faisons la connaissance d’un personnage doux et placide, conciliant et tempéré, mais déboussolé, qui se démène dans un cauchemar non pas existentiel mais carrément métaphysique.
Il sera pris en charge pour son traitement thérapeutique par le docteur Haber, un psychiatre féru d’onirologie, qui, intéressé par le « cas » de ce patient pas comme les autres, va le prendre sous sa tutelle de manière de plus en plus exclusive.
Dans la clinique, à l’issue de la première séance de rêve contrôlé, la grande photographie murale représentant un mont couvert de neige deviendra celle d’un célèbre étalon de course dans un enclos.
Ce « changement » est survenu parce que le rêve induit sous transe hypnotique et monitoré au moyen d’un amplificateur de rêves, bricolé par le psychiatre, comprenait un cheval qui galope dans un champ. Pour le moment, le médecin n’a pas le moindre souvenir de la photo murale du mont enneigé car il « est » entièrement dans un nouveau présent créé par Orr, et toute sa mémoire a été réagencée pour accepter ce présent comme habituel.

Gagné ! Le récit nous tient. Que diable va-t-il se passer ? Comment de telles prémices extraordinaires vont-elles se développer ?
Que se passera-t-il lorsque le docteur Haber, convaincu de la réalité des rêves effectifs, et mû par un altruisme messianique mégalomaniaque, « suggérera » à son « psychopathe apprivoisé » de rêver un monde sans racisme, ou un monde dont la surpopulation a été jugulée, ou encore un monde où règne une paix globale ?

Le récit est divisé en onze chapitres, chacun portant en exergue une citation sur l’essence de l’être, l’illusion de l’existence…, cinq étant de Tchouang-tseu (4e s. avant notre ère), essentiel penseur chinois du taoïsme, deux de Lao-tseu (6e s. avant notre ère), l’ineffable fondateur chinois du taoïsme, dont Ursula Le Guin est un grand connaisseur, lui ayant consacré quarante ans de sa vie à une traduction de son Tao Te King (Livre de la Voie et de la Vertu), deux de Victor Hugo, une de H. G. Wells et la onzième de Lafcadio Hearn (19e s.), écrivain irlandais qui adoptera le Japon.

Le titre original, The Lathe of Heaven (Avon Books, 1971) qui se traduit  par Le Tour (ou) Les Roues du ciel, provient de Tchouang-tseu : « Laisser la compréhension s’arrêter devant ce qui ne peut pas être compris fait preuve d’une grande élévation. Ceux qui ne le peuvent pas seront broyés dans les roues du ciel » (exergue du chapitre trois du roman de Le Guin), tandis que le titre français du roman traduit provient de la citation de Victor Hugo (tirée de son recueil, Les Contemplations) placée en exergue du chapitre dix : « Il descend, réveillé, l’autre côté du rêve. »
© Johnny Karlitch, 52 romans par an, semaine 26 : lundi 6 au dimanche 12 avril 2015.

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