Semaine 27: Mes romans culte : Baudolino

(En alternance avec les parutions récentes, de temps en temps, mes romans compagnons !)

Baudolino, d’Umberto Eco

(traduit de l’italien par Jean-Noël Schifano)

Éditions Grasset, 2002

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 Couv Baudolino blog27

Mentir vrai ou l’art de ne pas raconter des histoires

Roman policier historique se déroulant non pas dans une abbaye mais dans des contrées, des villes, des villages, entre l’Occident et l’Orient du Moyen Âge, avec un enquêteur improbable, Baudolino, inénarrable mythomane immature, pas du tout aussi maître de logique et fin disputateur que Guillaume de Baskerville, qui ne parviendra à élucider le mystère de la mort de l’empereur Frédéric Barberousse que bien des années plus tard grâce aux lueurs d’un vieil inventeur d’automates devenu aveugle…
Roman picaresque mêlant l’Histoire à l’affabulation, parcourant à cheval et en armées des campagnes diverses, derrière l’étendard d’un empereur en mal d’empire ou sous les bannières de croisades déficitaires…
Conte mythologique où pullulent les créatures du bestiaire médiéval et se heurtent les croyances populaires et les doctes prétentions…
Baudolino, c’est tout ça, et aussi la mise en abyme de la fiction, avec la résonance d’un écho sur la création littéraire, sur la relation entre mensonge et construction de la réalité, et sur les amours licencieuses entre fiction et vraisemblance, fiction et véracité, fiction et historicité.
L’érudition d’Eco, comme d’habitude, n’est pas servie avec parcimonie. Et cette prodigalité thématique et sémantique qui explose en plusieurs sens risque d’en décourager plusieurs.
Mais quelle délectation s’offrant au lecteur qui aura su ne pas se perdre dans ce bois aux sentiers qui bifurquent !

Pour moi, relire Baudolino est motivé par le plaisir de parcourir de vastes contrées narratives, dans un itinéraire picaresque qui va, immanquablement, me faire passer par quatre relais, constituant, toujours pour moi, la motivation principale qui m’incite à la relecture de ce récit en apparence échevelé par la profusion de ses motifs mythico-médiévaux.

Le premier relais est celui du chapitre 1, si bizarre et alambiqué (un cauchemar pour éditeur) qu’il dissuaderait en trois lignes de son incipit n’importe quel lecteur moyen de Musso ou de Chattam.
Tout un chacun n’a pas les papilles littéraires appropriées pour déguster ceci :

« (…) je ai faict habeo facto la desroberie la plus grande de ma vie en somme j’ai pris dans un escrin de l’évesque Oto moult feuilles ki peut etre sont choses de la kancel chancellerie imperiale et les ai gratté quasi toutes fors ce ki ne partait point et ores j’ai autant de Parchemin pour y escrire ce ke je veulx en somme ma chronica meme si je ne la sais ecrire en latinus
 s’il descouvrent après ke les feuilles ne sont plus là ki sait kel capharnaüm sensuit et il pensent ke ce peut estre un Spion des evesques romains ki veulent du mal al emperer frederic
 mais il se peut k’a nul importe en la chancellerie ils escrivent tout mesme quant point ne sert et ke ki les trouve [les feuilles] kil se les enfile dans le pertuis del kü n’en fasse goute
 ncipit prologus de duabus civitatibus historiae AD mexliii conscript saepe multumque volvendo mecum de rerum temporalium motu ancipitq
 ce sont lignes ki i furent avant et je n’ai pu les bien kraté et dois les sauteler »

Le roman démarre avec ce palimpseste gratté par un garçon de 14 ans, Baudolino, dans un idiome fourre-tout de son cru, et qu’il trimbalera sa vie durant dans un sachet de peau suspendu à son cou, comme pour lui rappeler de rédiger un jour « la Gesta Baudolini », lequel parchemin, en ce moment du récit, se trouve entre les mains de Nicétas Khoniatès, ex-chancelier du basileus de Byzance et historien, tout juste sauvé par sire Baudolino d’une mort abjecte qu’allaient lui donner les profanateurs de la basilique Sainte-Sophie – et incendiaires de la Constantinople de l’an 1204 –, ces ripailleurs ignares de la quatrième croisade.
Baudolino, âgé de plus de 60 ans, raconte à Nicétas, cet « écrivain d’histoires », sa vie. Il doit le faire, il a perdu ses écrits biographiques et historiques, et raconter ravivera sa mémoire et le délivrera d’un tourment moral.
Tout au long du récit et du roman, Nicétas prêtera une oreille attentive – parfois émerveillée et parfois interloquée, et en émettant les commentaires attendus de la part d’un historien soucieux de véracité – à l’histoire de cet homme, qui était considéré comme un fils adoptif par l’empereur Frédéric Barberousse et l’un de ses conseillers influents.

Le deuxième relais se trouve dans les chapitres 11 et 12 : Baudolino réside à Paris depuis plusieurs années déjà ; Frédéric l’y a envoyé étudier pour devenir un savant. Avec ses amis, dont le Poète qui n’a pas pu écrire un seul poème mais que Baudolino aidera à justifier son surnom, et Abdul, un troubadour à oud amoureux d’une princesse lointaine de la Terre Sainte, le jeune étudiant va donner, en mixant mesures du Temple d’Ézéchiel et « miel vert », forme et consistance à la légende du Royaume du Prêtre Jean. Il va décrire un palais digne du « rex et sacerdos », du Roi des rois qu’est ce prêtre mythique et rédiger la lettre que ce dernier aurait rédigée pour Barberousse. Et ainsi, Baudolino réussira à persuader l’empereur d’entreprendre le voyage vers l’Orient, pour y recevoir de la main très bénie de ce Pape des papes l’onction ultime et parfaite, servie dans le Gradale (ou coupe du Graal), qui le sacrera empereur optimus (et que ce comploteur de petit pape à Rome aille se…).

Le troisième relais, après des aventures mirifiques dignes d’Ulysse et d’Aladin, revisitées par Hérodote, attend le lecteur sur les rives d’un lac ombragées de cyprès, au pied des collines des Satyres.
Là-bas, dans le bois du lac, vivent des femmes, les descendantes spirituelles d’Hypatie, la philosophe, astronome et mathématicienne du 5e siècle, tuée de manière abominable à l’instigation de Cyrille, patriarche d’Alexandrie et saint de l’Église.
Mais le lecteur préférera rester au bord du lac pour y retrouver, à intervalles, la jeune belle vierge à la chevelure blonde qui prend tantôt des reflets d’azur et tantôt des chatoiements de couchant, qui y vient, accompagnée de son jeune monocéros au pelage blanc.
Après son premier amour platonique d’adolescent (Béatrix, la femme de Barberousse), et son amour affectueux, à 38 ans, pour son épouse Colandrina, morte avec son nouveau-né, la vierge du lac, Hypatie (elle s’appelle ainsi, comme d’ailleurs toutes les autres Hypaties de la communauté, qui se perpétuent grâce à un rituel impliquant de mystérieux « fécondateurs ») sera la troisième et dernière – quoique première – révélation amoureuse de Baudolino, alors âgé de 55 ans.
Visiblement inspiré par son personnage féminin extraordinaire, Eco nous offre de merveilleuses pages de mystique gnostique et de passion sensuelle.

Le quatrième relais, lui, se résume à deux répliques, mises dans la bouche de deux personnages :
« – C’était une belle histoire. Dommage que personne n’en ait un jour connaissance.
– Ne te crois pas l’unique auteur d’histoires en ce monde. Tôt ou tard, quelqu’un, plus menteur que Baudolino, la racontera. »
© Johnny Karlitch, 52 romans par an, semaine 27 : lundi 13 au dimanche 19 avril 2015.

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