Semaine 28: Mes romans culte : La Possibilité d’une île

(En alternance avec les parutions récentes, de temps en temps, mes romans compagnons !)

La Possibilité d’une île, de Michel Houellebecq

Éditions Fayard, 2005

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Couv Possibilté blog28

« Je me sens comme ça, loin de l’humanité »

 C’est à l’âge de 17 ans que fut révélée à Daniel1 sa « vocation de bouffon ».
Initiée par un premier sketch présenté aux autres membres d’un club de vacances, qui lui a obtenu un vif succès ainsi que la perte de sa virginité, le soir même, comme conséquence de ce succès primal, elle fera de lui, dès ses débuts professionnels de one man show comique, un « observateur acéré de la réalité contemporaine ».
Cette définition le fera sourire puisque, selon lui, il n’y a plus grand-chose à observer et qu’en gros, la réalité se résume au clivage entre riches et pauvres avec comme passerelle possible et fragile le fameux ascenseur social, et, sur le plan sexuel, à deux camps : ceux qui inspirent le désir et les autres.
Cynique, caustique et méchant, on le considère pourtant comme un humaniste : « Voici, pour situer, une des plaisanteries qui émaillaient mes spectacles :
‘‘Tu sais comment on appelle le gras qu’y a autour du vagin ?
– Non.
– La femme.’’
Chose étrange, j’arrivais à placer ce genre de trucs sans cesser d’avoir de bonnes critiques dans Elle et dans Télérama ; il est vrai que l’arrivée des comiques beurs avait revalidé les dérapages machistes, et que je dérapais concrètement avec grâce : lâchage de carres, reprise, tout dans le contrôle. Finalement, le plus grand bénéfice du métier d’humoriste, et plus généralement de l’attitude humoristique dans la vie, c’est de pouvoir se comporter comme un salaud en toute impunité, et même de pouvoir grassement rentabiliser son abjection, en succès sexuels comme en numéraire, le tout avec l’approbation générale.
Mon humanisme supposé reposait en réalité sur des bases bien minces : une vague saillie sur les buralistes, une allusion aux cadavres des clandestins nègres rejetés sur les côtes espagnoles avaient suffi à me valoir une réputation d’homme de gauche et de défenseur des droits de l’homme. Homme de gauche, moi ? J’avais occasionnellement pu introduire dans mes sketches quelques altermondialistes, vaguement jeunes, sans leur donner de rôle immédiatement antipathique ; j’avais occasionnellement pu céder à une certaine démagogie : j’étais, je le répète, un bon professionnel. (…) Quant aux droits de l’homme, bien évidemment, je n’en avais rien à foutre ; c’est à peine si je parvenais à m’intéresser aux droits de ma queue.»

Dans sa résidence autonome léguée par Daniel1, son prédécesseur bimillénaire, et enceinte d’une barrière électrifiée pour la protéger des quelques meutes de sauvages errant dans la plaine désertique, le néo-humain Daniel24 vit avec son chien Fox – ce dispensateur d’« amour inconditionnel », ce chien de la lignée des Daniel sans cesse recloné – dans l’attente de la venue de son propre successeur, Daniel25, qui sera fabriqué par « transfert moléculaire direct » à l’instant de sa mort. Et surtout, il maintient « la présence, afin de rendre possible l’avènement des Futurs », cette supra-espèce qui succédera aux néo-humains.
Vivant dans une absolue solitude, se nourrissant d’eau et de sels minéraux, son contact avec l’extérieur – des successeurs d’autres lignées, hommes et femmes – s’établit via un réseau intranet planétaire. Dans une « apathie languide », son temps est en grande partie consacré à l’étude du « récit de vie » de Daniel1, enrichi de son propre commentaire et des notes laissées par les Daniel successifs. Ce récit de vie, cette exégèse autobiographique, complète le processus du transfert moléculaire direct en servant à intégrer dans le corps physique du successeur la personnalité du prédécesseur. Puisque celle-ci, d’après la première loi de Pierce, est identifiée à la mémoire – laquelle nous permet, par exemple, de récupérer notre identité à chacun de nos réveils.
Le Grand Assèchement des océans, dû à un dérèglement astronomique et climatologique qui n’a pas été déterminé, du moins dans sa « cause efficiente » (probablement une modification de l’axe de rotation de la planète principalement, sans oublier les guerres nucléaires), a progressivement réduit la population de la Terre à environ un demi-million d’êtres. Et dans la région où se trouve la résidence de Daniel24, les falaises plongent vertigineusement dans un abîme de trois mille mètres, dévoilé par la disparition de la mer.
Les néo-humains, pour qui « la bonté, la compassion, la fidélité, l’altruisme » sont « comme des mystères impénétrables », cultivent une forme d’apathie, d’ataraxie, qui doit les démarquer et les différencier à terme de l’espèce humaine, dans le but de favoriser la venue des Futurs.

Retour au 21e siècle… Un jour, Daniel (le premier), divorcé depuis près de dix ans, rencontre Isabelle, rédactrice en chef de Lolita, un magazine pour jeunes filles que cependant des femmes de trente ans achètent, mues par une « fascination pure pour une jeunesse sans limites », « un journal de merde », dit Isabelle, qui essaie de façonner « une humanité factice, frivole, qui ne sera plus jamais accessible au sérieux ni à l’humour, qui vivra jusqu’à sa mort dans une quête de plus en plus désespérée du fun et du sexe ; une génération de kids définitifs ».
Le prétexte de la rencontre est une interview pour laquelle la rédactrice en chef s’est elle-même déplacée. Entre les deux, ça part au premier regard ; ils comprennent aussitôt qu’ils auront une longue histoire.
Daniel, à l’époque, avait amassé six millions d’euros mais, contrairement à un personnage balzacien, il n’avait pas acheté d’appartement somptueux qu’il aurait rempli d’objets d’art ni ne s’était ruiné pour une danseuse. Il se contentait d’un trois pièces banal et des joies de la consommation au sein de la perfection mobile d’un centre commercial contemporain fonctionnant à plein régime. Sa vie sexuelle était traversée des filles qui venaient à ses spectacles.
Trois ans plus tard, Daniel achète une résidence secondaire en Andalousie, celle qu’occuperont ses successeurs néo-humains ; Isabelle et lui se marient ; il a 42 ans, elle, 40. Elle subit le choc de la quarantaine, se sent de plus en plus incapable de maintenir dans son travail une certaine ambiance de conflit, de compétition narcissique et encaisse mal de voir débarquer chaque mois de nouvelles pétasses toujours plus jeunes, toujours plus sexy et arrogantes. Daniel, lui, voit ses spectacles hautement controversés élever son statut professionnel et social trois crans plus haut. Et pourtant… « Je travaillais alors mes sketches avec une petite caméra vidéo fixée sur un trépied et reliée à un moniteur sur lequel je pouvais contrôler en temps réel mes intonations, mes mimiques, mes gestes. J’avais toujours eu un principe simple : si j’éclatais de rire à un moment donné, c’est que ce moment avait de bonnes chances de faire rire, également, le public. Peu à peu, en visionnant les cassettes, je constatai que j’étais gagné par un malaise de plus en plus vif, allant parfois jusqu’à la nausée. Deux semaines avant la première, la raison de ce malaise m’apparut clairement : ce qui m’insupportait de plus en plus, ce n’était même pas mon visage, même pas le caractère répétitif et convenu de certaines mimiques standard que j’étais bien obligé d’employer : ce que je ne parvenais plus à supporter, c’était le rire, le rire en lui-même, cette subite et violente distorsion des traits qui déforme la face humaine, qui la dépouille en un instant de toute dignité. Si l’homme rit, s’il est le seul, parmi le règne animal, à exhiber cette atroce déformation faciale, c’est également qu’il est le seul, dépassant l’égoïsme de la nature animale, à avoir atteint le stade infernal et suprême de la cruauté.
Les trois semaines de représentation furent un calvaire permanent : pour la première fois je la connaissais vraiment, cette fameuse, cette atroce tristesse des comiques ; pour la première fois, je comprenais vraiment l’humanité. J’avais démonté les rouages de la machine, et je pouvais les faire fonctionner, à volonté. Chaque soir, avant de monter sur scène, j’avalais une plaquette entière de Xanax. À chaque fois que le public riait (et je pouvais le prévoir à l’avance, je savais doser mes effets, j’étais un professionnel confirmé), j’étais obligé de détourner le regard pour ne pas voir ces gueules, ces centaines de gueules animées de soubresauts, agitées par la haine. »
Et comme « la solitude à deux est l’enfer consenti », quelque deux ans plus tard, et malgré l’entrée radieuse dans leur vie du chien Fox qui les a adoptés avec son « amour inconditionnel », ils se séparent de manière civilisée.
Le terrain est aplani pour l’entrée en scène des Élohimites dans le marasme daniélien, « une secte qui vénérait les Élohim, créatures extraterrestres responsables de la création de l’humanité, dont ils attendaient le retour. (…) ils avaient également vaincu le vieillissement et la mort, et ne demandaient qu’à partager leurs secrets avec les plus méritants d’entre » les Terriens.
« Ah ah, se dit le narrateur ; la voilà, la carotte. »
Daniel, dont la célébrité renforcerait la visibilité de la secte, est adoubé par son chef, un prophète autoproclamé qui se comporte au sein de sa tribu comme un mâle dominant absolu et castrateur.
La secte possède un département de recherche scientifique. Le but : se débarrasser de l’embryogenèse pour « fabriquer directement un être humain adulte à partir des éléments chimiques nécessaires et du schéma fourni par l’ADN », et dont l’essentiel de la personnalité, c’est-à-dire son individualité et sa mémoire, sera reconstitué à partir de son « histoire individuelle ».

La lecture, à ce stade, amorce les deux tiers restants du roman : dans des situations où l’action et le changement, réduits au maximum, s’effilochent dans une névrose existentielle – à part la défection d’une belle jeune fille sensuelle et généreuse pour laquelle notre héros, vieillissant, s’était passionné à mort, et l’assassinat du prophète, qui a entraîné une implication de plus en plus grande de sa part dans la ‘‘promotion’’ de la quête d’immortalité de la secte –, l’auteur développe une profonde et implacable réflexion sur la vie, la vieillesse, la perpétuation restreinte ou l’extinction de l’espèce humaine, l’inanité de l’existence, le détachement, la mort, avant de baisser le rideau, dans une dernière partie à la saisissante beauté métaphorique, narrée en cinémascope noir et blanc bleutés de fugue contemplative et désolée vers l’inconnu, qui aurait pu fortement impressionner Cormac McCarthy avant qu’il écrive La Route.

Dans une interview en novembre 2011 (www.lefigaro.fr), l’auteur parlait de son chien Clément, à qui il était très attaché et qui venait de mourir. Il fait cette comparaison : « Il y a beaucoup de choses que les animaux ne comprennent pas. Pour écrire, il faut être comme ça, dans un état de semi compréhension. C’est un état d’esprit poétique. En étant séparé, on voit les choses de façon un peu étrange. Dans le meilleur des cas, je me sens comme ça, loin de l’humanité. »
© Johnny Karlitch, 52 romans par an, semaine 28 : lundi 20 au dimanche 26 avril 2015.

 

Extrait-plaisir

« Je n’avais vu jusqu’à présent aucune trace de grands prédateurs, et c’est plutôt en hommage à une ancienne tradition humaine que j’allumais du feu chaque soir, après avoir établi notre campement. Fox retrouvait sans difficulté ses atavismes qui étaient ceux du chien depuis qu’il avait décidé d’accompagner l’homme, voici déjà de nombreux millénaires, avant de reprendre sa place auprès des néo-humains. Un froid léger descendait des sommets, nous étions à près de deux mille mètres d’altitude et Fox contemplait les flammes avant de s’étendre à mes pieds alors que rougeoyaient les braises. Il ne dormirait, je le savais, que d’un œil, prêt à se dresser à la première alerte, à tuer et à mourir s’il le fallait pour protéger son maître, et son foyer. Malgré ma lecture attentive de la narration de Daniel1 je n’avais toujours pas totalement compris ce que les hommes entendaient par l’amour, je n’avais pas saisi l’intégralité des sens multiples, contradictoires qu’ils donnaient à ce terme ; j’avais saisi la brutalité du combat sexuel, l’insoutenable douleur de l’isolement affectif, mais je ne voyais toujours pas ce qui leur avait permis d’espérer qu’ils pourraient, entre ces aspirations contraires, établir une forme de synthèse. À l’issue pourtant de ces quelques semaines de voyage dans les sierras de l’intérieur de l’Espagne, jamais je ne m’étais senti aussi près d’aimer, dans le sens le plus élevé qu’ils donnaient à ce terme ; jamais je n’avais été aussi près de ressentir personnellement « ce que la vie a de meilleur » pour reprendre les mots utilisés par Daniel1 dans son poème terminal, et je comprenais que la nostalgie de ce sentiment ait pu précipiter Marie23 sur les routes, si loin de là, sur l’autre rive de l’Atlantique. J’étais à vrai dire moi-même entraîné sur un chemin tout aussi hypothétique, mais il m’était devenu indifférent d’atteindre ma destination : ce que je voulais au fond c’était continuer à cheminer avec Fox par les prairies et les montagnes, connaître encore les réveils, les bains dans une rivière glacée, les minutes passées à se sécher au soleil, les soirées ensemble autour du feu à la lumière des étoiles. J’étais parvenu à l’innocence, à un état non conflictuel et non relatif, je n’avais plus de plan ni d’objectif, et mon individualité se dissolvait dans la série indéfinie des jours ; j’étais heureux. »

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Une réflexion sur “Semaine 28: Mes romans culte : La Possibilité d’une île

  1. Celui-là, je ne l’ai pas lu, alors merci pour la mise en bouche! Je suis en entrain de relire « les particules élémentaires », car je vois l’adaptation de Gosselin le premier mai. Un auteur incroyable ce Houellebecq, je m’y complais malgré sa mysogynie.

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