Semaine 30: Mes romans culte : Le Maître du Haut Château

(En alternance avec les parutions récentes, de temps en temps, mes romans compagnons !)

Le Maître du Haut Château, de Philip K. Dick

(traduit de l’américain par Jacques Parsons)

Éditions OPTA-Club du livre d’anticipation, 1970

(Mes exemplaires du LMDHC sont le volume n°567-Collection 40e anniversaire, éd. J’ai Lu, 1998

et le recueil Substance rêve (regroupant six romans de Dick), Éditions France Loisirs, 2000.)

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« Les choses sont rarement ce qu’elles semblent être »

Dans ce roman de science-fiction où l’évolution de l’Histoire suit un autre cours que celui que nous connaissons, l’Axe nippo-nazi ayant vaincu les Alliés lors de la Seconde Guerre mondiale, le récit uchronique, ou – pour le dire plus clairement – le récit d’Histoire alternative, se dédouble d’un mini-récit dans le récit : des extraits (que lisent quelques personnages) de La Sauterelle pèse lourd – roman écrit par un certain Hawthorne Abendsen, que l’on dit vivre retranché dans une forteresse, le Haut Château – une fiction dans laquelle ce sont les Alliés qui auraient remporté la victoire (sans coller à 100% à la réalité historique que nous connaissons).
La Sauterelle pèse lourd (titre tiré de L’Ecclésiaste, 12:7 : « [au temps où] la sauterelle devient pesante ») a été mis à l’index dans toute l’étendue colonisée par le Reich (l’Europe, la Russie, l’Inde, l’Afrique et la partie est du continent américain) tandis que dans le Pacifique ou Empire japonais (la partie ouest du continent américain, la Chine et les autres États du Pacifique) l’ouvrage, débonnairement toléré (vu sa critique virulente du nazisme et du Führer), est en vente dans les librairies.

Cela a l’air clair, voire stimulant, comme structure : deux lignes narratives en parallèle.
Seulement, quand le lecteur constate (ou ressent confusément) que la ligne narrative principale semble, elle, non pas se dédoubler, mais se subdiviser en d’autres lignes qui ne sont pas autant distinctes de la première qu’elles ne paraissent en suinter, en transpirer implicitement, alors ce qui avait l’air clair devient ambigu, et le lecteur continue d’avancer (il ne pourrait agir autrement : lorsque les pages hypnotiques de ce roman vous capturent, elles ne vous lâchent plus), secrètement inquiet et perplexe, le long de cette structure étrange qui oscille entre texture onirique, métaphysique, et ossature expressionniste ascétique.

Car, en outre, un autre ouvrage teinte de sa poésie hermétique le récit de Dick : le Yi King ou Livre des transformations, nommé également l’Oracle, un texte divinatoire vieux d’environ deux millénaires et demi (P. K. Dick fait remonter sa genèse à cinq mille ans ; voir l’extrait), que certains personnages du roman « consultent », « interrogent » – à l’aide de tiges d’achillée ou de pièces de monnaie – pour décider quelle attitude adopter avant d’affronter une situation donnée, ou deviner les affinités ou dysharmonies possibles avec telle ou telle personne, etc.
Pour la petite histoire, qui, ici, est singulièrement significative, cet ouvrage aux 64 hexagrammes sibyllins a occupé la fonction de Muse-éditrice de l’auteur, qui le sollicitait lors de la rédaction pour déterminer les articulations importantes de son récit.

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Diagramme du Yi King offert au philosophe et mathématicien Leibniz, en 1701

Le Maître du Haut Château démarre en 1962, quinze ans après la capitulation des Alliés, en 1947. Après la Lune, Mars vient d’être atteinte par les Allemands, et après l’éradication des Juifs et des Bohémiens, l’Afrique est devenue le laboratoire géant de l’application de la solution finale version Noirs… Le chancelier Bormann est aux portes de la mort et, quelque part, le Malade (Adolf Hitler) finit ses jours dans un sanatorium et la décrépitude d’une syphilis cérébrale.
Goebbels succèdera à Bormann…
L’aiguillage sur une autre voie de l’Histoire a été déclenché par l’assassinat du président américain, Roosevelt, en 1933, par l’anarchiste Zangara, dont l’attentat a réussi, contrairement à sa tentative ratée dans notre ligne du réel. Le président qui lui succède pratiquera une politique isolationniste. Les États-Unis ne se mobiliseront donc pas pour l’effort de guerre et, par conséquent, ne développeront pas leurs capacités militaires défensives et offensives.

L’action se situe majoritairement dans la Californie (San Francisco), avec une escapade finale vers le Colorado (Denver et Cheyenne), où réside l’auteur de La Sauterelle pèse lourd.
Du sextette de personnages principaux, émergent la figure complexe et attachante de Tagomi, chef de la Commission commerciale japonaise pour la côte du Pacifique, dont le sens poussé de l’éthique le conduira de la déréliction à la découverte de sa « vérité intérieure », et celle de Juliana, une jeune femme divorcée, dont la fascination pour le roman d’Abendsen la poussera à rencontrer son auteur puis à le mettre en garde contre un attentat probable.
Les quatre autres sont non moins importants, et ma tentative de mettre en relief les deux précédents ne diminue en rien la densité de leur présence ni le fait que les « destins » des six personnages soient en corrélation, sans pour autant qu’ils se connaissent tous les uns les autres.
Ainsi, que ce soit Childan, propriétaire de l’American Artistic Handcrafts, un spécialiste des objets de la culture et du folklore américains d’avant guerre très prisés par l’élite japonaise, partagé entre le désir de plaire à ses influents clients et celui de se relever de son humiliation de colonisé, ou Frink, l’ex de Juliana, un manufacturier talentueux qui s’est fait refaire le nez et cache son origine juive, qui trouvera un apaisement dans la création de bijoux uniques, ou Baynes, officiellement un industriel suédois venu de l’Europe Festung (Citadelle) signer un contrat avec Tagomi, officieusement un officier allemand de l’Abwehr, le service de contre-espionnage militaire, chargé de révéler à un vieux général japonais un plan d’attaque nucléaire contre l’archipel nippon, fomenté par certaines factions dirigeantes du Reich, ou que ce soit encore l’inquiétant et trouble Joe, le mouton noir de service, en apparence chauffeur de camions d’origine italienne, en réalité blond Aryen en service commandé d’assassinat, qui poussera malgré lui Juliana hors de tous ses retranchements, tous ces personnages se détachent puissamment, dans ce roman riche de considérations philosophiques, sociologiques et géopolitiques, où Philip K. Dick fait preuve d’un talent extrême de peintre de la psyché individuelle.

On ne saurait « résumer » Le Maître du Haut Château comme on ne saurait interpréter un rêve intense dont nous aurions conservé un souvenir vivide, et dont la compréhension serait beaucoup plus de l’ordre de l’intuition et de l’explicitation synthétique, dans ce sens que l’appréhension du tout ne passe pas forcément par l’élucidation analytique des parties, ou alors qu’elle n’en dépend pas directement.
D’autant plus que le récit n’est pas du genre « clos » mais qu’il est « ouvert », avec une fin abrupte à l’horizon nébuleux, dans les profondeurs brumeuses duquel on croit percevoir cette « vraie » réalité que nous a suggérée l’auteur avec son saupoudrage d’indices insinuant que c’est plutôt la fiction uchronique dépeinte dans La Sauterelle… qui est, en réalité, le « réel ». Et que c’est ce « réel » que les personnages clés doivent choisir parmi tant d’autres, dans ce qui ne serait plus alors qu’une juxtaposition (ou une interpénétration) d’univers possibles (ici, au nombre de deux) en attente d’actualisation.

Après s’être échappé par cette fin ouverte, en gardant vivaces dans sa mémoire d’intenses moments, dont cinq culminent : la confrontation armée entre Tagomi et des tueurs de la police secrète nazie, la sourde confrontation mentale entre Childan et un client, le raffiné Kasoura, ayant pour enjeu l’asservissement ou l’émancipation du premier, la psychotique et sanglante confrontation entre Juliana et Joe, ce faux amant dont le double jeu s’est dévoilé, la dépersonnalisation passagère de Tagomi et son incursion dans un univers où ce sont les Japonais qui baissent la tête, l’étrange entrevue avec le maître du soi-disant Haut Château, où quelque chose d’essentiel semble être formulé sans l’être vraiment, le lecteur reprend pied dans sa propre ligne temporelle, mais en se demandant : « Et si… ? »
© Johnny Karlitch, 52 romans par an, semaine 30 : lundi 25 au dimanche 31 mai 2015.

Extrait plaisir

« Une nouvelle question, alors. En se concentrant, il dit tout haut :
– Reverrai-je jamais Juliana ?
C’était sa femme. Ou plutôt son ex-femme. Juliana avait divorcé un an auparavant et il ne l’avait pas vue depuis des mois ; en réalité, il ne savait même pas où elle habitait. Elle avait évidemment quitté San Francisco. Peut-être même les E.A.P. Leurs amis communs n’avaient pas entendu parler d’elle, ou bien ne voulaient pas le lui dire.
Il était absorbé dans la manipulation des baguettes, les yeux fixés sur les chiffres. Combien de fois avait-il interrogé l’Oracle sur Juliana, posé une question ou une autre à son sujet ? Et l’hexagramme se formait, par le hasard, par le jeu des baguettes végétales. Au hasard, mais avec des racines plongeant dans la conjoncture présente, sa vie étant liée à la vie de tous les autres êtres et aux particules gravitant dans l’univers. L’hexagramme figurait nécessairement, par son tracé de lignes brisées ou non, la situation. Lui, Juliana, la fabrique de Gough Street, l’autorité des missions commerciales, l’exploration des planètes, le milliard de choses entassées en Afrique, qui n’étaient même plus des cadavres, mais des matières premières chimiques, les aspirations des milliers de créatures vivant autour de lui dans les cabanes à lapins de San Francisco, les déments de Berlin avec leurs visages impassibles et leurs plans de maniaques – tout cela lié à ce choix d’une baguette ayant pour objet de trouver un précepte de sagesse convenant à la situation dans un livre dont la rédaction avait été commencée trois mille ans avant Jésus-Christ. L’œuvre des sages de la Chine échelonnée sur une période de cinq mille ans, épluchée, perfectionnée, une magnifique cosmologie – et une science – codifiée avant même qu’on ait appris en Europe à faire des divisions complexes.
L’hexagramme – le cœur lui manquait – Quarante-quatre. Keou. Venir à la rencontre. Son jugement qui tempère. La jeune fille est puissante. On ne doit pas épouser une telle jeune fille. De nouveau, une corrélation s’était établie avec Juliana.
Eh bien, oui, se dit-il en se recouchant. Elle n’était pas faite pour moi. Je le sais. Je n’ai pas demandé cela. Pourquoi l’Oracle a-t-il besoin de me le rappeler ? Une malchance de l’avoir rencontrée et de l’avoir aimée… de l’aimer. Juliana… la plus belle femme qu’il ait jamais pu épouser. »

Semaine 29: Check-point, de Jean-Christophe Rufin

Check-point, de Jean-Christophe Rufin

Éditions Gallimard, 2015

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Le dilemme de l’humanitaire

Excellent ! Ce roman est réussi, à tout point. Finement parachevé. Une lente cuisson qui a harmonisé tous les ingrédients pour aboutir à un plat aux saveurs et arômes subtilement prenants.

Thématique principale : la « cause humanitaire » et ses « militants » – les « humanitaires » comme on les appelle –, et la profonde difficulté de se cantonner dans une attitude de neutralité bienveillante.
Décor : la lande et la montagne de la Bosnie-Herzégovine dans l’ex-Yougoslavie, en 1995. Une association caritative lyonnaise a expédié un convoi de deux vieux camions transportant des vivres, des vêtements et des médicaments, destinés à cinq cents réfugiés qui se terrent dans l’usine thermique de la ville de Kakanj, en Bosnie centrale.
Personnages : Lionel, le jeune chef de mission, faux dur et fumeur journalier de joints, dont les prétentions seront dépassées par les événements ; Max, un jeune militaire de carrière, ex-Casque bleu en Bosnie, taciturne et énigmatique ; Alex, un jeune métis sociable, appelé du contingent de la Forpronu et compagnon d’armes de Marc ; Vauthier, le plus âgé du groupe (la quarantaine), petits yeux scrutateurs et comportement dissimulateur et vindicatif, et Maud, la benjamine (21 ans), une tanagra blonde aux yeux bleus, réservée et énergique, qui s’habille mochement pour que les mâles lui fichent la paix.
Figurants : des miliciens serbes, musulmans ou croates, des caïds de guerre de diverses factions, des Casques bleus, des volontaires du HCR, et des civils apeurés et avilis…

De cabines de camions en tentes de bivouac, et de check-point en check-point, tous improvisés et lugubres, roulant à travers un paysage hivernal gris noir, boueux, déchiqueté, enneigé, brillant de sang éclaboussé, ce roman bourlingueur (ici, équivalent de « road-novel ») emmène le lecteur à un rythme intense, moins cadencé par l’action au sens convenu du terme que par l’introspection, les conflits interrelationnels et une intrigue qui dévoile progressivement ses points de tension et de rupture, dans une randonnée psychologiquement et physiquement exténuante pour les cinq protagonistes « engagés » au service des victimes de la guerre.

Car la cargaison de ce convoi comprend également quelques caisses banalisées, dont le contenu détonne radicalement avec les objets habituels du catalogue de l’aide humanitaire.
Et, de surcroît, elles ont été déposées parmi les autres caisses à l’insu de trois des cinq membres du groupe. Et, des deux personnes au courant du chargement, seule l’une d’elles en connaît réellement la vraie nature.

Au fil du périple et des épreuves, Maud, « vierge par orgueil, par défi », finit par tomber amoureuse de Marc, dont la dureté des manières, la violence contenue, et surtout les tatouages agressifs des bras, le lui avaient rendu antipathique de prime abord.
Les circonstances les pousseront à fausser compagnie aux trois autres et à se diriger à bord du camion contenant la cargaison illicite vers une destination et pour un but qui n’étaient pas prévus au programme de l’association caritative.

À partir de là, changement de cap diamétral du récit : le convoi humanitaire bascule, devenant une chasse à l’homme où, pour des raisons d’ordre politique mais aussi de vengeance personnelle, des « humanitaires » se lancent aux trousses d’autres « humanitaires ».
Le dénouement coïncidera avec le changement des rapports de force sur le terrain, entraîné par l’entrée de l’Otan dans la guerre en Bosnie.

La problématique que J.-C. Rufin nous propose, et qui se reflète dans le récit par le comportement et le questionnement individuels des membres de l’association sur leur rôle et ses limites ainsi que sur la possibilité d’enfreindre ou non ceux-ci selon chaque situation humanitaire expérimentée sur le terrain, est, présentée quelque peu prosaïquement, la suivante : Donner des armes ou pas à ceux qui, au sein des populations agressées, assiégées, harcelées, sont déterminés à assumer leur propre défense ?
L’auteur avait déjà exposé ce dilemme dans son essai, Le Piège humanitaire (éd. Jean-Claude Lattès, 1986), en se demandant si l’on devrait « renoncer à protéger par tous les moyens internationalement disponibles les populations civiles » parce que, d’abord, l’aide ne ferait que prolonger la guerre dont elles sont victimes, et que, ensuite, toute protection « contribuerait à les exposer militairement », et enfin, qu’il s’agit aussi en n’intervenant pas de « donner une leçon aux gouvernements » qui ont contribué à générer le conflit.

Dans ce roman, Rufin répond clairement qu’il faut intervenir, qu’il faut donner des armes. Mais cette prise de position se traduit dans Check-point par des initiatives individuelles, comme si l’auteur suggérait que l’on pouvait et devait court-circuiter (à la manière d’un Rambo) le politique, sa hiérarchie, ses ordres, et ses raisons supra-humaines, et suivre notre cœur et notre conscience quand ils ne peuvent plus rester les bras croisés face à l’iniquité (nonobstant – ceci dit entre parenthèses – les dérives tragiques ou les manipulations en sous-main par le politique).
Bien évidemment, ceci est mon interprétation, laquelle ne prétendrait pas faire dire à l’auteur de Check-point ce qu’il n’aurait pas dit.

Par contre, ce qu’il dit, il l’exprime avec cette suavité particulière à ses descriptions nuancées, donnant la part belle au regard, mais où vient de temps en temps se faire entendre un son, qui en jaillit alors avec plus de résonance, et à ses dialogues sobres, où aucun mot n’est prononcé de plus que ceux dictés par les nécessités de la psychologie et de l’information.

En guise de conclusion, je vous laisse avec ces extraits choisis :
– Le camion roule dans la zone musulmane de la Bosnie. Marc et Maud gardent le silence. La jeune femme scrute le paysage :
« Malheureusement, il était défiguré par les constructions. Depuis deux semaines maintenant qu’ils avaient quitté l’Italie, le décor était tristement semblable. La nature pouvait être belle, dans les endroits où elle était intacte. Mais tout ce qu’avaient bâti les humains semblait marqué du sceau de la laideur. Jour après jour, c’était le même spectacle accablant : maisons en briques ou en parpaings, couvertes du même toit à quatre pentes, sempiternels check-points construits comme des taudis, trognes de brutes, variations infinies sur le thème toujours identique de la méfiance et de la saleté.
(…)
Marc jeta un coup d’œil vers elle et sourit.
– Tu trouves le temps long ?
– Non, ça va.
– Tu veux conduire ?
– Tout à l’heure.
– C’est ça qui est terrible dans ce pays. Il est moche.
Elle le regarda avec étonnement. Avait-il deviné ses pensées ou partageaient-ils les mêmes ?
– Ça doit être mieux l’été ?
– À peine. De toute façon, dans ces montagnes, le paysage est toujours triste.
Ils traversaient un village. Le bas des murs était taché par la boue grise et des charrettes à foin piquaient du nez dans les cours.
– Ici, la seule chose qui mette un peu de couleur dans le paysage, c’est le sang.
Maud scruta le visage de Marc avec effarement. Il était impassible et ne souriait pas. Comment pouvait-on dire une phrase pareille ? Et quel sens devait-elle lui donner ? Est-ce qu’il disait cela pour le déplorer ou était-ce là ce qui l’attirait dans ce pays ?
Le sang… Un temps, elle avait pensé devenir médecin et c’est l’idée du sang qui l’en avait dissuadée. Le sang lui faisait horreur. Et pourtant, n’était-ce pas le spectacle de l’horreur qu’elle aussi était venue chercher ? N’était-ce pas le sang qu’ils avaient tous en commun : les militaires, les victimes, les humanitaires ? Elle était profondément troublée. »

– « Lionel se moquait pas mal de savoir comment vivaient les gens qu’ils allaient secourir. La seule chose qui lui importait, comme aux autres, ceux qui travaillaient au siège devant leur ordinateur, c’était d’avoir trouvé des “bénéficiaires”. Grâce à eux, l’association allait pouvoir recevoir l’argent de l’Union européenne et la machine caritative continuerait de tourner. »

– « L’humanitaire, pour elle, c’était le docteur Schweitzer, saint Vincent de Paul, Raoul Follereau, des victimes implorantes et des gens courageux et désintéressés qui venaient les secourir. Elle se doutait bien que ces grands ancêtres avaient disparu et que leurs héritiers ne leur arrivaient pas à la cheville. »

– « Je n’ai jamais voulu croire en un dieu. Pourtant, j’avais l’embarras du choix. Ma mère était musulmane, mon père protestant, et, à l’école, on nous emmenait à la messe catholique. Un dieu, pour y croire, il faut qu’il soit universel. Tous ceux qu’on nous proposait étaient des dieux limités qui n’étendaient pas leur influence au-delà de leurs fidèles. La seule chose qu’ils avaient tous en commun, c’était le mal. C’est la seule croyance universelle. »

– « Et elle était là, blessée, trahie, naufragée. Elle hurla. Le long cri qu’elle poussa, d’abord très aigu puis mourant dans les graves, la soulagea. Elle recommença mais ce n’était déjà plus naturel. Elle avait repris conscience d’elle-même. La volonté lui revenait, sinon la force. Elle ne se laisserait pas faire.
Peu après, Marc réapparut. Ce n’était d’abord qu’une ombre dans l’ombre blanche de la neige qui tourbillonnait. »

– « Ils avaient dépassé la limite des forêts et devant eux le paysage ondulait à perte de vue. Il descendait en pente douce jusqu’à une vallée invisible puis, tout à coup, butait contre la barrière lointaine des montagnes enneigées.
– C’est même pour ça que j’ai quitté l’armée.
– Parce que tu ne supportais pas les massacres ?
– Parce que je ne supportais pas qu’on assiste à ça sans rien faire.
Elle était étonnée. Pas un instant, elle n’avait pensé qu’il y avait quelque chose à faire pour empêcher l’horreur. Tout au plus pouvait-on tenter ensuite de secourir les victimes. La pensée humanitaire la conditionnait plus qu’elle ne l’aurait cru. Marc lui révélait une autre possibilité, à laquelle elle s’interdisait jusque-là de penser.
– Et qu’est-ce que tu voudrais faire ?
Il s’anima.
– Tu les as vus ? Tu as vu les gars de l’ONU, avec leurs mitraillettes et leurs blindés, à ramasser les cadavres, à jouer les nurses ou les fossoyeurs ? J’ai fait ça un moment, moi aussi. Et puis, j’en ai eu assez.
(…)
Elle aimait l’idée qu’à un moment, les choses prennent une direction, un sens. Qu’il ait tort ou qu’il ait raison, Marc choisissait un camp. Il rejetait l’impuissance et la résignation. C’est la seule chose qu’elle retenait de ses paroles. »
© Johnny Karlitch, 52 romans par an, semaine 29 : lundi 18 au dimanche 24 mai 2015.