Semaine 31: Numéro zéro, d’Umberto Eco

Numéro zéro, d’Umberto Eco

(traduction de l’italien par Jean-Noël Schifano)

Éditions Bernard Grasset, 2015

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La femme de ménage d’Eco

Numéro zéro, c’est à la fois le frisson morbide d’une conspiration vieille de près d’un demi-siècle, dont les retombées atteignent les personnages dans leur présent (en 1992), et la chronique désopilante de la mise en chantier d’un projet de quotidien – dont la parution effective est secondaire par rapport aux avantages que l’on pourrait tirer de la possibilité de sa parution ! – à travers des numéros zéro qui se succèdent de réunion en réunion de rédaction, toutes devenant plus saugrenues les unes que les autres, au fur et à mesure que se précisent les intentions complices-antagonistes du pseudo-directeur de la rédaction et du mystérieux commanditaire (appelé le Commandeur). Une illustration sarcastique de la concoction de vraies-fausses informations et des interférences entre le réel et le fantasmé.

Comme il l’avait fait avec Le Pendule de Foucault et Le Cimetière de Prague, Umberto Eco replonge ses personnages et ses lecteurs dans les catacombes paranoïdes des complots et des conspirations, et de la fabrication du faux.

C’est là, dans ces atmosphères glauques, que l’écrivain et sémioticien fait crépiter et scintiller à merveille ses pépites rhétoriques. L’hénaurme, alors, acquiert le charme et la sveltesse d’une Miss Vraisemblance à la poitrine de Sphinx.
Et tout comme dans les deux romans cités, Eco met en scène ses personnages dans des « offices rédactionnelles », où des journalistes s’emploient, au revers de leur désir de décrypter le réel pour en cerner le vrai, à créer un autre « vrai » de toutes pièces.

Ce n’est pas tant cette rocambolesque hypothèse, « fomentée » par l’un des journalistes du comité de rédaction à quatre sous, du faux cadavre de Mussolini, lequel aurait posé ses pénates dans la cité du Vatican ou se serait réfugié quelque part en Amérique latine, que la narration proprement dite de ce fantasme de conspirationniste qui captive le lecteur et le fait adhérer au délire du personnage et à la divagation structurée de l’auteur.

Car Umberto Eco, en plus d’être un rhétoricien brillant, est un écrivain très spirituel. L’ingrédient numéro un que l’on retrouve dans tous ses romans et la plupart de ses essais, c’est l’humour, avec les traits et trouvailles d’esprit, les jeux de mots, l’ironie sous-jacente et l’autodérision de ses personnages principaux, un ingrédient qui, à côté de ses intrigues érudites et originales dans leur trame complexe mais cohérente, lui ont assuré un succès auprès d’un public international épaté et conquis.

Et si, dans Numéro zéro, le fil narratif du Mussolini-pas-mort-peut-être-toujours-vivant chapeaute le récit et le ponctue au début et à la fin, le second fil, qui est celui de la création d’un quotidien qui ne devrait pas paraître, n’en est pas moins important et prenant.

C’est d’ailleurs dans cette strate du récit que j’ai pris mon plus grand plaisir.
Comment ne pas se remémorer avec le sourire les séances d’ébriété intellectuelle de la bande à Casaubon, dans Le Pendule de Foucault :

« – C’est Diotallevi, dit Belbo, et il nous présenta.
– Ah, vous êtes venu voir les Templiers ? Le pauvre. Écoute, j’en ai une bonne : Urbanisme Tzigane.
– Jolie, dit Belbo avec admiration. Moi je pensais à Hippisme Aztèque.
– Sublime. Mais celle-ci tu la mets dans la Potiosection ou dans les Adynata ?
– Il faut voir à présent, dit Belbo. Il farfouilla dans le tiroir et en retira les feuillets. ‘‘La Potiosection…’’ Il me regarda, notant ma curiosité. ‘‘La Potiosection, comme bien vous le savez, est l’art de couper le bouillon. Mais non, dit-il à Diotallevi, la Potiosection n’est pas un département, c’est une matière, comme l’Avunculogratulation Mécanique et la Pilocatabase, tous dans le département de Tétrapiloctomie.
– Qu’est-ce que la tétralo… hasardai-je.
– C’est l’art de couper un cheveu en quatre. Ce département comprend l’enseignement des techniques inutiles, par exemple l’Avunculogratulation Mécanique enseigne à construire des machines pour saluer sa tante. Le problème est de savoir s’il faut laisser dans ce département la Pilocatabase, qui est l’art de s’en sortir au poil près, et cela ne paraît pas tout à fait inutile. Non ? » ; comment, donc, ne pas se remémorer cela, en lisant ceci dans ce passage de Numéro zéro ? :

« – Un jour, à l’université, nous nous étions amusés à imaginer des questions et des réponses assez délirantes. Par exemple : Pourquoi les bananes poussent-elles en hauteur ? Parce que si elles poussaient au sol elles seraient mangées par les crocodiles. Pourquoi les skis glissent-ils sur la neige ? Parce que s’ils ne glissaient que sur du caviar, les sports d’hiver coûteraient trop cher.
Palatino s’était enthousiasmé :
– Pourquoi César, avant de mourir, a-t-il eu le temps de dire ‘‘Tu quoque Brute’’ ? Parce que celui qui l’a poignardé n’était pas Scipion l’Africain. Pourquoi écrit-on de gauche à droite ? Parce que sinon les phrases commenceraient par un point. (…)
Les autres aussi s’étaient excités, et Braggadocio s’était pris au jeu :
– Pourquoi a-t-on dix doigts ? Parce que si on en avait six, il n’y aurait que six commandements et, par exemple, on pourrait voler. Pourquoi Dieu est-il perfection ? Parce que s’il était imparfait, ce serait mon cousin Gustavo.
Je m’y mis aussi :
– Pourquoi le whisky a-t-il été inventé en Écosse ? Parce que s’il l’avait été au Japon, ce serait du saké et on ne pourrait pas le boire avec du soda. Pourquoi la mer est-elle si vaste ? Parce qu’il y a trop de poissons et qu’il serait impensable de les regrouper sur le Grand Saint-Bernard. Pourquoi la poule chante-t-elle quand elle a pondu un œuf ? Parce que si elle chantait après le 33e, elle serait le Grand Maître de la Franc-Maçonnerie.
– Attendez, avait dit Palatino, pourquoi les verres sont-ils ouverts en haut et fermés en bas ? Parce que si c’était le contraire les bars… », etc.

Colonna, le narrateur, célibataire de « cinquante ans bien sonnés », réside depuis peu dans un appartement où la douche fuit, perturbant ses nuits par son « maudit goutte à goutte ».
Colonna traduit des ouvrages de l’allemand. Il a un temps rédigé des critiques théâtrales « pour les spectacles de province ». Il a corrigé des épreuves pour des maisons d’édition universitaires, se faisant « une culture monstre » : « Les perdants, comme les autodidactes, ont toujours des connaissances plus vastes que les gagnants ; pour gagner il faut savoir une seule chose et ne pas perdre son temps à les connaître toutes. Le plaisir de l’érudition est réservé aux perdants. Plus quelqu’un sait de choses, plus elles lui sont allées de travers. » Pendant quelques années, il a lu des manuscrits qui ne seraient jamais publiés et en communiquait des rapports destructeurs, sur lesquels les éditeurs, soulagés, s’appuyaient pour répondre par la négative, mais avec grand regret, à « l’imprudent auteur ». En attendant Godot, le rêve de Colonna est « celui de tous les perdants : écrire un jour un livre qui lui apporterait gloire et richesse » : « Dans le but d’apprendre comment on arrivait à devenir un grand écrivain, j’ai même fait le nègre (ou le ghost writer comme on dit aujourd’hui, histoire d’être politiquement correct) pour un auteur de série noire qui, à son tour, signait pour vendre mieux d’un nom américain, comme les acteurs des westerns spaghetti. »
Un jour, la douche cesse de fuir. Quelqu’un a fermé l’arrivée d’eau dans l’appartement (une manette sous l’évier). Colonna n’est pas somnambule, il se jure que ce n’est pas lui qui a manipulé une manette dont il ne connaît pas l’existence. Il a peur. Est-ce que les autres, ceux qui ont tué Braggadocio, les agents noirs de Mussolini, veulent sa peau ? Mais non, ils l’auraient tué quand ils s’étaient introduits dans son appartement… La première des choses, cacher la disquette compromettante qu’ils n’ont pas trouvée ! En se rongeant les ongles, dans sa solitude, il se rappelle…
Chapitre deux, le flash-back, amorcé, déroule les pages…
Colonna n’avait pas pensé à la femme de ménage qui le visite une fois par semaine.
© Johnny Karlitch, 52 romans par an, semaine 31 : lundi 29 juin au dimanche 5 juillet 2015.