Semaine 32: Vernon Subutex 2, de Virginie Despentes

Vernon Subutex, de Virginie Despentes

Tome 2 de la trilogie Vernon Subutex

Éditions Bernard Grasset, 2015

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Virginie Shamane

Dans ce roman, il ne se passe pas grand-chose si l’on s’en tient au sens convenu du terme « action ». Et pourtant… On va le dire autrement : ce qui se passe dans le tome 2 de la trilogie Vernon Subutex se déroule à fleur de peau, en affleurements de psychés, une lente et discrète évolution de situations individuelles prises dans un courant introspectif en spirale, qui se retrouveront, sans préméditation, évoluer de concert dans une symphonie improvisée post-baba cool (à la Bob Marley), autour de Vernon, pôle d’attraction malgré lui, intronisé grand shaman de la mélodie des âmes et de la danse des corps, dans une diffuse et pacifique négation des valeurs psychotiques de la société.

Le Subutex que Virginie Despentes concocte depuis le tome 1 (lire ma présentation) est un psychotrope redoutable qui agit à doses infinitésimales. C’est un réel plaisir de surfer sur sa syntaxe, au rythme de sa prose bon enfant, inventive et pétillante, en suivant l’itinéraire d’une intrigue dénouée au maximum, évoluant en nappes phréatiques pour constamment surprendre et émouvoir le lecteur.

Quatre, cinq pages passées sur une butte surplombant Paris, en compagnie d’un vieux poivrot amène, d’un chef de chantier et d’une dame âgée compatissante, et le lecteur se surprend à déambuler entre les lignes comme une ombre de Vernon, un Vernon libre d’attaches, paumé hallucinogène et ange charismatique en devenir. Vers cette butte viendront, l’un après l’autre, à la recherche de Vernon, des êtres mus au départ par une affaire de cassettes vidéos d’outre-tombe compromettantes, puis peu à peu y revenant, beaucoup plus aimantés par un je-ne-sais-quoi irradié par ce héros doux apathique décalé.

De ces personnages divers, Virginie Despentes nous en délivre des portraits en tridimensionnel holographique tellement bien campés qu’ils vous aspirent dans la consistance dermique et la perspective psycho-sociale de leurs « tableaux » biographiques. Quelques gros plans de cette galerie :

Charles
« Pourtant il avait déjà eu plusieurs vies. Il avait vu sa mère gratter le sol avec ses dents pour leur trouver de quoi bouffer, il avait vu son père disparaître, du jour au lendemain, sans jamais chercher à revoir ni sa légitime, ni ses rejetons, il était apprenti quand les grèves de soixante ont éclaté en Belgique, il avait été roi de la pétanque et chauffeur routier, rond-de-cuir et joueur acharné de tarot, colleur d’affiches et cocu, bagarreur et plâtrier. La grande passion de sa vie aura été la bouteille, les bars et les épiceries ouvertes toute la nuit. Il a l’alcool heureux. Jamais la bouteille ne l’a déçu, ni laissé tomber. Il a offert des fleurs à des connes et s’est comporté comme un imbécile avec des petites loutes sympathiques, il a eu des dizaines de maîtresses, toutes plus tarées les unes que les autres. La plus salope était une bourge à particule… (…) La Véro aussi est tombée enceinte. Mais elle, quand il a dit je ne veux pas être père, elle l’a fait passer. Elle a fait la gueule, elle lui en a voulu, mais elle l’a fait passer. Et toute seule, avec ça, sans lui demander ni de l’accompagner ni un franc pour l’aider. C’est une dure. Elle a réagi en prolotte. Rien ne soude aussi bien que les épreuves, les prolos ont appris à se serrer les coudes. La Véro, c’est du vieux modèle, ça descend de l’institutrice qui épousait le paysan, ça ne trahit pas son homme. Il avait bien vu que ça lui coûtait de ne pas faire de lardon. Et même à lui, quelque part, ça lui faisait quelque chose. Mais il faut être réaliste, deux pochtrons pareils, le pauvre machin aurait eu beau jeu de brailler des nuits entières, il n’aurait réveillé personne. Et avec la gueule qu’ils ont, tous les deux, il aurait ressemblé à quoi, le truc ? »

Émilie
« Elle avait peur de savoir que ce qui la gênait le plus, dans la présence de Vernon chez elle, c’était qu’il soit le témoin de sa vie. Tant que personne n’était là pour voir comment elle vivait, elle pouvait prétendre, sans vraiment mentir, qu’elle menait une existence assez riche. Une existence qui permettait de ne pas se plaindre. C’est ce qui lui fait le plus peur : passer pour une victime. Mais si elle considère son quotidien à travers les yeux d’une tierce personne, ça se complique. Son boulot est pourri. Elle accepte n’importe quels horaires. Parce qu’elle a peur de se faire mal voir. Il verrait l’absence d’amis, et même de relations. Aucune fête, d’aucune sorte. Il verrait ses flirts Internet. Les rendez-vous avec des inconnus rencontrés sur Meetic, pour lesquels elle passe des heures à se préparer s’épiler se maquiller se coiffer s’habiller, avant de ne lire dans les yeux de celui qui la  découvre que de la déception. Son âge ne passe plus. Qu’est-ce qu’il verrait d’autre, Vernon ? Sa cuisine, cet endroit qu’elle cajole tant. Un mur de tisanes. Un bar d’huiles bio. Et partout, les objets de la gaieté, toutes ces couleurs acidulées – magnets sur le frigo, salières en forme de Mickey, boîtes en fer aux motifs 50’s… une accumulation de signes de détresse : plus elle cherchait à amasser les marqueurs de pimpance, et plus elle soulignait sa détresse profonde. Elle n’a même pas un chat pour lui tenir compagnie. Le soir, elle arrive, elle allume la télé direct. Et elle se sert un verre. Dans cet ordre. »

Un couple
« Joyeux, le chien, sort le premier de la chambre de la petite. Ça veut dire qu’elle est réveillée. Il vient laper sa gamelle puis réclame des caresses en cognant doucement avec le dessus de la tête contre la cuisse de Marie-Ange. Au début, elle ne pouvait pas le saquer. Il lui rappelait Xavier. Un gros truc con qui sert à rien. C’est fou. Ce qu’elle a aimé cet homme, ce qu’elle l’a admiré. Et maintenant, si elle voit un vieux caniche qui pue sur son canapé, elle pense à son homme. Ils s’aimaient, au début. C’est qu’on ne dit pas la vérité là-dessus. C’est tout. Tout le monde s’emmerde, après quelques années. Elle voit bien, autour d’elle – on s’évertue à donner le change quand on se croise, mais tout le monde s’emmerde, en couple. La grande variable, c’est l’effort de mise en scène, pour la galerie. Il y a des couples qui sont restés amoureux de l’effet qu’ils produisent, en société. Tant qu’il y a un public, ils continuent de faire semblant. Mais une fois dans la chambre à coucher, ils s’emmerdent. »

Un père (qui élève seul sa fille)
« Quand Aïcha s’était tournée vers l’islam, ça lui était revenu, il avait pensé que c’était karmique. Que sans le savoir, elle compensait. Une folie contre une autre folie. Il fallait qu’il provoque cette discussion. Mais le temps, trouver le temps. Pas un de ces dimanches où ils se disputaient. Le bon moment n’était pas arrivé. Ce soir, le plus difficile n’est pas qu’elle ait appris. C’est qu’elle soit d’abord allée en parler à un autre que lui. Son tuteur. Ce demeuré inculte qui porte des Nike sous la djellaba. Elle n’est pas rentrée pleurer dans les bras de son père. Elle est allée en voir un autre. Est-ce que ce type t’a appris à nager est-ce qu’il a parcouru tous les magasins de la ville pour trouver le jouet que tu voulais est-ce qu’il a sacrifié ses soirées pour être sûr que tu connaissais ta récitation est-ce qu’il t’a appris à faire un exposé est-ce qu’il s’est cassé la tête le soir dans sa chambre pour rattraper son retard en mathématiques et pouvoir t’expliquer l’exercice le lendemain est-ce qu’il t’a regardée tourner dix fois de suite dans le froid sur le manège avec le petit éléphant qui te plaisait tellement est-ce qu’il t’a portée sur ses épaules pour que tu ne rates rien de la parade des princesses alors qu’il avait déjà mal au dos est-ce qu’il s’est relevé la nuit pour te donner de l’eau quand tu faisais des cauchemars est-ce qu’il t’a emmenée voir les dauphins sept fois de suite parce que tu les adorais est-ce qu’il a plié tes vêtements après les avoir repassés jusqu’à l’année dernière est-ce qu’il s’est demandé comment payer tes frais d’inscription quand ils ont augmenté est-ce qu’il a fait la queue deux heures pour être sûr que tu verrais Lorie ? Est-ce qu’il s’arracherait un rein avec les dents si tu en avais besoin ? Est-ce que si on le casse en deux si on lui broie les os avec une pierre tout ce qu’on trouvera dans sa moelle c’est l’amour de toi, le désir que tu sois heureuse, que tu ne te trompes pas trop ? Alors pourquoi mes mots n’ont plus aucune importance pourquoi mes conseils ne regardent que moi pourquoi mes bras ne peuvent plus te protéger ? À quel moment ai-je démérité ? Pourquoi la vie nous a fait ça ? Pourquoi ce pays est devenu fou ? »

Alex Bleach
« ‘‘La’’ scène, c’était tout ce qui comptait. Et on avait raison. La semaine on collait des affiches, le week-end on jouait quelque part, il y avait assez de monde pour qu’on n’ait pas l’impression de répéter, on pressait nos disques, on ne se déclarait nulle part, il n’y avait pas d’intermittence, il n’y avait pas de monde extérieur au nôtre. (…) Plus tard est venu un monsieur rock à la culture, on a commencé à entendre parler subventions, à voir de belles salles s’ouvrir qui ressemblaient à des MJC de luxe, on a vu des mecs se pointer qui savaient monter des dossiers, qui parlaient le langage des institutions, ils étaient plus articulés, ils étaient plus malins. On a commencé à remplir des papiers. Le CD a remplacé le vinyle. Les 45 tours ont disparu. Ça n’avait l’air de rien. On savait, et on ne savait pas. Chaque chose, prise une par une, était anecdotique. On n’a pas vu venir le truc d’ensemble. Et ce rêve qui était sacré a été transformé en usine à pisse. C’est l’histoire de Cendrillon : une pédale Fuzz avait transformé nos citrouilles en carrosse, et là minuit avait sonné. On retrouvait nos haillons. Plus rien ne nous appartenait. Nous devenions tous des clients. Le rock convenait à la langue officielle du capitalisme, celle de la publicité : slogan, plaisir, individualisme, un son qui t’impacte sans ton consentement. Nous n’avions pas compris que les cailloux magiques que nous tenions entre nos mains étaient des diamants purs. Un trésor entre les mains d’une bande d’inadaptés. »

Patrice
« Comment osent-ils imprimer ça. On visse dans les cerveaux cette idée de la dette, aucun journaliste ne fait son travail : raconter ce qui se passe vraiment. Marquer la différence entre dette publique et dette privée, raconter l’histoire dans sa complexité – appeler un chat un chat, les riches ont déclaré la guerre au monde. Pas seulement aux pauvres. À la planète. Et avec l’appui complaisant des médias, on prépare l’opinion aux réformes sauvages. Ça le rend fou. Devant les casiers de tri, le matin, les gamins n’ont que le Front national à la bouche. Ça se distille par bribes, « Marine a raison sur l’euro, on s’est bien fait avoir », comme si elle ne faisait pas partie du sérail. Ça ne les choque pas de voir l’élite s’accommoder du Front national avec tant de facilité. « On est chez nous, quand même », qu’ils disent. Chez nous. Au centre de tri où il est en CDD, ils les font commencer à 4 heures 20 le matin, pour ne pas avoir à les traiter au régime de nuit. La fonction publique, « chez nous », en est là. Dans la fonction publique, c’est comme ailleurs : tout pour les cadres. Il a fallu en nommer de plus en plus, les payer de mieux en mieux, accumuler les privilèges, et tout ce qui leur a été octroyé a été volé aux agents d’en bas. Ceux qui font vraiment le travail. Bougres d’imbéciles, comment peuvent-ils ne pas comprendre qu’on les monte les uns contre les autres, quand on les chauffe à blanc pour qu’ils cognent sur leurs voisins de palier ? (…) Du mineur au mouton qui pousse son caddie, on n’aura pas vécu longtemps sous le règne du citoyen instruit. Il faut dire, les riches étaient à bout de nerfs : ils n’en pouvaient plus d’être obligés d’aller jusqu’en Russie ou en Thaïlande pour chercher à voir de bons pauvres, du qui crève la faim, du qui ne sait pas lire, du qui marche pieds nus, du qui te fait sentir éduqué, privilégié, forcément envié. C’est une torture, pour lui, ce début de siècle, la colère l’étouffe dès qu’il entend parler de ce qui se passe autour de lui. »

On avait dit plus haut qu’il ne se passait pas grand-chose dans le roman de Virginie Despentes. C’est vrai, parce qu’il s’y passe une indéfinité de choses avec tout ce monde bigarré, cerné chacun au plus près de sa vérité, astres individuels qui peuplent le récit et que la narration traverse en les attirant par sa force gravitationnelle pour les rassembler, soleils lunes planètes, en une galaxie envoûtante.
Ce n’est plus seulement du Balzac contemporain (lire ma présentation du tome 1), ça devient aussi du Nerval psychédélique. Non, je ne délire pas en lâchant ces référents imposants – c’est tout à fait normal de convoquer d’illustres prédécesseurs (et pourquoi pas Hugo ou Verlaine, on attend voir, peut-être avec le tome 3) puisque Virginie Despentes l’a dans les veines, leur héritage, et la veine de la littérature, lovée dans son cortex.
Lorsque le lecteur, après avoir erré six pages dans la brume où flotte Vernon, ayant subi un de ses « décollages » récurrents qui s’ignitent à l’improviste, et qu’un flash-back s’amorce dans un nouveau chapitre comme continuation du cocon des impressions et des sensations, avec le rideau des mots qui se lève sur des scènes de rock cathédrale illuminées par des spots de lyrisme, de nostalgie et de mélancolie éblouissants, et un être d’outre-tombe qui s’épanche aux côtés de Vernon ronflant, des grammes plein le nez (seul lui est capable d’un tel exploit), ce revenant n’étant nul autre qu’Alex Bleach, la star du rock, décédé dans le tome 1 et revenu avec une voix de narrateur barbu et lucide (« Je n’étais plus une gloire locale, j’étais devenu quelqu’un que tout le monde veut approcher – mais dont plus personne n’a rien à foutre »), le lecteur alors sort de sa transe hypnotique, réveillé par le grésillement électronique d’un magnétoscope et d’un écran télé : la smala à Vernon visionne les cassettes vidéo tournées par Alex, quelque temps avant sa mort.

Elle en a des choses à raconter, Virginie Despentes. C’est qu’elle a tant vécu, bordéliquement, créativement et sans baisser la tête, et ce sont des galaxies d’expérience et de connaissance qui viennent tourbillonner en lignes compactes sur des pages de mémoire incandescente.
« Et quand l’équarrissage humain high-tech sera performant, nous verrons nos proches partir à l’abattoir et nous ne serons capables que d’une convulsion solitaire devant l’inacceptable. »
© Johnny Karlitch, 52 romans par an, semaine 32 : lundi 20 au dimanche 26 juillet 2015.

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