Semaine 34: Le Club Dumas, d’Arturo Pérez-Reverte

Le Club Dumas ou l’ombre de Richelieu, d’Arturo Pérez-Reverte

Éditions Jean-Claude Lattès, 1994

(traduit de l’espagnol par Jean-Pierre Quijano)

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Couv Dumas blog34

Le labyrinthe de l’intertextualité

L’un des points forts d’Arturo Pérez-Reverte, c’est son érudition littéraire, qui exprime une passion soutenue pour les livres. Même si parfois il en use trop, à la fois pour étonner (et étourdir) le lecteur et pour se lancer des défis narratifs qu’il devra relever. Et qu’il réussit, d’ailleurs, à relever avec brio.
D’où le charme de ses récits, qui fait que le lecteur lui pardonne souvent quelques étirements disgracieux car l’auteur les compense, souvent, par de gracieux rétablissements.

Dans Le Club Dumas (où il est question – entre bibliographie occulte et débordement de la fiction feuilletonnesque sur le réel des personnages – d’un « club » élitiste, dont les membres sont des fans de Dumas), Pérez-Reverte se permet, par le biais d’un personnage, de poser la question suivante, quasi diffamatoire quoique hypothétique : Dumas (l’auteur des Trois mousquetaires, du Comte de Monte-Cristo et de Joseph Balsamo) aurait-il vendu son âme au diable ?
Question digne du roman d’aventure et du feuilleton à suspense populaires, ces genres romanesques qui avaient en Dumas leur plus illustre maître d’œuvre. Mais à trop confondre fiction et réel, on finit par ouvrir une porte qu’empruntera Lucifer (ou Satan, cela dépend du point de vue doctrinal où l’on se tient), cet être hybride issu de la fusion de ces deux niveaux de représentation du monde.

Lucas Corso est un loup. Un pauvre loup solitaire, au pelage élimé par endroits, efflanqué et myope, qui a depuis longtemps perdu la faculté de sourire, sauf quand il s’agit de soudoyer pour mettre la patte sur un grand in-folio incunable, en édition princeps de préférence. Bibliophile incollable, ginolique et nicotinomane invétéré, sa devise se résumerait à un « j’espère bien m’en mettre plein les poches ». Ses clients « ne vendent que sur catalogue, investissent à coup sûr et ne tiennent jamais plus d’une cinquantaine de titres à la fois ; aristocrates de l’incunable pour qui parchemin au lieu de vélin ou trois centimètres de plus de marge se comptent en milliers de dollars ».
Sac de toile à l’épaule, lunettes de travers, traînant comme un remords un amour perdu, le chasseur de livres Lucas Corso voyage « partout où le conduit le hasard ou ses clients : aéroports, gares, librairies poussiéreuses, chambres d’hôtes confondues dans sa mémoire comme une seule pièce aux limites changeantes, réveils sans point de repère, en sursaut dans le noir, l’interrupteur qu’on cherche pour tomber sur le téléphone, la désorientation complète, la confusion ».

Il se retrouve un jour sur le quai des départs, en Espagne, son port d’attache, dans son sac de toile deux objets précieux : un manuscrit original du chapitre 42 du Vin d’Anjou d’Alexandre Dumas et un ouvrage du 17e siècle, le Livre des Neuf portes du Royaume des ombres, rescapé du bûcher inquisitorial où a péri son éditeur.
Le manuscrit appartient à un ami petit libraire de Corso, qui veut l’authentifier tandis que l’ouvrage de démonologie est la propriété d’un riche collectionneur et commerçant de livres rares qui cherche, lui aussi, à déterminer son authenticité en le comparant avec les deux autres uniques exemplaires jumeaux, conservés l’un au Portugal, l’autre en France.

La double « enquête » menée par Corso va le confronter à un mystérieux balafré qui lui colle aux trousses et à une plantureuse héritière déterminée à récupérer son dû, personnages que Corso va fantasmatiquement identifier à Rochefort et Milady, respectivement agent officiel et agent officieux du cardinal de Richelieu, ce grand homme d’État, qui était également un bibliophile averti et qui possédait un grand nombre d’ouvrages anciens sur l’occultisme. Deux assassinats persuadent Corso d’un lien occulte entre le manuscrit de Dumas et le livre des Neuf portes.
Un troisième personnage, assez détonnant dans cette atmosphère de sinistres écrits jaunis par le temps et de sombres complots, va croiser à plusieurs reprises le chasseur de livres : une très jeune femme, blouson bleu et jeans, aux profonds yeux verts, à la chevelure châtain coupée à la garçonne, qui dira s’appeler Irène Adler (personnage féminin d’Arthur Conan Doyle qui dame le pion à Sherlock Holmes ; ce dernier la considérera comme « la femme » : « Pour Sherlock Holmes, elle est toujours la femme. Il la juge tellement supérieure à tout son sexe, qu’il ne l’appelle presque jamais par son nom ; elle est et elle restera la femme. Aurait-il donc éprouvé à l’égard d’Irène Adler un sentiment voisin de l’amour ? (incipit d’Un scandale en Bohême, 1891) »
La jeune femme accompagnera Corso dans ses recherches. Mais, et bien qu’elle se soit battue pour le tirer d’une mauvaise situation et qu’ils finissent par devenir amants, il éprouvera pour elle des sentiments mitigés, surtout lorsque son regard semble parfois le contempler d’un antique passé. Qui est-elle « en réalité » ?

Ce roman est un festin pour tout lecteur qui non seulement aime la lecture mais aussi vénère le livre, cet objet en papier imprimé et relié de si diverses façons, qui nous accompagne au long de notre vie, qu’on porte précieusement entre les mains, qu’on hume, qu’on caresse, qu’on range avec soin et qu’on retrouve avec plaisir…
Arturo Pérez-Reverte nous introduit dans le monde des grands collectionneurs et connaisseurs d’ouvrages rares et précieux, imprimés ou sur parchemins, ainsi que dans les coulisses des restaurateurs (et occasionnellement faussaires) qui s’attellent à la tâche de redonner une seconde beauté « originale » à des livres mis à mal par l’action du temps et des manipulations.
Sur ce plan, l’auteur nous convie à une visite guidée dans l’atelier de reliure et de restauration des frères Ceniza, où trône une vieille presse « à côté d’une table de zinc couverte d’outils, de cahiers à moitié cousus ou déjà endossés, de massicots, de peaux teintes, de pots de colle, de fers à dorer, et des livres partout : grandes piles de reliures en maroquin, chagrin ou vélin, paquets de livres (…) sans couverture ou avec les plats à nu ». Où l’on apprend, entre autres, que le papier de tissu traversera les siècles alors que le papier de cellulose obtenu avec les pâtes mécaniques d’aujourd’hui n’a qu’une vie moyenne de 70 ans : « – Nous avons les livres, comme le monde, que nous méritons… N’est-ce pas, Pablo ? – Des livres de merde sur du papier de merde, répondit Pablo. » Où l’on apprend également comment fabriquer une ou plusieurs pages manquantes pour compléter un exemplaire unique, « naturellement sur du papier d’époque, traité avant et après avec des méthodes de vieillissement artificiel » (p. 147 de l’édition en Livre de Poche). »

« Les livres se servent des auteurs pour communiquer les uns avec les autres comme l’œuf se sert de la poule pour produire un autre œuf. »

« Ecoutez, Corso : il n’y a plus de lecteurs innocents. Devant un texte, chacun lui applique sa propre perversité. Un lecteur est ce qu’il a lu auparavant, plus les films qu’il a vus au cinéma et à la télévision. Aux informations que lui procure l’auteur, il ajoutera toujours les siennes. Et c’est là que réside le danger : l’excès de références peut vous avoir conduit à vous fabriquer un adversaire qui n’est pas le bon ou un adversaire irréel.
– Les informations étaient fausses.
– Ne vous entêtez pas. L’information que procure un livre est d’ordinaire objective. Peut-être un auteur dévoyé pourrait-il la manipuler pour vous induire en erreur, mais elle n’est jamais fausse. C’est vous qui faites une lecture fausse.
Corso parut réfléchir profondément. Il s’était un peu déplacé pour s’accouder de nouveau sur la balustrade, le dos au jardin plongé dans l’ombre.
– Alors, il y a un autre auteur, dit-il entre ses dents, à voix très basse.
Et il resta ainsi, immobile. Au bout d’un moment, je vis qu’il sortait la chemise du Vin d’Anjou de sous son manteau pour la poser à côté de lui, sur la pierre moussue.
– Cette histoire a deux auteurs, insista-t-il.
– C’est possible, fis-je en récupérant le manuscrit Dumas. Et peut-être l’un était-il plus dévoyé que l’autre… Mais mon domaine est le feuilleton. Pour le roman policier, il faudra vous adresser ailleurs. »

S’il y a deux auteurs, il y a donc deux pistes différentes. Pourtant, celles-ci, au lieu de se dérouler en parallèle, se croisent et s’entortillent sous l’effet de l’interprétation subjective de Corso, qui abuse de sa propension à établir des relations entre des références littéraires trop nombreuses. Effet de brume garanti, d’autant plus que le lecteur, lui-même, commence à se douter de l’existence d’un troisième auteur, occulte !
Errant donc dans le labyrinthe de l’intertextualité, Corso – et le lecteur – n’en sera que plus violemment ramené sur terre par la réalité. Même si cette réalité se révèle d’ordre surréel.

P.-S. : La Neuvième porte, de Roman Polanski (1999), avec Johnny Depp, Emmanuelle Seigner et Frank Langella, est une adaptation très réussie du roman d’Arturo Pérez-Reverte. Les scénaristes et le réalisateur ont judicieusement fondu deux personnages en un et abandonné la piste Dumas.
© Johnny Karlitch, 52 romans par an, semaine 34 : lundi 31 août au dimanche 6 septembre 2015.

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Just for the fun, en attendant la Semaine 34

Une fois n’est pas coutume

Couv 01 01 2013 Blog4ever

En guise d’entracte, en attendant la Semaine 34, je partage avec vous le grand plaisir qui a été le mien en découvrant ce commentaire de Vanessa D. Schyns, à propos de mon premier roman, 01. 01. 2013, que j’ai autoédité en 2012.

Chers curieux,

On se retrouve aujourd’hui sur le blog (Le blog de Vanessa D. Schyns) pour une chronique littéraire consacrée à un roman d’anticipation (mon genre de prédilection) écrit par Johnny Karlitch, dont j’avais déjà parlé sur le blog (l’article sur « Tremblements », son second roman mais le premier que j’ai reçu de lui).

Si vous me suivez sur la page Facebook du blog (Page Facebook de MMEB), vous avez peut-être vu que j’ai eu une pharyngite doublée d’une sinusite et de fièvre, de quoi me mettre KO pendant une bonne semaine. Je suis restée la plupart du temps alitée sur ordre du médecin (oui parce que je sors d’une anémie assez sévère en plus, hein, hum) et j’en ai profité pour lire beaucoup. J’ai ainsi notamment terminé 01.01.2013, que j’avais entamé il y a un petit temps déjà.

Cette chronique me tient beaucoup à cœur, pour plusieurs raisons.

Tout d’abord, vous savez que la lecture est une de mes passions et que j’aime quand je peux y consacrer du temps, ce qui est le cas ici.

Ensuite, parce que j’ai l’immense chance de pouvoir échanger, parfois, quelques lignes avec l’auteur, Johnny Karlitch, que je considère doué, mais surtout une personne extrêmement cultivée. Il m’a fait l’honneur et la gentillesse de me faire parvenir les deux romans qu’il a écrits jusqu’à présent, en auto-édition. Nous avons un contact qui, je le pense, va au-delà du simple échange « je t’offre mon livre et, de bien entendu, tu en parles sur ton blog ». Parler de ce qu’il écrit sur MMEB (l’article) n’équivaut absolument pas pour moi à un échange de service, mais à un réel partage avec vous, chers curieux, de lectures de qualité.

Enfin, j’ai décidé, à partir de cette chronique, de casser la structure que j’ai donnée jusqu’à présent à mes chroniques littéraires et ce afin de les rendre plus diversifiées et plus adaptées à mon humeur du moment et au ressenti, aux émotions provoqués par le livre dont je vous parle (« ma vie est un labo et mon blog l’expression de celui-ci », après tout). Je continuerai cependant à systématiquement recopier la quatrième de couverture. Pour le reste, je ne vous parlerai peut-être plus à chaque fois de l’auteur dans les détails, par exemple. Je change ma manière de faire parce que rien n’est figé, tout évolue. Et aussi parce que je me nourris du talent d’autres personnes qui me permettent de m’ouvrir et d’oser. Merci à elles. J’en parlerai sur le blog, en son temps.

Ce long préambule terminé, venons-en à 01.01.2013, « le premier roman d’anticipation auto-publié au Liban », en 2012.

La quatrième de couverture
14 décembre 2012, dernière semaine avant le 21 décembre 2012, de sinistre augure. Une date devenue de plus en plus fatidique pour une grande frange de l’humanité qui se laisse influencer par des médias et des sites internet annonçant de manière plus ou moins implicite un bouleversement apocalyptique qui adviendrait ce jour-là.

Thomas Herrara, un auteur d’essais sur les phénomènes de société, mène son train de vie à l’écart de la frénésie urbaine et sociale. En quelques jours, sa vie sera bouleversée par deux femmes antithétiques: Tina, une ultramondaine sexy et énigmatique qui agit en vestale du transhumanisme et Claire, une jeune femme craquante qui désoriente Thomas par son comportement aux limites de la paranoïa. Celui-ci apprend dans des circonstances mouvementées qu’une organisation secrète tentaculaire a implanté une microélectrode dans son cerveau dans le but de le manipuler.

Hélas ! il est trop tard pour faire marche arrière, le compte à rebours fatal semble avoir été déclenché, les cataclysmes et les conflits se multiplient et se succèdent à un rythme de plus en plus accéléré. Le concept de « singularité eschatologique » serait-il en train d’être démontré ? Avec l’aide d’alliés inattendus ayant surgi des sous-sols de Brava, une zone fréquentée par des marginaux, Thomas devra déjouer une machination abominable qui menace de transformer la nature même du genre humain.

La bataille sera cruciale, sans merci ! Thomas parviendra-t-il à enrayer la marche du mal, sans perdre son âme ? La fin du monde aura-t-elle lieu le 21 décembre 2012 ?

Mes impressions de lecture

Je pense que ce qui fait qu’on reconnaît la patte de Karlitch, avant tout, c’est le vocabulaire  riche et varié qu’il utilise. Personnellement, j’ai eu besoin d’un dictionnaire à portée de main pendant ma lecture, et tant mieux!! On a tendance de nos jours, et peut-être aussi en devenant adulte, de ne plus lier littérature et apprentissage de nouveaux mots, quel dommage.

Sans déflorer l’intrigue, j’ai envie de vous dire que j’ai aimé que l’auteur ose le côté « dérangeant », politiquement incorrect, limite fouteur de merde pour les « bien-pensants » j’ai envie de dire, à travers le personnage de Tina, et ce sans tomber dans la vulgarité.

Il n’évite pas l’histoire d’amour un brin téléphonée mais pas exaspérante.

J’ai trouvé le personnage du « méchant » bien construit, bien comme il le fallait dans le genre. Je le voyais à l’oeuvre et ma main a machinalement cherché le pop corn que je ne mange pourtant jamais.

On sent que l’auteur s’est documenté très consciencieusement. En fait, je ne sais pas si je me trompe ou pas, je ne lui ai pas demandé afin de ne pas influencer mes propos ici. Et ce côté-là apporte le decorum parfait à l’histoire.

La fin ne m’a pas déçue.

Dans les remerciements, l’auteur liste, avec élégance, les maisons d’éditions qui n’ont pas voulu de son roman et je me dis: « Merde quoi!! » Oui, merde parce que j’ai enchaîné avec deux livres d’auteurs qu’on trouve en tête de banc dans les librairies (j’en parlerai prochainement) et je me dis « mais dans quel monde vit-on pour refuser un manuscrit d’une telle qualité quand on voit ce qui peut être publié par ailleurs ».

Donc…

J’avais beaucoup apprécié le premier roman que j’avais lu de Johnny Karlitch (qui n’était donc pas son premier roman), mais celui-ci est un vrai coup de cœur. Pas seulement pour l’histoire, surtout et avant tout pour la qualité globale de l’ouvrage, ouvrage que je qualifierai d’équilibré et répondant parfaitement aux critères du genre. Vocabulaire, visualisations provoquées par le texte, richesse du contenu/contexte qui forme un véritable socle à l’intrigue….

Que dire de plus? J’ai moi-même des manuscrits qui traînent de ci de là et, pour m’inspirer, d’un point de vue qualitatif, je dirais que je me souhaite d’atteindre un tel niveau et de ne jamais être publiée par une maison d’édition plutôt que d’être publiée et de ne pas atteindre ce niveau. Lecteurs passionnés, qu’attendons-nous pour soutenir les auteurs sans passer par les maisons d’édition et autrement qu’en versant moins que ce que l’on donne parfois à des SDF (et ce sans vouloir insulter les SDF) pour lire leurs ouvrages en version numérique via des sites qui s’en mettent plein les poches? Si vous désirez lire les ouvrages de Johnny Karlitch, contactez-le via l’adresse mail suivante: johnnykarlitch@gmail.com
Mes yeux ont bel et bien été charmés, cher Johnny 😉

01.01.2013 de Johnny Karlitch (2012)
Est-ce que ce livre a sa place dans ma bibliothèque? OUI!

Je vous souhaite une excellente fin de weekend. Portez-vous bien 🙂

Ness Butterfly

Semaine 33: Solo, de William Boyd

Solo, de William Boyd

Éditions du Seuil, 2014

(traduction de l’anglais par Christiane Besse)

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Couv Solo Boyd 33

Mon nom est Boyd. William Boyd

Mon troisième Boyd, en trois ans.
Orages ordinaires (Seuil, 2010), le premier, m’a vu refermer le livre, la dernière phrase lue*, avec la satisfaction souriante d’avoir réussi ma rencontre de lecteur avec un auteur. Car, même si souvent un livre abandonné en cours de lecture doit aller demander des comptes à son géniteur, il arrive d’autre part que dans un grand nombre de cas, c’est le lecteur qui se fourvoie dans sa lecture, se perdant dans les bois du récit, où il se démène pour en sortir, agacé d’avoir perdu du temps pour rien, mais aussi un peu vexé, avec cette désagréable impression d’être passé à côté de quelque chose qui était masqué à sa vue ou qu’il n’a pas su voir.
Dans Orages ordinaires, j’ai su me glisser derrière le personnage d’Adam Kindred, chercheur en climatologie de bonne famille, brusquement déversé par la benne à imprévus et mauvais calculs dans le sordide maquis des SDF pourchassés par la loi, et le suivre, à Londres, dans son long et pénible périple, en solo, pour recouvrer, peut-être, son statut d’antan.

Brazzaville Plage (Seuil, 1991), le deuxième, m’a vu refermer le livre, la dernière phrase lue*, avec la satisfaction souriante d’avoir réussi mes retrouvailles de lecteur-ami avec un auteur-ami. Très rarement, la première œuvre qui me plaît d’un auteur que je viens de découvrir, n’est pas suivie d’une autre qui va également me plaire.
Dans Brazzaville Plage, c’est Hope Clearwater, une diplômée en botanique devenue éthologue par hasard, qui m’entraînera, en solo en grande partie, dans les méandres de sa psyché perturbée et des savanes africaines ensanglantées par la « guerre » des chimpanzés, qui – fait inconcevable ! – se tuent les uns les autres, et par une autre guerre, plus prosaïque et lamentable, celle des humains, une guerre civile entre gouvernement fédéral et armées rebelles.

Solo, une nouvelle aventure de James Bond, le troisième, m’a vu refermer le livre après une douzaine de pages pour me plonger dans une intense réflexion sur ce qui faisait le charme de cet écrivain, dont la narration, quel que soit l’enchaînement des rebondissements, des coups de théâtre et des éclats d’action violente, conserve un climat austère, plus brumeux qu’ensoleillé, plus grisé que coloré, plus réservé qu’expansif.
Et le fait est que sa voix (son style, si vous préférez) raconte des histoires que l’on n’entend pas partout, avec un mélange d’intrigue linéaire classique parachevée (ébranlement, bonds et rebonds, suspense et climax) et de réflexions profondes sur la condition individuelle et l’éthique professionnelle (dont Brazzaville Plage présente l’exemple le plus remarquable).

Solo a l’air d’un intrus dans la bibliographie de William Boyd. Ne serait-ce que parce que James Bond se démarque de l’anti-héros cher à Boyd. Sinon, le reste cadre avec l’univers boydien, notamment sur le plan de la géographie, le récit se déroulant en bonne partie en Afrique de l’Ouest (région natale de l’auteur), et un peu sur le plan de l’approche de l’« investigation » : planque, observation dans l’anonymat, ténacité extrême. Mais c’est surtout la décision prise par le personnage de James Bond « d’y aller en solo », qui rattache ce dernier aux personnages de Boyd par une attitude qui leur est propre (dans Brazzaville Plage et Orages ordinaires).

Solo a également l’air d’un intrus dans la franchise cinépaillettes de l’agent 007. Cela ne peut être perçu que par les familiers des romans de Bond écrits par Ian Fleming, et, a fortiori, par ceux qui n’en connaissent que leurs adaptations au cinéma.
Ici, pas de gadgets spectaculairement improbables, ni de cascades à la Spiderman, impensables ailleurs que sur grand écran.
Ici, le Bond de Boyd use de son sang froid, de ses mains nues, de son sens de la tactique militaire, d’un briquet Ronson, d’un couteau à cran d’arrêt confisqué à un petit voyou, de son savoir-faire en matière de déguisement, du passeport d’une actrice de films de vampires, de ses connaissances dans le milieu des faussaires, de son paquet de dollars, d’une carte de journaliste de l’Agence Presse libre, d’une lunette de visée sniper-scope, d’un Beretta, d’une petite bombe aérosol au poivre, de la menue monnaie…

Solo raconte la mission que doit effectuer James Bond, à la demande de son supérieur, M, dans l’État (fictif) du Zanzarim (en Afrique occidentale), scindé par une guerre civile.
Le gouvernement britannique – et apparemment d’autres puissances occidentales également – tient à mettre fin à cette guerre en neutralisant Solomon Adeka, le général sécessionniste qui contrôle une partie du sud du pays, le Dahum, dont le sous-sol renferme « un gigantesque océan de pétrole, intact, à peine exploité », qui « pourrait dépasser le Ghawar d’Arabie saoudite », « du brut léger, le meilleur au monde, tellement plus facile à raffiner. Le monde le veut et le monde l’aura. »
M explique à Bond que le général Adeka – « un prodige militaire qui se débrouillait pour infliger défaite après défaite à une armée dix fois plus importante que la sienne » – est « la clé ».
M veut que l’agent 007 s’infiltre dans le Dahum et approche le général.
«  – Et que suis-je censé faire ensuite, sir ? avait demandé Bond, gardant un visage impassible.
– J’aimerais que vous trouviez un moyen d’en faire un soldat moins efficace, avait répliqué M avec un vague sourire. »

La classe ! Le summum de l’understatement des services britanniques de l’ombre.
À ce moment, le lecteur (et spectateur) qui, conditionné par l’aura de l’agent-au-service-de-sa-majesté-séducteur-chevaleresque-guerrier-des-causes-nobles, se serait précipité, son enfant à bout de bras, pour solliciter de Bond l’honneur d’en être le parrain à la cérémonie familiale du baptême, se rappelle que le code 007 désigne un agent qui a le permis de tuer (premier 0) et qui a déjà tué (second 0), et qu’il est le septième de sa catégorie.
Bond est un tueur. Un tueur à gages. Légal. Adoubé. Constitutionnel. Blanchi d’avance. L’agent Bond a pour mission de tuer le chef d’une population qui, pour quelque raison que ce soit, revendique son autonomie – et William Boyd de nous montrer, entre les lignes, les « raisons d’État » des puissances ex-coloniales…
Ceci signalé, constatons que Bond ne tuera jamais que des « méchants » patentés, ignobles à souhait ; ainsi son aura et la morale seront-elles toujours sauves.

Bond doit donc tuer Adeka ; pourtant, une fois en sa présence, il ne le fera pas… (on ne va pas en dire plus, pour des raisons liées aux droits imprescriptibles des lecteurs potentiels de ce roman).
Et la guerre s’achève avec la victoire des troupes fédérales. S’amorce alors la transition du récit à la seconde division.
En Angleterre, sa mission en principe terminée, Bond récupère des suites de deux blessures par balles, que lui ont infligées deux personnages, dont un mercenaire psychopathe « à deux visages », le méchant principal de l’histoire, typique adversaire bondien des romans de Ian Fleming.

La mission est terminée, disions-nous, mais pas pour Bond, à qui il reste « un goût amer d’insatisfaction et d’inachèvement » : « Deux personnes avaient tenté de le tuer : l’une en essayant de le mutiler de la manière la plus brutale qui fût ; l’autre, une femme à laquelle il avait fait l’amour avec franchise et générosité, avait voulu lui porter le coup de grâce alors qu’il gisait, déjà grièvement blessé. (…) Il n’oublierait jamais. M lui avait dit de se détendre, de se rétablir, de se dorloter. Mais ce qu’il avait surtout, lui, en tête, c’était de se venger. Il voulait traquer ces gens, les retrouver et les affronter. Il voulait incarner leur châtiment brutal et jouir de cet instant. »
Bond décide alors d’échafauder un plan et de l’exécuter lui-même, malgré l’interdiction formelle pour un agent de s’investir dans des initiatives personnelles. Mais Bond « s’en fichait »…
Et de Londres à Washington, mû par le syndrome de Monte Cristo (haine et désir de vengeance), l’agent 007 fera sa propre guerre – principalement, « en pissant sur les fourmis ».

Mis à part le petit bémol tracé par les dessous alambiqués de l’affaire Adeka, telle qu’essaient de la déchiffrer Bond et son ami et collègue américain de la CIA, Félix Leiter (les lecteurs sauront de quoi je parle), ce « pastiche » de l’univers bondien d’Ian Fleming n’en est pas un autant qu’il est un hommage personnalisé, rendu à un auteur par un lecteur-auteur qui s’est approprié avec talent et finesse les codes de son aîné pour écrire une œuvre originale. Son nom est Boyd. William Boyd.

Terminons avec cette recette de sauce vinaigrette à la James Bond (p. 290) : « mélanger cinq doses de vinaigre à une dose d’huile d’olive extra-vierge. La surcharge de vinaigre est indispensable. Ajouter une gousse d’ail coupée en deux, une demi-cuillère à café de moutarde de Dijon, un bon tour de moulin de poivre noir et une cuillère de sucre en poudre. Bien fouetter, retirer l’ail et verser sur la salade ».
© Johnny Karlitch, 52 romans par an, semaine 32 : lundi 10 au dimanche 16 août 2015.

* La dernière phrase d’Orages ordinaires : « Il y aurait toujours ça, supposait-il, ça, le soleil et la mer bleue au-delà. »
– La dernière phrase de
Brazzaville Plage (placée aussi en exergue) : « La vie que l’on ne soumet pas à l’examen ne vaut pas d’être vécue. » (Hope Clearwater, en train de contempler les choses du réel et citant Socrate, au bord d’une plage après la pluie)
– La dernière phrase de
Solo : « Tandis qu’il avançait vers sa porte, au loin une volée de cloches résonna, et une armée de pigeons, en train de se gaver au milieu du square, battit des ailes avant de s’élever dans le bleu éblouissant du soleil matinal de Chelsea et de disparaître. »
(ces trois romans ont été traduits par Christiane Besse pour les Éditions du Seuil)
© Johnny Karlitch, 52 romans par an, semaine 33 : lundi 10 au dimanche 16 août 2015.

Amuse-neurones en attendant la Semaine 33

117_3666 low © Fadi Karlitch 2012

Peinture © Fadi Karlitch 2012

The awe excerpts

Episode 1

“We have an absolutely extraordinary attitude in our culture to the new member in human society. Instead of saying frankly to children: “How do you do? Welcome to the human race. We are playing a game, and we are playing by the following rules: We want to tell you what the rules are, so that you know your way around, and when you’ve understood what rules we are playing by, when you get older you may be able to invent better ones.”
But instead of that, we still retain an attitude to the child that he is on probation, that he is not really a human being, he is a candidate for humanity.
And therefore, to preserve the role of parent and of teacher, you have to do what they do, for instance, in dancing schools, which is that they string you out, they don’t tell you all the story about dancing, because if they tell you, you will learn in a few weeks and go away. And you know it. But instead, they want to keep you on. And in just this way, we have a whole system of preparation of the child for life, which always is preparation, and never actually gets there. In other words, we have a system of schooling which starts with grades, and we get this little creature into the thing with the kinda “come on kiti kiti kiti”, and we get it always preparing for something that’s going to happen.
So you go to nursery school as preparation for kindergarten, you go to kindergarten as preparation for first grade, and then you go up the grades till you get to high school, and then comes a time when – maybe if we can get you fascinated enough for the system – you go to college. And then, when you go to college, if you’re smart, you get into the graduate school and stay a perpetual student, and go back to be a professor in this go round and round in the system. But in the ordinary way, they don’t encourage quite that. They want you, after graduation commencement as it’s called, beginning to get out into the world, with a capital W.
And so, you know, you’ve been trained for this and now you’ve arrived. But when you get out into the World, it’s your first sales meeting, and they’ve got the same thing going again, because they want you to make that quota, and if you do make it, they give you a higher quota… And come along about forty five years of age and maybe you are vice-president.
And, suddenly, it dawns on you that you’ve arrived… with a certain sense in having been cheated, because life feels the same as it always felt, and you are conditioned to be in desperate need of the future.
So the final goal that this culture prepares for us is called: Retirement.
When you’ll be a senior citizen and you’ll have the wealth and the leisure to do what you’ve always wanted, but you will, at the same time, have Impotence, Rotten prostate, False teeth and No energy…
So, all the whole thing, from beginning to end, is a hoax.”
A. W. W.

(transcription by J. K.)