Semaine 33: Solo, de William Boyd

Solo, de William Boyd

Éditions du Seuil, 2014

(traduction de l’anglais par Christiane Besse)

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Couv Solo Boyd 33

Mon nom est Boyd. William Boyd

Mon troisième Boyd, en trois ans.
Orages ordinaires (Seuil, 2010), le premier, m’a vu refermer le livre, la dernière phrase lue*, avec la satisfaction souriante d’avoir réussi ma rencontre de lecteur avec un auteur. Car, même si souvent un livre abandonné en cours de lecture doit aller demander des comptes à son géniteur, il arrive d’autre part que dans un grand nombre de cas, c’est le lecteur qui se fourvoie dans sa lecture, se perdant dans les bois du récit, où il se démène pour en sortir, agacé d’avoir perdu du temps pour rien, mais aussi un peu vexé, avec cette désagréable impression d’être passé à côté de quelque chose qui était masqué à sa vue ou qu’il n’a pas su voir.
Dans Orages ordinaires, j’ai su me glisser derrière le personnage d’Adam Kindred, chercheur en climatologie de bonne famille, brusquement déversé par la benne à imprévus et mauvais calculs dans le sordide maquis des SDF pourchassés par la loi, et le suivre, à Londres, dans son long et pénible périple, en solo, pour recouvrer, peut-être, son statut d’antan.

Brazzaville Plage (Seuil, 1991), le deuxième, m’a vu refermer le livre, la dernière phrase lue*, avec la satisfaction souriante d’avoir réussi mes retrouvailles de lecteur-ami avec un auteur-ami. Très rarement, la première œuvre qui me plaît d’un auteur que je viens de découvrir, n’est pas suivie d’une autre qui va également me plaire.
Dans Brazzaville Plage, c’est Hope Clearwater, une diplômée en botanique devenue éthologue par hasard, qui m’entraînera, en solo en grande partie, dans les méandres de sa psyché perturbée et des savanes africaines ensanglantées par la « guerre » des chimpanzés, qui – fait inconcevable ! – se tuent les uns les autres, et par une autre guerre, plus prosaïque et lamentable, celle des humains, une guerre civile entre gouvernement fédéral et armées rebelles.

Solo, une nouvelle aventure de James Bond, le troisième, m’a vu refermer le livre après une douzaine de pages pour me plonger dans une intense réflexion sur ce qui faisait le charme de cet écrivain, dont la narration, quel que soit l’enchaînement des rebondissements, des coups de théâtre et des éclats d’action violente, conserve un climat austère, plus brumeux qu’ensoleillé, plus grisé que coloré, plus réservé qu’expansif.
Et le fait est que sa voix (son style, si vous préférez) raconte des histoires que l’on n’entend pas partout, avec un mélange d’intrigue linéaire classique parachevée (ébranlement, bonds et rebonds, suspense et climax) et de réflexions profondes sur la condition individuelle et l’éthique professionnelle (dont Brazzaville Plage présente l’exemple le plus remarquable).

Solo a l’air d’un intrus dans la bibliographie de William Boyd. Ne serait-ce que parce que James Bond se démarque de l’anti-héros cher à Boyd. Sinon, le reste cadre avec l’univers boydien, notamment sur le plan de la géographie, le récit se déroulant en bonne partie en Afrique de l’Ouest (région natale de l’auteur), et un peu sur le plan de l’approche de l’« investigation » : planque, observation dans l’anonymat, ténacité extrême. Mais c’est surtout la décision prise par le personnage de James Bond « d’y aller en solo », qui rattache ce dernier aux personnages de Boyd par une attitude qui leur est propre (dans Brazzaville Plage et Orages ordinaires).

Solo a également l’air d’un intrus dans la franchise cinépaillettes de l’agent 007. Cela ne peut être perçu que par les familiers des romans de Bond écrits par Ian Fleming, et, a fortiori, par ceux qui n’en connaissent que leurs adaptations au cinéma.
Ici, pas de gadgets spectaculairement improbables, ni de cascades à la Spiderman, impensables ailleurs que sur grand écran.
Ici, le Bond de Boyd use de son sang froid, de ses mains nues, de son sens de la tactique militaire, d’un briquet Ronson, d’un couteau à cran d’arrêt confisqué à un petit voyou, de son savoir-faire en matière de déguisement, du passeport d’une actrice de films de vampires, de ses connaissances dans le milieu des faussaires, de son paquet de dollars, d’une carte de journaliste de l’Agence Presse libre, d’une lunette de visée sniper-scope, d’un Beretta, d’une petite bombe aérosol au poivre, de la menue monnaie…

Solo raconte la mission que doit effectuer James Bond, à la demande de son supérieur, M, dans l’État (fictif) du Zanzarim (en Afrique occidentale), scindé par une guerre civile.
Le gouvernement britannique – et apparemment d’autres puissances occidentales également – tient à mettre fin à cette guerre en neutralisant Solomon Adeka, le général sécessionniste qui contrôle une partie du sud du pays, le Dahum, dont le sous-sol renferme « un gigantesque océan de pétrole, intact, à peine exploité », qui « pourrait dépasser le Ghawar d’Arabie saoudite », « du brut léger, le meilleur au monde, tellement plus facile à raffiner. Le monde le veut et le monde l’aura. »
M explique à Bond que le général Adeka – « un prodige militaire qui se débrouillait pour infliger défaite après défaite à une armée dix fois plus importante que la sienne » – est « la clé ».
M veut que l’agent 007 s’infiltre dans le Dahum et approche le général.
«  – Et que suis-je censé faire ensuite, sir ? avait demandé Bond, gardant un visage impassible.
– J’aimerais que vous trouviez un moyen d’en faire un soldat moins efficace, avait répliqué M avec un vague sourire. »

La classe ! Le summum de l’understatement des services britanniques de l’ombre.
À ce moment, le lecteur (et spectateur) qui, conditionné par l’aura de l’agent-au-service-de-sa-majesté-séducteur-chevaleresque-guerrier-des-causes-nobles, se serait précipité, son enfant à bout de bras, pour solliciter de Bond l’honneur d’en être le parrain à la cérémonie familiale du baptême, se rappelle que le code 007 désigne un agent qui a le permis de tuer (premier 0) et qui a déjà tué (second 0), et qu’il est le septième de sa catégorie.
Bond est un tueur. Un tueur à gages. Légal. Adoubé. Constitutionnel. Blanchi d’avance. L’agent Bond a pour mission de tuer le chef d’une population qui, pour quelque raison que ce soit, revendique son autonomie – et William Boyd de nous montrer, entre les lignes, les « raisons d’État » des puissances ex-coloniales…
Ceci signalé, constatons que Bond ne tuera jamais que des « méchants » patentés, ignobles à souhait ; ainsi son aura et la morale seront-elles toujours sauves.

Bond doit donc tuer Adeka ; pourtant, une fois en sa présence, il ne le fera pas… (on ne va pas en dire plus, pour des raisons liées aux droits imprescriptibles des lecteurs potentiels de ce roman).
Et la guerre s’achève avec la victoire des troupes fédérales. S’amorce alors la transition du récit à la seconde division.
En Angleterre, sa mission en principe terminée, Bond récupère des suites de deux blessures par balles, que lui ont infligées deux personnages, dont un mercenaire psychopathe « à deux visages », le méchant principal de l’histoire, typique adversaire bondien des romans de Ian Fleming.

La mission est terminée, disions-nous, mais pas pour Bond, à qui il reste « un goût amer d’insatisfaction et d’inachèvement » : « Deux personnes avaient tenté de le tuer : l’une en essayant de le mutiler de la manière la plus brutale qui fût ; l’autre, une femme à laquelle il avait fait l’amour avec franchise et générosité, avait voulu lui porter le coup de grâce alors qu’il gisait, déjà grièvement blessé. (…) Il n’oublierait jamais. M lui avait dit de se détendre, de se rétablir, de se dorloter. Mais ce qu’il avait surtout, lui, en tête, c’était de se venger. Il voulait traquer ces gens, les retrouver et les affronter. Il voulait incarner leur châtiment brutal et jouir de cet instant. »
Bond décide alors d’échafauder un plan et de l’exécuter lui-même, malgré l’interdiction formelle pour un agent de s’investir dans des initiatives personnelles. Mais Bond « s’en fichait »…
Et de Londres à Washington, mû par le syndrome de Monte Cristo (haine et désir de vengeance), l’agent 007 fera sa propre guerre – principalement, « en pissant sur les fourmis ».

Mis à part le petit bémol tracé par les dessous alambiqués de l’affaire Adeka, telle qu’essaient de la déchiffrer Bond et son ami et collègue américain de la CIA, Félix Leiter (les lecteurs sauront de quoi je parle), ce « pastiche » de l’univers bondien d’Ian Fleming n’en est pas un autant qu’il est un hommage personnalisé, rendu à un auteur par un lecteur-auteur qui s’est approprié avec talent et finesse les codes de son aîné pour écrire une œuvre originale. Son nom est Boyd. William Boyd.

Terminons avec cette recette de sauce vinaigrette à la James Bond (p. 290) : « mélanger cinq doses de vinaigre à une dose d’huile d’olive extra-vierge. La surcharge de vinaigre est indispensable. Ajouter une gousse d’ail coupée en deux, une demi-cuillère à café de moutarde de Dijon, un bon tour de moulin de poivre noir et une cuillère de sucre en poudre. Bien fouetter, retirer l’ail et verser sur la salade ».
© Johnny Karlitch, 52 romans par an, semaine 32 : lundi 10 au dimanche 16 août 2015.

* La dernière phrase d’Orages ordinaires : « Il y aurait toujours ça, supposait-il, ça, le soleil et la mer bleue au-delà. »
– La dernière phrase de
Brazzaville Plage (placée aussi en exergue) : « La vie que l’on ne soumet pas à l’examen ne vaut pas d’être vécue. » (Hope Clearwater, en train de contempler les choses du réel et citant Socrate, au bord d’une plage après la pluie)
– La dernière phrase de
Solo : « Tandis qu’il avançait vers sa porte, au loin une volée de cloches résonna, et une armée de pigeons, en train de se gaver au milieu du square, battit des ailes avant de s’élever dans le bleu éblouissant du soleil matinal de Chelsea et de disparaître. »
(ces trois romans ont été traduits par Christiane Besse pour les Éditions du Seuil)
© Johnny Karlitch, 52 romans par an, semaine 33 : lundi 10 au dimanche 16 août 2015.

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