Semaine 34: Le Club Dumas, d’Arturo Pérez-Reverte

Le Club Dumas ou l’ombre de Richelieu, d’Arturo Pérez-Reverte

Éditions Jean-Claude Lattès, 1994

(traduit de l’espagnol par Jean-Pierre Quijano)

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Le labyrinthe de l’intertextualité

L’un des points forts d’Arturo Pérez-Reverte, c’est son érudition littéraire, qui exprime une passion soutenue pour les livres. Même si parfois il en use trop, à la fois pour étonner (et étourdir) le lecteur et pour se lancer des défis narratifs qu’il devra relever. Et qu’il réussit, d’ailleurs, à relever avec brio.
D’où le charme de ses récits, qui fait que le lecteur lui pardonne souvent quelques étirements disgracieux car l’auteur les compense, souvent, par de gracieux rétablissements.

Dans Le Club Dumas (où il est question – entre bibliographie occulte et débordement de la fiction feuilletonnesque sur le réel des personnages – d’un « club » élitiste, dont les membres sont des fans de Dumas), Pérez-Reverte se permet, par le biais d’un personnage, de poser la question suivante, quasi diffamatoire quoique hypothétique : Dumas (l’auteur des Trois mousquetaires, du Comte de Monte-Cristo et de Joseph Balsamo) aurait-il vendu son âme au diable ?
Question digne du roman d’aventure et du feuilleton à suspense populaires, ces genres romanesques qui avaient en Dumas leur plus illustre maître d’œuvre. Mais à trop confondre fiction et réel, on finit par ouvrir une porte qu’empruntera Lucifer (ou Satan, cela dépend du point de vue doctrinal où l’on se tient), cet être hybride issu de la fusion de ces deux niveaux de représentation du monde.

Lucas Corso est un loup. Un pauvre loup solitaire, au pelage élimé par endroits, efflanqué et myope, qui a depuis longtemps perdu la faculté de sourire, sauf quand il s’agit de soudoyer pour mettre la patte sur un grand in-folio incunable, en édition princeps de préférence. Bibliophile incollable, ginolique et nicotinomane invétéré, sa devise se résumerait à un « j’espère bien m’en mettre plein les poches ». Ses clients « ne vendent que sur catalogue, investissent à coup sûr et ne tiennent jamais plus d’une cinquantaine de titres à la fois ; aristocrates de l’incunable pour qui parchemin au lieu de vélin ou trois centimètres de plus de marge se comptent en milliers de dollars ».
Sac de toile à l’épaule, lunettes de travers, traînant comme un remords un amour perdu, le chasseur de livres Lucas Corso voyage « partout où le conduit le hasard ou ses clients : aéroports, gares, librairies poussiéreuses, chambres d’hôtes confondues dans sa mémoire comme une seule pièce aux limites changeantes, réveils sans point de repère, en sursaut dans le noir, l’interrupteur qu’on cherche pour tomber sur le téléphone, la désorientation complète, la confusion ».

Il se retrouve un jour sur le quai des départs, en Espagne, son port d’attache, dans son sac de toile deux objets précieux : un manuscrit original du chapitre 42 du Vin d’Anjou d’Alexandre Dumas et un ouvrage du 17e siècle, le Livre des Neuf portes du Royaume des ombres, rescapé du bûcher inquisitorial où a péri son éditeur.
Le manuscrit appartient à un ami petit libraire de Corso, qui veut l’authentifier tandis que l’ouvrage de démonologie est la propriété d’un riche collectionneur et commerçant de livres rares qui cherche, lui aussi, à déterminer son authenticité en le comparant avec les deux autres uniques exemplaires jumeaux, conservés l’un au Portugal, l’autre en France.

La double « enquête » menée par Corso va le confronter à un mystérieux balafré qui lui colle aux trousses et à une plantureuse héritière déterminée à récupérer son dû, personnages que Corso va fantasmatiquement identifier à Rochefort et Milady, respectivement agent officiel et agent officieux du cardinal de Richelieu, ce grand homme d’État, qui était également un bibliophile averti et qui possédait un grand nombre d’ouvrages anciens sur l’occultisme. Deux assassinats persuadent Corso d’un lien occulte entre le manuscrit de Dumas et le livre des Neuf portes.
Un troisième personnage, assez détonnant dans cette atmosphère de sinistres écrits jaunis par le temps et de sombres complots, va croiser à plusieurs reprises le chasseur de livres : une très jeune femme, blouson bleu et jeans, aux profonds yeux verts, à la chevelure châtain coupée à la garçonne, qui dira s’appeler Irène Adler (personnage féminin d’Arthur Conan Doyle qui dame le pion à Sherlock Holmes ; ce dernier la considérera comme « la femme » : « Pour Sherlock Holmes, elle est toujours la femme. Il la juge tellement supérieure à tout son sexe, qu’il ne l’appelle presque jamais par son nom ; elle est et elle restera la femme. Aurait-il donc éprouvé à l’égard d’Irène Adler un sentiment voisin de l’amour ? (incipit d’Un scandale en Bohême, 1891) »
La jeune femme accompagnera Corso dans ses recherches. Mais, et bien qu’elle se soit battue pour le tirer d’une mauvaise situation et qu’ils finissent par devenir amants, il éprouvera pour elle des sentiments mitigés, surtout lorsque son regard semble parfois le contempler d’un antique passé. Qui est-elle « en réalité » ?

Ce roman est un festin pour tout lecteur qui non seulement aime la lecture mais aussi vénère le livre, cet objet en papier imprimé et relié de si diverses façons, qui nous accompagne au long de notre vie, qu’on porte précieusement entre les mains, qu’on hume, qu’on caresse, qu’on range avec soin et qu’on retrouve avec plaisir…
Arturo Pérez-Reverte nous introduit dans le monde des grands collectionneurs et connaisseurs d’ouvrages rares et précieux, imprimés ou sur parchemins, ainsi que dans les coulisses des restaurateurs (et occasionnellement faussaires) qui s’attellent à la tâche de redonner une seconde beauté « originale » à des livres mis à mal par l’action du temps et des manipulations.
Sur ce plan, l’auteur nous convie à une visite guidée dans l’atelier de reliure et de restauration des frères Ceniza, où trône une vieille presse « à côté d’une table de zinc couverte d’outils, de cahiers à moitié cousus ou déjà endossés, de massicots, de peaux teintes, de pots de colle, de fers à dorer, et des livres partout : grandes piles de reliures en maroquin, chagrin ou vélin, paquets de livres (…) sans couverture ou avec les plats à nu ». Où l’on apprend, entre autres, que le papier de tissu traversera les siècles alors que le papier de cellulose obtenu avec les pâtes mécaniques d’aujourd’hui n’a qu’une vie moyenne de 70 ans : « – Nous avons les livres, comme le monde, que nous méritons… N’est-ce pas, Pablo ? – Des livres de merde sur du papier de merde, répondit Pablo. » Où l’on apprend également comment fabriquer une ou plusieurs pages manquantes pour compléter un exemplaire unique, « naturellement sur du papier d’époque, traité avant et après avec des méthodes de vieillissement artificiel » (p. 147 de l’édition en Livre de Poche). »

« Les livres se servent des auteurs pour communiquer les uns avec les autres comme l’œuf se sert de la poule pour produire un autre œuf. »

« Ecoutez, Corso : il n’y a plus de lecteurs innocents. Devant un texte, chacun lui applique sa propre perversité. Un lecteur est ce qu’il a lu auparavant, plus les films qu’il a vus au cinéma et à la télévision. Aux informations que lui procure l’auteur, il ajoutera toujours les siennes. Et c’est là que réside le danger : l’excès de références peut vous avoir conduit à vous fabriquer un adversaire qui n’est pas le bon ou un adversaire irréel.
– Les informations étaient fausses.
– Ne vous entêtez pas. L’information que procure un livre est d’ordinaire objective. Peut-être un auteur dévoyé pourrait-il la manipuler pour vous induire en erreur, mais elle n’est jamais fausse. C’est vous qui faites une lecture fausse.
Corso parut réfléchir profondément. Il s’était un peu déplacé pour s’accouder de nouveau sur la balustrade, le dos au jardin plongé dans l’ombre.
– Alors, il y a un autre auteur, dit-il entre ses dents, à voix très basse.
Et il resta ainsi, immobile. Au bout d’un moment, je vis qu’il sortait la chemise du Vin d’Anjou de sous son manteau pour la poser à côté de lui, sur la pierre moussue.
– Cette histoire a deux auteurs, insista-t-il.
– C’est possible, fis-je en récupérant le manuscrit Dumas. Et peut-être l’un était-il plus dévoyé que l’autre… Mais mon domaine est le feuilleton. Pour le roman policier, il faudra vous adresser ailleurs. »

S’il y a deux auteurs, il y a donc deux pistes différentes. Pourtant, celles-ci, au lieu de se dérouler en parallèle, se croisent et s’entortillent sous l’effet de l’interprétation subjective de Corso, qui abuse de sa propension à établir des relations entre des références littéraires trop nombreuses. Effet de brume garanti, d’autant plus que le lecteur, lui-même, commence à se douter de l’existence d’un troisième auteur, occulte !
Errant donc dans le labyrinthe de l’intertextualité, Corso – et le lecteur – n’en sera que plus violemment ramené sur terre par la réalité. Même si cette réalité se révèle d’ordre surréel.

P.-S. : La Neuvième porte, de Roman Polanski (1999), avec Johnny Depp, Emmanuelle Seigner et Frank Langella, est une adaptation très réussie du roman d’Arturo Pérez-Reverte. Les scénaristes et le réalisateur ont judicieusement fondu deux personnages en un et abandonné la piste Dumas.
© Johnny Karlitch, 52 romans par an, semaine 34 : lundi 31 août au dimanche 6 septembre 2015.

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