Semaine 38: Péchés capitaux, de Jim Harrison

Péchés capitaux, de Jim Harrison

Éditions Flammarion, 2015

[traduit de l’anglais (États-Unis) par Brice Matthieussent]

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L’écriture, ce divin péché capital

Inspecteur de police à la retraite, divorcé, bientôt septuagénaire, (Simon) Sunderson, à peine remis d’un sale coup au dos alors qu’il se trouvait à New York pour dissuader sa fille adoptive de traîner en tournée avec un pseudo-punk pédophile et la ramener au bercail et à son université, jubile de réaliser enfin son rêve : posséder un chalet dans l’arrière-pays du Michigan et pêcher de beaux poissons au lever du lit.
Seulement, près de chez lui et occupant trois maisons, vivent – ce verbe-ci est utilisé faute de mieux – les Ames, une famille de dépravés, de braconniers compulsifs, de poivrots génétiques, de cinglés de la gâchette et de cinglés tout court, qui sévit impunément, contre ses propres membres surtout, sans être aucunement troublée de troubler l’ordre, vu l’impuissance du sénile shérif du bled.
Un beau jour, et sans crier gare, voilà que les Ames se mettent à crever l’un après l’autre, mystérieusement. Une hypothèse germe dans l’esprit de l’ex-flic : l’un des Ames – celui qui rêve de devenir « auteur de romans policiers » et qui évoque sans cesse le « sang vicié » et la « mauvaise graine » qui se transmet de génération en génération –, aurait-il décidé de tremper sa plume dans l’encre sanguine des meurtres en série, parodiant l’assertion de T. S. Eliot : « The purpose of literature is to turn blood into ink » (« Le but de la littérature est de changer le sang en encre ») ?

Résumer Péchés capitaux de cette manière suggère une classique intrigue linéaire d’enquête policière. Rien de plus faux. D’ailleurs, la page de titre affiche en sous-titre : « Faux roman policier ».
Les pages du récit maculées dans le bourbier des Ames paraissent illustrer, pêle-mêle et grosso modo, les Sept Péchés capitaux dans un univers sordidement rural : l’orgueil, l’avarice, l’envie, la luxure, la gourmandise, la colère et la paresse.
Pourtant, c’est un huitième péché qui absorbe Sunderson dans des rétrospections et des introspections : la violence. Sunderson veut approfondir et développer par écrit ce thème existentiel omniprésent, qui génère le mal et saccage notre être et le monde.

Pourtant encore une fois, à mon sens, ce n’est pas ce filon qui va interpeller bon nombre de lecteurs.
Dans Péchés capitaux, l’élément qui unifie une structure narrative assez nonchalante et se frayant un itinéraire souvent intempestif et au gré de l’humeur, est un vieux briscard, alcoolo soft intermittent, et volage (tantôt le whisky, tantôt le vin ou la téquila), grincheux pas antipathique, un descendant de Thoreau qui recherche la solitude, les grands espaces et la compagnie de truites qu’il affectionne, un buriné du cœur et du corps, qui regrette douloureusement son ex-femme, mais dont la libido ne veut pas accuser le nombre des années et pour qui la saison des amours n’est pas cyclique mais permanente, un individu vieillissant qui se remet en question, qui cogite au principe de l’incertitude, qui reconnaît avoir commis pas mal de conneries, avoir cru un moment à la complétude de son ego, et qui livre sa pensée du moment dans des réflexions, sur l’existence, l’amour, le mal, Dieu, la vie simple, le désir, le plaisir, la boisson, les loisirs terre à terre…, souvent désopilantes mais qui valent le détour.
Faux roman policier mais vrai divertissement romanesque, sans suspense, ni rebondissements, ni coups de théâtre. Fallait le faire.
Jim (James) Harrison est âgé de 77 ans et Péchés capitaux est son vingtième roman.
© Johnny Karlitch, 52 romans par an, semaine 38 : lundi 28 septembre au dimanche 4 octobre 2015.

Morceaux choisis

1.
« Diane passa le voir. Elle recevait des nouvelles quotidiennes par l’intermédiaire de la jeune Finlandaise, qui lui avait annoncé qu’il partait camper. Elle exprima ouvertement son désaccord, mais fit marche arrière en constatant qu’il y tenait. Elle avait des larmes d’inquiétude dans les yeux tandis qu’il titubait dans la pièce. La Finlandaise lui avait rapporté que, chaque matin, il restait assis dans son bureau, après avoir retiré un livre de l’étagère pour mater la voisine qui faisait son yoga en body. Diane s’en fichait. Il avait cette habitude depuis des années. Autrefois, c’était Mona toute nue qu’il reluquait.
‘‘Marion est gros et costaud. Si jamais je tombe, il pourra me porter’’, dit-il.
Soudain, elle le serra dans ses bras, et il frissonna.
‘‘Je t’aime toujours’’, hoqueta-t-il. Des années après le divorce elle continuait à occuper les pensées de Sunderson.
‘‘Il faut que tu arrêtes et que tu refasses ta vie, dit-elle. Tu es en vrac.
– Je sais. Marion m’a fait un sermon à New York et j’ai clairement vu ma déchéance. J’ai même arrêté de boire.’’
En fait, il continuait mais très peu, simplement pour ne pas souffrir d’insomnie. Il avait malgré tout acheté une pinte de whisky en vue du voyage imminent, il adorait en siroter devant la cheminée dans le chalet de Marion. Il ne savait trop quoi penser de tout ça. La sobriété absolue ressemblait au néant. Il ne souffrait pas de sautes d’humeur, ni de délires, et sa vie fantasmatique était au point mort. Les fantasmes sont très importants pour un homme. Lorsqu’on n’a rien et qu’en imagination on peut faire l’amour à la plus belle femme du monde, c’est formidable. Ou attraper un gros poisson, ou gagner tout un paquet de fric. »

2.
« À une rue de chez lui par cette belle matinée de fin d’été, il croisa une joggeuse qui le salua d’un signe de tête. C’était une très jolie fille en short, âgée de moins de vingt ans. L’air était déjà chaud, et son short lui moulait le derrière, qu’elle avait aussi charmant que celui de Mona. Depuis que Diane et lui l’avaient adoptée, il essayait de ne pas penser au corps de Mona. Cet antique tabou de l’inceste, tout nouveau pour lui, le fit légèrement frissonner. La joggeuse en short lui causa le premier spasme de lubricité depuis sa blessure au dos. Cela le rassura tout en le troublant. Qu’allait-il faire de ce désir, certainement pas retourner vers son ancienne copine, sa secrétaire ? Rien qu’à penser à elle et à leurs accouplements ridicules, il fut dégoûté. À l’inverse, cette fraîche jeune fille au délicieux derrière lui convenait bien, même s’il n’avait quasiment aucune chance d’en trouver une comme elle. Il trébucha sur le trottoir et tomba dans l’herbe devant l’ancienne maison de Mona. Il n’arrivait pas à se relever à cause de son dos. »

3.
« ‘‘T’es mort, beugla Sprague.
– Je prends le risque.’’ Sunderson enfonça son pistolet dans la bouche de Sprague et arma le chien. Sprague écarquilla les yeux de terreur. Sunderson retourna vers sa voiture consoler Monica qui sanglotait.
‘‘Tu aurais dû le tuer, dit-elle.
– Ç’aurait été trop le bordel après, dit-il. Tous ces papiers à remplir. La mort est très bureaucratique.’’
Elle s’écroula sur le siège, essaya de se calmer et de somnoler. Sa jupe remontait très haut sur ses cuisses, ce qui n’aidait nullement Sunderson à se concentrer sur la route. Il se pencha en avant pour jeter un vilain coup d’œil un peu plus haut sous sa jupe. Dieu n’avait jamais créé de plus belles cuisses. Ni de fesses plus parfaites. Quel vieux chnoque chanceux je suis ! pensa-t-il.
(…) En classe de seconde un ami débile disait toujours : ‘‘Si on baisait pas, le monde se viderait.’’ Tous ses camarades doutaient que ce garçon l’ait déjà fait, mais il se révéla que sa voisine, une grosse fille de terminale, le baisait souvent, dès qu’elle en avait envie. Quand elle tomba enceinte, elle se trouva trop gênée pour reconnaître qu’il était le père, mais il s’en vantait auprès de qui voulait l’entendre. Il en était fier. Sunderson se rappela cet épisode avec amusement. Il y en a pour tous les goûts…
Il était ridicule de couper les cheveux en quatre quand on parlait de sexe, et personne à sa connaissance n’était parvenu à des conclusions un tant soit peu satisfaisantes. On dit volontiers ‘‘Tout est dans la tête’’, mais ce serait où sinon ? Dans la rue ? De toute façon, il n’était pas assez calé en sciences pour répondre à cette question. »

4.
« La réalité nous porte à tous ses coups mortels. Un jour, il se précipita à l’hôpital où Diane travaillait pour lui faire signer en urgence un papier. Dans une pièce elle parlait aux parents d’une patiente allongée, une belle fille paralysée sans espoir de guérison après un accident de voiture. Il détesta aussitôt les voitures et eut la gorge nouée. Diane l’emmena dans le couloir, où il pleura. Elle le serra dans ses bras, signa le document en question, et il fila, tellement aveuglé par les larmes qu’il eut du mal à ouvrir les portes. Une fois dehors, il aperçut le lac Supérieur au bout de la longue rue et cette vision lui fit un peu de bien. Le spectacle de cette jeune fille dont il avait seulement entendu parler lui semblait d’une injustice infinie. Quand il le dit à Diane, elle lui répondit : ‘‘Nos deux métiers nous apprennent que la vie est injuste.’’ Et voilà tout. »

5.
« Le cargo approcha du quai et Sunderson but une dernière gorgée de téquila. Il espéra ne pas basculer du balcon dans l’eau noire en contrebas. Il porta un toast d’adieu à ses fantasmes, du moins espéra-t-il en être affranchi pour de bon. À quoi servaient-ils donc ? Il songea que la réalité manquait parfois cruellement d’imagination, sauf au bon vieux temps, quand il lorgnait Mona derrière la fenêtre de son bureau. Delphine en short à quatre pattes dans ses plates-bandes n’était pas aussi excitante. (…) Il se demanda avec curiosité à quel âge s’éteindrait son attirance pour les femmes. Car elle disparaîtrait forcément un jour ou l’autre. Il ne s’était pas préparé à ce destin inéluctable, mais l’acteur Anthony Quinn n’avait-il pas eu un enfant à plus de quatre-vingts ans ? Il n’en était pas certain. Diane lui avait appris que Mona avait maintenant un petit ami régulier à l’Université du Michigan, un violoncelliste. Sunderson approuva ce choix, car le violoncelle était son instrument préféré, il y pensait souvent en pêchant la truite. Il l’entendait presque dans la rivière. Le son du violoncelle et celui de la rivière s’accordaient parfaitement. Si Mona avait un ami, mieux valait un violoncelliste qu’un boxeur ou un rockeur. »

6.
« À son septième lancer, Sunderson ferra la plus grosse truite brune de toute sa vie, il avait l’impression que son cœur lui remontait dans la gorge. Elle tournoya plusieurs fois avant de plonger au fond du trou pour faire le mort. Sa ligne étant trop mince pour qu’il insiste, il laissa simplement le poisson s’épuiser tout seul en profondeur en maintenant une légère tension. Les mains tremblantes, il finit par ramener la truite sur un banc de sable, en se disant qu’elle pesait au moins cinq livres. Il plongea la main dans une poche de son gilet pour y prendre un petit appareil photo offert par Diane, mais, comme toujours dans ces cas-là, la batterie était déchargée. Il regarda le poisson avec attention pour en graver la forme dans sa mémoire, puis le remit doucement à l’eau. La truite retrouva sa vigueur et fila aussitôt dans les profondeurs. »

7.
« ‘‘Tu en es où ? voulut savoir Diane.
– J’ai juste griffonné quelques pages de notes, reconnut-il.
– Ce n’est pas ça écrire. Tous les matins au réveil, contente-toi de boire une tasse de café et ne fais rien d’autre avant d’avoir pondu une page. J’ai eu recours à cette tactique pour rédiger des dissertations auxquelles je n’avais aucune envie de m’atteler. Suis mon conseil. Je te relirai.
– Je vais essayer.’’ Il avait désormais une raison très terre à terre de se mettre au travail : passer davantage de temps avec Diane.
‘‘Ne dis pas : je vais essayer. Ça ne suffit pas. Dis : je vais le faire. Commence dès demain matin. Nous ne sommes pas obligés de rentrer de bonne heure.
– D’accord. Mais tu vas sans doute devoir me le rappeler.
– Oh, quel chieur ! Tu passes ton temps à y penser au lieu de te mettre au boulot. Tes hésitations te paralysent.’’
Il l’avait rarement entendue prononcer le mot chieur. Peut-être deux ou trois fois en quarante ans de mariage.
‘‘Je ne réussis apparemment pas à exprimer ce que j’ai en tête, dit-il avec mauvaise humeur.
– Bien sûr que tu n’y arrives pas. Il faut travailler toute une vie pour écrire correctement, et même ça ne suffit pas. Il y a des centaines de milliers d’écrivains sur terre ; mais quelques-uns seulement savent écrire.
– Alors je fais quoi ? Je renonce ?
– Tu ne peux pas renoncer avant même d’avoir commencé.
– L’homme qui bat sa femme gifle la face de Dieu.
– C’est pas mal, si tu y crois.
– Oui, j’y crois. J’ai une religion secrète.
– Tu l’as bien cachée ! Tu pourrais devenir espion’’, dit-elle en riant. »

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Semaine 37: La Fille du train, de Paula Hawkins

 

La Fille du train, de Paula Hawkins

Éditions Sonatine, 2015

(traduit de l’anglais par Corinne Daniellot)

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Un thriller psychologique, fragmenté en puzzle à trois dimensions

Rachel est la fille du train :
« La tête appuyée contre la vitre du train, je regarde défiler ces maisons, comme un travelling au cinéma. J’ai une perspective unique sur elles ; même leurs habitants ne doivent jamais les voir sous cet angle. Deux fois par jour, je bénéficie d’une fenêtre sur d’autres vies, l’espace d’un instant. Il y a quelque chose de réconfortant à observer des inconnus à l’abri, chez eux. »

Rachel est alcoolique :
« Je ne suis plus la fille que j’étais. Je ne suis plus désirable, je suis repoussante, il faut croire. Ce n’est pas seulement que j’ai pris du poids ou que mon visage est bouffi par l’alcool et le manque de sommeil ; c’est comme si les gens pouvaient lire sur moi les ravages de la vie, ils le décèlent sur mon visage, à la manière dont je me tiens, dont je me déplace. »

Rachel se fait son cinéma :
« Pendant qu’on est coincés au feu, j’essaie de les repérer chez eux. (…) Même quand ils ne sont pas là, je pense à ce qu’ils doivent être en train de faire. Peut-être que, ce matin, ils ont tous les deux un jour de congé et qu’elle fait la grasse matinée au lit pendant qu’il prépare le petit déjeuner, ou peut-être qu’ils sont allés courir ensemble, parce que c’est un couple à faire ce genre de choses (Tom et moi, on allait courir le dimanche, moi un peu plus vite qu’à l’accoutumée, et lui moitié moins, pour qu’on puisse rester côte à côte). Peut-être que Jess est à l’étage, dans la chambre d’amis, occupée à peindre, ou peut-être qu’ils prennent une douche ensemble, ses mains à elle appuyées contre le carrelage au mur, tandis que lui pose les siennes sur ses hanches. »

Megan, c’est la Jess de Rachel :
« Aujourd’hui, le train ne s’arrête pas et il passe lentement. J’entends les roues claquer sur les traverses, je le sens presque remuer. Je ne peux pas voir les visages des passagers et je sais que ce ne sont que des employés qui font la navette jusqu’à la gare d’Euxton, à Londres, pour se rendre à leur bureau, mais j’ai bien le droit de rêver. Rêver à des excursions exotiques, des aventures qui attendent les voyageurs au terminus et au-delà.
(…)
Je sens mon cœur battre un tout petit peu trop vite.
J’entends le bruit de ses pas dans l’escalier juste avant qu’il m’appelle :
– Tu veux un autre café, Megs ?
Le charme est rompu, je suis réveillée. »

Megan a une (des) liaison(s) :
« Qu’est-ce qui m’est arrivé, dans cette chambre d’hôtel ? Qu’est-ce que je me suis imaginé ? Que nous avions une connexion, qu’il y avait un vrai lien entre nous ? Il n’a jamais eu l’intention de s’enfuir avec moi. Mais, l’espace d’une seconde (plus d’une seconde !), je l’ai cru, et c’est ça qui me rend vraiment furieuse. J’ai été ridicule, crédule. Et il s’est moqué de moi tout du long.
S’il croit que je vais rester là à pleurer sur mon sort, il se fourre le doigt dans l’œil. Je peux très bien vivre sans lui, aucun problème, mais je ne supporte pas de perdre. Ce n’est pas moi. Ça n’a rien à voir avec moi. On ne me quitte pas. C’est moi qui décide quand partir.
(…)
L’enfoiré.
S’il croit que je vais me contenter de disparaître sans un mot, il se plante. S’il ne répond pas bientôt, ce n’est plus sur son portable que je vais appeler, mais directement chez lui. Je ne le laisserai pas m’ignorer. »

Anna, c’est l’ennemie de Rachel :
« Surtout, je n’arrive pas à m’empêcher de songer au fait que Rachel était là le soir où Megan a disparu, qu’elle titubait dans les parages, complètement ivre, puis qu’elle s’est volatilisée. Tom l’a cherchée pendant des heures, mais il n’a pas réussi à la trouver. Je n’arrête pas de me demander ce qu’elle fabriquait.
(…)
– C’est une petite curieuse, a dit l’inspectrice de police. Une femme isolée, un peu déboussolée. Elle a juste envie qu’il se passe quelque chose dans sa vie.
Elle a probablement raison. Mais c’est alors que je repense au jour où elle est entrée dans ma maison et qu’elle a pris mon enfant, je me souviens de la terreur que j’ai ressentie en la voyant, avec Evie, au fond du jardin. Je repense à cet affreux petit sourire qu’elle m’a fait quand je l’ai vue devant chez la maison de Megan. L’inspectrice Riley n’a pas idée d’à quel point Rachel peut être dangereuse. »

Anna aime son mari aveuglément :
« – Tu les aimes, hein ? dis-je. Les trains. Moi, je les déteste. Je les hais plus que tout.
Rachel me fait un demi-sourire. Je remarque alors une fossette sur la gauche de son visage. Je ne l’avais jamais vue avant. Je suppose que je ne l’ai pas vue sourire très souvent. Pas une fois, en fait.
– Encore un mensonge, commente-t-elle. Il m’a dit que tu adorais cette maison, que tout te plaisait ici, même les trains ; il m’a dit que tu ne songeais pas une seconde à chercher un autre endroit où vivre, que c’était toi qui avais voulu emménager ici avec lui, même si j’avais été là avant.
Je secoue la tête :
– Pourquoi est-ce qu’il t’aurait raconté ça ? Ce sont des conneries. Ça fait deux ans que j’essaie de le convaincre de vendre cette maison.
Rachel hausse les épaules :
– Parce qu’il ment, Anna. Tout le temps.
La noirceur m’envahit tout entière. Je prends Evie sur mes genoux et elle reste assise là, ravie. Elle commence à s’assoupir.
– Alors tous ces coups de téléphone…
C’est seulement maintenant que les choses se mettent en place dans mon esprit. »

Paula est l’auteure de La Fille du train :
À l’époque, avant que son « premier » roman soit publié et alors qu’elle était encore en train de l’écrire, plutôt en train de le finaliser, elle envoie aux éditeurs le manuscrit, sans les scènes finales, c’est-à-dire sans le climax, ni la résolution, ni la conclusion.
De l’hameçonnage marketing ? Une opération « teaser » ?
Pas tout à fait.
La vérité, c’est que Paula Hawkins avait désespérément besoin d’argent et qu’avec La Fille du train, elle jouait son dernier va-tout dans le domaine de la fiction.
En réalité, ce roman n’est pas son premier. Elle en avait écrit quatre autres, dans le genre comédie romantique, sous pseudo (Amy Silver), à la « suggestion » de son agent littéraire. Ça la saoulait à fond, cette écriture alimentaire, à tel point que dans le quatrième, censé se dérouler dans l’atmosphère grelots sucrés et neige de rose de Noël, elle fait tuer et mutiler ses personnages…
Bien lui en a pris. La Fille du train a défoncé en un temps record la porte des méga-best-sellers !

Alors, qu’est-ce que c’est que cette Fille du train ?
C’est un thriller psychologique, voire paranoïde, où des personnages en manipulent d’autres, où la narration tendue, ambiguë, trouée de blancs de mémoire éthyliques, lance le lecteur dans de fausses pistes, et se fragmente en puzzle que ce dernier s’imagine – le prétentieux – pouvoir reconstituer en assemblant les pièces lâchées par-ci par-là par les trois narratrices, tout en faisant bien attention à introduire dans sa reconstitution le facteur temps dans sa dimension chronologique.

Bref, en résumé, Rachel, l’une – et la principale – des trois narratrices (les deux autres étant Megan et Anna), fait en train la navette quotidienne entre son appartement de banlieue en colocation et son travail à Londres.
Dans ce train, elle a pris l’habitude, parce que l’engin s’arrête presque à chaque fois à un feu rouge en milieu de trajet, de contempler une maison portant le numéro 15, située près des rails, et de fantasmer sur la vie du « couple parfait, un couple en or », qui y réside. Lui, « fort, protecteur et doux », elle l’a baptisé « Jason », et elle, menue, « une vraie beauté » blonde, « Jess ».
Un jour, de la fenêtre du train, Rachel surprend Jess avec un inconnu en l’absence de Jason, et trois jours plus tard, Jess disparaît. Rachel apprendra par les journaux qu’elle s’appelle Megan.
Que s’est-il passé ?
Quelle relation entre le numéro 15 et la maison du numéro 23, quatre portes plus loin, que Rachel ne connaît que trop bien, parce que c’était sa maison, à elle, avant ?
Qu’a-t-elle vu, dont elle ne se souvient plus, et qu’elle cherche désespérément à se rappeler ?
Embarquez dans le train de Paula Hawkins. Malgré toutes les apparences déroutantes, vous finirez par arriver à destination.
© Johnny Karlitch, 52 romans par an, semaine 37 : lundi 21 au dimanche 27 septembre 2015.

Semaine 36: D’après une histoire vraie, de Delphine de Vigan

 

D’après une histoire vraie, de Delphine de Vigan

Éditions Jean-Claude Lattès, 2015

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Couv Vigan blog36

Effets de brume sur le réel

Delphine, romancière, rencontre L., nègre littéraire qui rédige des autobiographies de stars et de personnalités. Les deux écrivaines se lient d’amitié, mais bientôt Delphine voudra, tout en ne le voulant pas vraiment, se détacher de l’emprise grandissante de L.

Delphine est-elle elle ? Ou elle est-elle Delphine ?
Dans ce roman qui en invoque tant d’autres – et même, au détour d’une introspection qui enquête sur l’intersection brumeuse entre réel et fiction, un film culte des années 90, dont le scénario a été écrit par un ex-détective privé – la voix de la narratrice, Delphine, est si omniprésente, envoûtante, que le lecteur ne peut saisir aucune occasion de s’en s’éloigner, de s’en détacher, en la plaçant en quelque sorte en sourdine par un effet de distance, pour écouter d’autres voix, d’autres interprétations ou, tout simplement, se livrer à une petite réflexion critique.

Emporté par le « récit », captivé par ce mélancolique chant de sirène névrosée qui le désarme aussi efficacement qu’un thriller implacablement brodé de Stephen King (que l’auteure semble affectionner), le lecteur ne peut que lire et tourner, lire et tourner, pour arriver, enfin, à la « récompense », le graal diégétique, qui devrait – il l’espère – se laisser cueillir quelque part dans les dernières pages, ou pourquoi pas, à la toute dernière, quand le mot « Fin » viendra le délivrer de cette emprise narrative et lui dessiller les sens à la lueur d’une petite « étoile » qui lui sourit avec un grand clin d’œil.

Un roman intense, à l’écriture et à la structure impeccables.

Morceaux choisis

1.
« Depuis des mois, des lecteurs, des amis, des gens croisés ici ou là m’interrogeaient sur l’après. La question, généralement, se formulait en ces termes : ‘‘Qu’allez-vous écrire après ça ?’’ Parfois, la question prenait une tournure plus générale : ‘‘Mais qu’est-ce qu’on peut écrire après ça ? ’’ Dans ce cas, il me semble qu’elle contenait en elle-même sa réponse : après ça, il n’y avait rien, c’était couru d’avance. (…)
Peut-être étais-je seule à ignorer ce que tout le monde savait. Ce livre était un aboutissement, une fin en soi. Ou plutôt un seuil infranchissable, un point au-delà duquel on ne pouvait aller, en tout cas pas moi. (…) Peu à peu, face à la répétition de cette interrogation, s’était imposée l’idée terrifiante que j’avais, sans le savoir, écrit mon dernier livre. Un livre au-delà duquel il n’y avait rien, au-delà duquel rien ne pouvait s’écrire. Le livre avait bouclé la boucle, brisé l’alchimie, mis un terme à l’élan.
Lors de mes rencontres avec les lecteurs, auxquelles elle assistait parfois, mon éditrice avait perçu combien la récurrence de cette question me déstabilisait. À plusieurs reprises, devant elle, je m’étais retenue de céder à la panique et de répondre : rien, rien du tout, Madame, après ça on n’écrit plus rien, pas la moindre ligne, pas le moindre mot, on la boucle une bonne fois pour toutes, vous avez raison, eh oui, Monsieur, j’ai claqué comme une ampoule, j’ai grillé toutes mes cartouches, observez ce petit tas de cendres à vos pieds, je suis morte car j’ai tout brûlé. »

2.
« – Tu n’as jamais pensé que le roman était mort, en tout cas une certaine forme de roman ? Tu n’as jamais pensé que les scénaristes vous avaient tout simplement coiffés au poteau ? Cloués, même. Ce sont eux, les nouveaux démiurges omniscients et omnipotents. Ils sont capables de créer de toutes pièces des familles sur trois générations, des partis politiques, des villes, des tribus, des mondes en somme. Capables de créer des héros auxquels on s’attache, que l’on croit connaître. Tu vois de quoi je parle ? Ce lien intime qui se tisse entre le personnage et le spectateur, ce sentiment de perte ou de deuil qu’il éprouve quand c’est fini. Ça ne se passe plus avec les livres, ça se joue ailleurs maintenant. Voilà ce que les scénaristes savent faire. C’est toi qui me parlais du pouvoir de la fiction, de ses prolongements dans le réel. Mais ce n’est plus une affaire de littérature, tout ça. Il vous faudra bien l’admettre. La fiction, c’est terminé pour vous. Les séries offrent au romanesque un territoire autrement plus fécond et un public infiniment plus large. Non, cela n’a rien de triste, crois-moi. C’est au contraire une excellente nouvelle. Réjouissez-vous. Laissez aux scénaristes ce qu’ils savent mieux faire que vous. Les écrivains doivent revenir à ce qui les distingue, retrouver le nerf de la guerre. Et tu sais ce que c’est ? Non ? Mais si, tu le sais très bien. Pourquoi crois-tu que les lecteurs et les critiques se posent la question de l’autobiographie dans l’œuvre littéraire ? Parce que c’est aujourd’hui sa seule raison d’être : rendre compte du réel, dire la vérité. Le reste n’a aucune importance. Voilà ce que le lecteur attend des romanciers : qu’ils mettent leurs tripes sur la table. »

3.
(Au cours d’un festival littéraire, un débat entre un auteur et ses lecteurs.)
« – Je ne crois pas à l’accent de vérité, Monsieur. Je n’y crois pas du tout. Je suis presque certaine que vous, nous, lecteurs, tous autant que nous sommes, pouvons être totalement dupes d’un livre qui se donnerait à lire comme la vérité et ne serait qu’invention, travestissement, imagination. Je pense que n’importe quel auteur un peu habile peut faire ça. Multiplier les effets de réel pour faire croire que ce qu’il raconte a eu lieu. Et je nous mets au défi – vous, moi, n’importe qui – de démêler le vrai du faux. D’ailleurs, ce pourrait être un projet littéraire, écrire un livre entier qui se donnerait à lire comme une histoire vraie, un livre soi-disant inspiré de faits réels, mais dont tout, ou presque, serait inventé.
À mesure que je parlais, ma voix n’était plus si sûre, elle recommençait à trembler. Un instant, j’ai eu la certitude que L. allait surgir du fond de la salle. Mais j’ai continué :
– Est-ce que ce livre serait moins sincère qu’un autre, je n’en suis pas sûre. Peut-être serait-il au contraire d’une grande sincérité.
Un murmure a parcouru la salle.
L’homme a repris la parole :
– Vous me parlez d’une arnaque. Mais les lecteurs n’aiment pas se faire arnaquer. Ce qu’ils veulent, c’est que la règle du jeu soit claire. Nous, on veut savoir à quoi s’en tenir. C’est vrai ou ce n’est pas vrai, un point c’est tout. C’est une autobiographie ou c’est une pure fiction. C’est un contrat passé entre vous et nous. Mais si vous arnaquez le lecteur, il vous en veut.
Le parfum de L. flottait dans l’air, pas loin de moi, l’effluve se rapprochait, me tournait autour. J’ai scruté les visages qui me faisaient face, je n’arrivais plus à me concentrer sur l’échange.
Je n’ai pas répondu. Une rumeur déçue a parcouru la salle tandis que je buvais d’un trait mon verre d’eau. »
© Johnny Karlitch, 52 romans par an, semaine 36 : lundi 14 au dimanche 20 septembre 2015.

Semaine 35: Le Crime du comte Neville, d’Amélie Nothomb

 

Le Crime du comte Neville, d’Amélie Nothomb

Éditions Albin Michel, 2015

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Couv Neville blog35

« Quand tu fais la vaisselle, fais la vaisselle »

Une sorcière pas méchante mais férue de psychologie de magazine cosmopolite cueille des ressentis, une sorte de champignon sans queue ni tête, lorsque lui tombe sur le chignon Sérieuse, la fille du comte Neville…
Ce « conte » aurait pu démarrer de la sorte, en dormant debout, mais cela se passe autrement.
Car ce n’est pas un conte. C’est une pièce de théâtre. Enfin, pas tout à fait. Ça y ressemble.
Disons que cet objet lisible non identifié est un roman avec une tonalité de parodie de théâtre tragique grec, moins antique que contemporain, moins Euripide que Anouilh et Camus.

Sur un plan strictement quantitatif, vu que le texte fait environ 20 000 mots (dans une mise en page standard, on aurait compté quelque 65 pages), on peut le considérer comme appartenant au genre de la nouvelle, dont il a la concision, le condensé, l’ellipse et la focalisation sur un ou deux personnages dans une situation à la topologie restreinte.
Alors, pourquoi le publier en le présentant comme un roman ?
Parce que c’est un écrit d’Amélie Nothomb, pardi ! Et que c’est brillant. De l’art parachevé, une technique consommée de la narration…
Pour paraphraser à la fois Nothomb et Bouddha, quand l’auteure de Pétronille écrit, elle écrit.

Avec Le Crime du comte Neville, Amélie Nothomb ne fait rien d’autre qu’écrire, sans batifoler, sans larmoyer, d’une écriture de funambule hiératique au sourire froid, qui avance sur son fil, de mots en concepts, suivant une logique du récit pure.
Ses personnages n’ont ni chair ni os, ils sont vêtus de mots, et leur âme est un concept. Racine l’a fait ; plus proche, Pirandello, aussi.

Une région reculée des Ardennes belges. Le comte Neville est ruiné. Il doit se résoudre à perdre le château familial. Lui, son épouse Alexandra, ses enfants, Oreste, Electre et Iphig…, non, Sérieuse, s’apprêtent à abandonner leur demeure ancestrale mais en grandes réjouissances, en organisant une ultime garden-party, la dernière manifestation de cet événement mondain annuel qui fait briller le blason des Neville.
À quelques jours de cette date importante, une voyante appelle le comte et l’informe qu’elle a recueilli sa fille Sérieuse, qu’elle a trouvée la nuit, en pleine forêt. La voyante pense que l’adolescente de 17 ans a fugué et qu’elle a besoin d’une aide psychologique. Et elle annonce au comte qu’il tuera un invité lors de cette fameuse garden-party, tout en le rassurant : « Tout se passera à merveille. »
Si le comte Neville est « troublé » par cette prédiction (« Si l’un de ses amis s’était vu adresser une prophétie semblable … le comte aurait éclaté de rire … Malheureusement, il était comme tout le monde : il ne croyait les prédictions que si elles le concernaient. Même le sceptique le plus cartésien croit son horoscope. »), ce n’est pas pour les raisons que l’on penserait. Le comte, « le dernier représentant d’une courtoisie désuète, d’un art exquis d’être ensemble », a élevé l’art de la réception au rang de culte et chaque invité a toujours été traité comme s’il avait été le roi Baudouin en personne.
Voilà pourquoi la funeste prédiction « équivalait pour lui à l’anéantissement de sa foi et de son art. Autant avertir un chef cuisinier qu’à sa prochaine prestation importante, il allait rater le plat qui l’avait élevé au rang de légende. Pire : il allait servir un mets empoisonné qui tuerait la star de la critique gastronomique ».
Il y a sûrement un arrière-plan social qui a inspiré l’auteure dans son exemple d’un noble déchu par la pauvreté mais qui n’échouera jamais « au paraître », vivant un quotidien miséreux entre les murs de son vieux château rien que pour conserver le peu d’argent qui servira à transformer, le temps d’une réception, sa triste demeure en palais de conte de fées.

En plus du dilemme que cette prédiction lui cause, le comte Neville sera tourneboulé par une extravagante demande que lui fera sa benjamine.
Sérieuse, un cas : petite fille, elle était bourrée d’entrain et d’enthousiasme, gaie et affectueuse, « et puis, à douze ans et demi, du jour au lendemain, sans motif décelable, Sérieuse s’était éteinte. On ne l’avait plus entendue. Elle était devenue morne, timorée, solitaire, dépourvue d’élan vital (…) Elle ne quittait plus sa chambre, où elle lisait en permanence les classiques, avec un air vide ».
Sérieuse, qui est au courant de la prédiction de la voyante, propose à son père une « solution » qu’elle trouve appropriée pour ce « cas de force majeure », qui va entraîner entre eux deux des dialogues très savoureux, dont voici un extrait :

« – Je veux également être un bon père envers toi, figure-toi.
– Je t’offre une sacrée occasion de l’être.
– Être un bon père, ce n’est pas obéir à l’ordre insensé d’une gamine qui se prend pour A…
– A… ? Rien à voir ! A… aimait la vie. Pas moi.
– Bref, je ne t’obéirai pas.
– Tu n’as pas encore compris que tu n’as pas le choix, papa. C’est ça, le destin.
– Même si c’était vrai, je serais incapable d’un tel acte.
– Tu crois que le roi s’en sentait capable ? Tu ne crois pas que tout, en lui, s’y refusait ? Pourtant, son cas était pire que le tien. I… ne voulait pas mourir.
– Tu me manipules. Tu es monstrueuse. »

Mais, finalement, il faut bien que jeunesse se passe. Et Amélie Nothomb, qui n’a pas son pareil pour nous amener subrepticement à un climax que l’on redoute tant elle nous a persuadés, mine de rien, de la terreur de sa concrétisation inéluctable, nous offre une résolution aussi cocasse que dadaïste, où un lied de Schubert remplira la fonction de deus ex machina.
Pirouette inattendue du funambule au sourire froid.
Détrompez-vous, nous intime Nothomb, ce n’était pas une tragédie de l’absurde que vous venez de lire, mais un cauchemar de grand méchant ogre de conte de fées, lequel conte, comme on le sait par convention de conteurs, s’achève en tout est bien qui finit bien dans le meilleur des mondes plein d’enfants vivant heureux avec leurs parents prolifiques.
© Johnny Karlitch, 52 romans par an, semaine 35 : lundi 7 au dimanche 13 septembre 2015.