Semaine 35: Le Crime du comte Neville, d’Amélie Nothomb

 

Le Crime du comte Neville, d’Amélie Nothomb

Éditions Albin Michel, 2015

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Couv Neville blog35

« Quand tu fais la vaisselle, fais la vaisselle »

Une sorcière pas méchante mais férue de psychologie de magazine cosmopolite cueille des ressentis, une sorte de champignon sans queue ni tête, lorsque lui tombe sur le chignon Sérieuse, la fille du comte Neville…
Ce « conte » aurait pu démarrer de la sorte, en dormant debout, mais cela se passe autrement.
Car ce n’est pas un conte. C’est une pièce de théâtre. Enfin, pas tout à fait. Ça y ressemble.
Disons que cet objet lisible non identifié est un roman avec une tonalité de parodie de théâtre tragique grec, moins antique que contemporain, moins Euripide que Anouilh et Camus.

Sur un plan strictement quantitatif, vu que le texte fait environ 20 000 mots (dans une mise en page standard, on aurait compté quelque 65 pages), on peut le considérer comme appartenant au genre de la nouvelle, dont il a la concision, le condensé, l’ellipse et la focalisation sur un ou deux personnages dans une situation à la topologie restreinte.
Alors, pourquoi le publier en le présentant comme un roman ?
Parce que c’est un écrit d’Amélie Nothomb, pardi ! Et que c’est brillant. De l’art parachevé, une technique consommée de la narration…
Pour paraphraser à la fois Nothomb et Bouddha, quand l’auteure de Pétronille écrit, elle écrit.

Avec Le Crime du comte Neville, Amélie Nothomb ne fait rien d’autre qu’écrire, sans batifoler, sans larmoyer, d’une écriture de funambule hiératique au sourire froid, qui avance sur son fil, de mots en concepts, suivant une logique du récit pure.
Ses personnages n’ont ni chair ni os, ils sont vêtus de mots, et leur âme est un concept. Racine l’a fait ; plus proche, Pirandello, aussi.

Une région reculée des Ardennes belges. Le comte Neville est ruiné. Il doit se résoudre à perdre le château familial. Lui, son épouse Alexandra, ses enfants, Oreste, Electre et Iphig…, non, Sérieuse, s’apprêtent à abandonner leur demeure ancestrale mais en grandes réjouissances, en organisant une ultime garden-party, la dernière manifestation de cet événement mondain annuel qui fait briller le blason des Neville.
À quelques jours de cette date importante, une voyante appelle le comte et l’informe qu’elle a recueilli sa fille Sérieuse, qu’elle a trouvée la nuit, en pleine forêt. La voyante pense que l’adolescente de 17 ans a fugué et qu’elle a besoin d’une aide psychologique. Et elle annonce au comte qu’il tuera un invité lors de cette fameuse garden-party, tout en le rassurant : « Tout se passera à merveille. »
Si le comte Neville est « troublé » par cette prédiction (« Si l’un de ses amis s’était vu adresser une prophétie semblable … le comte aurait éclaté de rire … Malheureusement, il était comme tout le monde : il ne croyait les prédictions que si elles le concernaient. Même le sceptique le plus cartésien croit son horoscope. »), ce n’est pas pour les raisons que l’on penserait. Le comte, « le dernier représentant d’une courtoisie désuète, d’un art exquis d’être ensemble », a élevé l’art de la réception au rang de culte et chaque invité a toujours été traité comme s’il avait été le roi Baudouin en personne.
Voilà pourquoi la funeste prédiction « équivalait pour lui à l’anéantissement de sa foi et de son art. Autant avertir un chef cuisinier qu’à sa prochaine prestation importante, il allait rater le plat qui l’avait élevé au rang de légende. Pire : il allait servir un mets empoisonné qui tuerait la star de la critique gastronomique ».
Il y a sûrement un arrière-plan social qui a inspiré l’auteure dans son exemple d’un noble déchu par la pauvreté mais qui n’échouera jamais « au paraître », vivant un quotidien miséreux entre les murs de son vieux château rien que pour conserver le peu d’argent qui servira à transformer, le temps d’une réception, sa triste demeure en palais de conte de fées.

En plus du dilemme que cette prédiction lui cause, le comte Neville sera tourneboulé par une extravagante demande que lui fera sa benjamine.
Sérieuse, un cas : petite fille, elle était bourrée d’entrain et d’enthousiasme, gaie et affectueuse, « et puis, à douze ans et demi, du jour au lendemain, sans motif décelable, Sérieuse s’était éteinte. On ne l’avait plus entendue. Elle était devenue morne, timorée, solitaire, dépourvue d’élan vital (…) Elle ne quittait plus sa chambre, où elle lisait en permanence les classiques, avec un air vide ».
Sérieuse, qui est au courant de la prédiction de la voyante, propose à son père une « solution » qu’elle trouve appropriée pour ce « cas de force majeure », qui va entraîner entre eux deux des dialogues très savoureux, dont voici un extrait :

« – Je veux également être un bon père envers toi, figure-toi.
– Je t’offre une sacrée occasion de l’être.
– Être un bon père, ce n’est pas obéir à l’ordre insensé d’une gamine qui se prend pour A…
– A… ? Rien à voir ! A… aimait la vie. Pas moi.
– Bref, je ne t’obéirai pas.
– Tu n’as pas encore compris que tu n’as pas le choix, papa. C’est ça, le destin.
– Même si c’était vrai, je serais incapable d’un tel acte.
– Tu crois que le roi s’en sentait capable ? Tu ne crois pas que tout, en lui, s’y refusait ? Pourtant, son cas était pire que le tien. I… ne voulait pas mourir.
– Tu me manipules. Tu es monstrueuse. »

Mais, finalement, il faut bien que jeunesse se passe. Et Amélie Nothomb, qui n’a pas son pareil pour nous amener subrepticement à un climax que l’on redoute tant elle nous a persuadés, mine de rien, de la terreur de sa concrétisation inéluctable, nous offre une résolution aussi cocasse que dadaïste, où un lied de Schubert remplira la fonction de deus ex machina.
Pirouette inattendue du funambule au sourire froid.
Détrompez-vous, nous intime Nothomb, ce n’était pas une tragédie de l’absurde que vous venez de lire, mais un cauchemar de grand méchant ogre de conte de fées, lequel conte, comme on le sait par convention de conteurs, s’achève en tout est bien qui finit bien dans le meilleur des mondes plein d’enfants vivant heureux avec leurs parents prolifiques.
© Johnny Karlitch, 52 romans par an, semaine 35 : lundi 7 au dimanche 13 septembre 2015.

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