Semaine 36: D’après une histoire vraie, de Delphine de Vigan

 

D’après une histoire vraie, de Delphine de Vigan

Éditions Jean-Claude Lattès, 2015

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Effets de brume sur le réel

Delphine, romancière, rencontre L., nègre littéraire qui rédige des autobiographies de stars et de personnalités. Les deux écrivaines se lient d’amitié, mais bientôt Delphine voudra, tout en ne le voulant pas vraiment, se détacher de l’emprise grandissante de L.

Delphine est-elle elle ? Ou elle est-elle Delphine ?
Dans ce roman qui en invoque tant d’autres – et même, au détour d’une introspection qui enquête sur l’intersection brumeuse entre réel et fiction, un film culte des années 90, dont le scénario a été écrit par un ex-détective privé – la voix de la narratrice, Delphine, est si omniprésente, envoûtante, que le lecteur ne peut saisir aucune occasion de s’en s’éloigner, de s’en détacher, en la plaçant en quelque sorte en sourdine par un effet de distance, pour écouter d’autres voix, d’autres interprétations ou, tout simplement, se livrer à une petite réflexion critique.

Emporté par le « récit », captivé par ce mélancolique chant de sirène névrosée qui le désarme aussi efficacement qu’un thriller implacablement brodé de Stephen King (que l’auteure semble affectionner), le lecteur ne peut que lire et tourner, lire et tourner, pour arriver, enfin, à la « récompense », le graal diégétique, qui devrait – il l’espère – se laisser cueillir quelque part dans les dernières pages, ou pourquoi pas, à la toute dernière, quand le mot « Fin » viendra le délivrer de cette emprise narrative et lui dessiller les sens à la lueur d’une petite « étoile » qui lui sourit avec un grand clin d’œil.

Un roman intense, à l’écriture et à la structure impeccables.

Morceaux choisis

1.
« Depuis des mois, des lecteurs, des amis, des gens croisés ici ou là m’interrogeaient sur l’après. La question, généralement, se formulait en ces termes : ‘‘Qu’allez-vous écrire après ça ?’’ Parfois, la question prenait une tournure plus générale : ‘‘Mais qu’est-ce qu’on peut écrire après ça ? ’’ Dans ce cas, il me semble qu’elle contenait en elle-même sa réponse : après ça, il n’y avait rien, c’était couru d’avance. (…)
Peut-être étais-je seule à ignorer ce que tout le monde savait. Ce livre était un aboutissement, une fin en soi. Ou plutôt un seuil infranchissable, un point au-delà duquel on ne pouvait aller, en tout cas pas moi. (…) Peu à peu, face à la répétition de cette interrogation, s’était imposée l’idée terrifiante que j’avais, sans le savoir, écrit mon dernier livre. Un livre au-delà duquel il n’y avait rien, au-delà duquel rien ne pouvait s’écrire. Le livre avait bouclé la boucle, brisé l’alchimie, mis un terme à l’élan.
Lors de mes rencontres avec les lecteurs, auxquelles elle assistait parfois, mon éditrice avait perçu combien la récurrence de cette question me déstabilisait. À plusieurs reprises, devant elle, je m’étais retenue de céder à la panique et de répondre : rien, rien du tout, Madame, après ça on n’écrit plus rien, pas la moindre ligne, pas le moindre mot, on la boucle une bonne fois pour toutes, vous avez raison, eh oui, Monsieur, j’ai claqué comme une ampoule, j’ai grillé toutes mes cartouches, observez ce petit tas de cendres à vos pieds, je suis morte car j’ai tout brûlé. »

2.
« – Tu n’as jamais pensé que le roman était mort, en tout cas une certaine forme de roman ? Tu n’as jamais pensé que les scénaristes vous avaient tout simplement coiffés au poteau ? Cloués, même. Ce sont eux, les nouveaux démiurges omniscients et omnipotents. Ils sont capables de créer de toutes pièces des familles sur trois générations, des partis politiques, des villes, des tribus, des mondes en somme. Capables de créer des héros auxquels on s’attache, que l’on croit connaître. Tu vois de quoi je parle ? Ce lien intime qui se tisse entre le personnage et le spectateur, ce sentiment de perte ou de deuil qu’il éprouve quand c’est fini. Ça ne se passe plus avec les livres, ça se joue ailleurs maintenant. Voilà ce que les scénaristes savent faire. C’est toi qui me parlais du pouvoir de la fiction, de ses prolongements dans le réel. Mais ce n’est plus une affaire de littérature, tout ça. Il vous faudra bien l’admettre. La fiction, c’est terminé pour vous. Les séries offrent au romanesque un territoire autrement plus fécond et un public infiniment plus large. Non, cela n’a rien de triste, crois-moi. C’est au contraire une excellente nouvelle. Réjouissez-vous. Laissez aux scénaristes ce qu’ils savent mieux faire que vous. Les écrivains doivent revenir à ce qui les distingue, retrouver le nerf de la guerre. Et tu sais ce que c’est ? Non ? Mais si, tu le sais très bien. Pourquoi crois-tu que les lecteurs et les critiques se posent la question de l’autobiographie dans l’œuvre littéraire ? Parce que c’est aujourd’hui sa seule raison d’être : rendre compte du réel, dire la vérité. Le reste n’a aucune importance. Voilà ce que le lecteur attend des romanciers : qu’ils mettent leurs tripes sur la table. »

3.
(Au cours d’un festival littéraire, un débat entre un auteur et ses lecteurs.)
« – Je ne crois pas à l’accent de vérité, Monsieur. Je n’y crois pas du tout. Je suis presque certaine que vous, nous, lecteurs, tous autant que nous sommes, pouvons être totalement dupes d’un livre qui se donnerait à lire comme la vérité et ne serait qu’invention, travestissement, imagination. Je pense que n’importe quel auteur un peu habile peut faire ça. Multiplier les effets de réel pour faire croire que ce qu’il raconte a eu lieu. Et je nous mets au défi – vous, moi, n’importe qui – de démêler le vrai du faux. D’ailleurs, ce pourrait être un projet littéraire, écrire un livre entier qui se donnerait à lire comme une histoire vraie, un livre soi-disant inspiré de faits réels, mais dont tout, ou presque, serait inventé.
À mesure que je parlais, ma voix n’était plus si sûre, elle recommençait à trembler. Un instant, j’ai eu la certitude que L. allait surgir du fond de la salle. Mais j’ai continué :
– Est-ce que ce livre serait moins sincère qu’un autre, je n’en suis pas sûre. Peut-être serait-il au contraire d’une grande sincérité.
Un murmure a parcouru la salle.
L’homme a repris la parole :
– Vous me parlez d’une arnaque. Mais les lecteurs n’aiment pas se faire arnaquer. Ce qu’ils veulent, c’est que la règle du jeu soit claire. Nous, on veut savoir à quoi s’en tenir. C’est vrai ou ce n’est pas vrai, un point c’est tout. C’est une autobiographie ou c’est une pure fiction. C’est un contrat passé entre vous et nous. Mais si vous arnaquez le lecteur, il vous en veut.
Le parfum de L. flottait dans l’air, pas loin de moi, l’effluve se rapprochait, me tournait autour. J’ai scruté les visages qui me faisaient face, je n’arrivais plus à me concentrer sur l’échange.
Je n’ai pas répondu. Une rumeur déçue a parcouru la salle tandis que je buvais d’un trait mon verre d’eau. »
© Johnny Karlitch, 52 romans par an, semaine 36 : lundi 14 au dimanche 20 septembre 2015.

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3 réflexions sur “Semaine 36: D’après une histoire vraie, de Delphine de Vigan

  1. Pingback: En attendant la Semaine 39 | 52 romans par an

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