Semaine 37: La Fille du train, de Paula Hawkins

 

La Fille du train, de Paula Hawkins

Éditions Sonatine, 2015

(traduit de l’anglais par Corinne Daniellot)

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Couv Hawkins blog37

Un thriller psychologique, fragmenté en puzzle à trois dimensions

Rachel est la fille du train :
« La tête appuyée contre la vitre du train, je regarde défiler ces maisons, comme un travelling au cinéma. J’ai une perspective unique sur elles ; même leurs habitants ne doivent jamais les voir sous cet angle. Deux fois par jour, je bénéficie d’une fenêtre sur d’autres vies, l’espace d’un instant. Il y a quelque chose de réconfortant à observer des inconnus à l’abri, chez eux. »

Rachel est alcoolique :
« Je ne suis plus la fille que j’étais. Je ne suis plus désirable, je suis repoussante, il faut croire. Ce n’est pas seulement que j’ai pris du poids ou que mon visage est bouffi par l’alcool et le manque de sommeil ; c’est comme si les gens pouvaient lire sur moi les ravages de la vie, ils le décèlent sur mon visage, à la manière dont je me tiens, dont je me déplace. »

Rachel se fait son cinéma :
« Pendant qu’on est coincés au feu, j’essaie de les repérer chez eux. (…) Même quand ils ne sont pas là, je pense à ce qu’ils doivent être en train de faire. Peut-être que, ce matin, ils ont tous les deux un jour de congé et qu’elle fait la grasse matinée au lit pendant qu’il prépare le petit déjeuner, ou peut-être qu’ils sont allés courir ensemble, parce que c’est un couple à faire ce genre de choses (Tom et moi, on allait courir le dimanche, moi un peu plus vite qu’à l’accoutumée, et lui moitié moins, pour qu’on puisse rester côte à côte). Peut-être que Jess est à l’étage, dans la chambre d’amis, occupée à peindre, ou peut-être qu’ils prennent une douche ensemble, ses mains à elle appuyées contre le carrelage au mur, tandis que lui pose les siennes sur ses hanches. »

Megan, c’est la Jess de Rachel :
« Aujourd’hui, le train ne s’arrête pas et il passe lentement. J’entends les roues claquer sur les traverses, je le sens presque remuer. Je ne peux pas voir les visages des passagers et je sais que ce ne sont que des employés qui font la navette jusqu’à la gare d’Euxton, à Londres, pour se rendre à leur bureau, mais j’ai bien le droit de rêver. Rêver à des excursions exotiques, des aventures qui attendent les voyageurs au terminus et au-delà.
(…)
Je sens mon cœur battre un tout petit peu trop vite.
J’entends le bruit de ses pas dans l’escalier juste avant qu’il m’appelle :
– Tu veux un autre café, Megs ?
Le charme est rompu, je suis réveillée. »

Megan a une (des) liaison(s) :
« Qu’est-ce qui m’est arrivé, dans cette chambre d’hôtel ? Qu’est-ce que je me suis imaginé ? Que nous avions une connexion, qu’il y avait un vrai lien entre nous ? Il n’a jamais eu l’intention de s’enfuir avec moi. Mais, l’espace d’une seconde (plus d’une seconde !), je l’ai cru, et c’est ça qui me rend vraiment furieuse. J’ai été ridicule, crédule. Et il s’est moqué de moi tout du long.
S’il croit que je vais rester là à pleurer sur mon sort, il se fourre le doigt dans l’œil. Je peux très bien vivre sans lui, aucun problème, mais je ne supporte pas de perdre. Ce n’est pas moi. Ça n’a rien à voir avec moi. On ne me quitte pas. C’est moi qui décide quand partir.
(…)
L’enfoiré.
S’il croit que je vais me contenter de disparaître sans un mot, il se plante. S’il ne répond pas bientôt, ce n’est plus sur son portable que je vais appeler, mais directement chez lui. Je ne le laisserai pas m’ignorer. »

Anna, c’est l’ennemie de Rachel :
« Surtout, je n’arrive pas à m’empêcher de songer au fait que Rachel était là le soir où Megan a disparu, qu’elle titubait dans les parages, complètement ivre, puis qu’elle s’est volatilisée. Tom l’a cherchée pendant des heures, mais il n’a pas réussi à la trouver. Je n’arrête pas de me demander ce qu’elle fabriquait.
(…)
– C’est une petite curieuse, a dit l’inspectrice de police. Une femme isolée, un peu déboussolée. Elle a juste envie qu’il se passe quelque chose dans sa vie.
Elle a probablement raison. Mais c’est alors que je repense au jour où elle est entrée dans ma maison et qu’elle a pris mon enfant, je me souviens de la terreur que j’ai ressentie en la voyant, avec Evie, au fond du jardin. Je repense à cet affreux petit sourire qu’elle m’a fait quand je l’ai vue devant chez la maison de Megan. L’inspectrice Riley n’a pas idée d’à quel point Rachel peut être dangereuse. »

Anna aime son mari aveuglément :
« – Tu les aimes, hein ? dis-je. Les trains. Moi, je les déteste. Je les hais plus que tout.
Rachel me fait un demi-sourire. Je remarque alors une fossette sur la gauche de son visage. Je ne l’avais jamais vue avant. Je suppose que je ne l’ai pas vue sourire très souvent. Pas une fois, en fait.
– Encore un mensonge, commente-t-elle. Il m’a dit que tu adorais cette maison, que tout te plaisait ici, même les trains ; il m’a dit que tu ne songeais pas une seconde à chercher un autre endroit où vivre, que c’était toi qui avais voulu emménager ici avec lui, même si j’avais été là avant.
Je secoue la tête :
– Pourquoi est-ce qu’il t’aurait raconté ça ? Ce sont des conneries. Ça fait deux ans que j’essaie de le convaincre de vendre cette maison.
Rachel hausse les épaules :
– Parce qu’il ment, Anna. Tout le temps.
La noirceur m’envahit tout entière. Je prends Evie sur mes genoux et elle reste assise là, ravie. Elle commence à s’assoupir.
– Alors tous ces coups de téléphone…
C’est seulement maintenant que les choses se mettent en place dans mon esprit. »

Paula est l’auteure de La Fille du train :
À l’époque, avant que son « premier » roman soit publié et alors qu’elle était encore en train de l’écrire, plutôt en train de le finaliser, elle envoie aux éditeurs le manuscrit, sans les scènes finales, c’est-à-dire sans le climax, ni la résolution, ni la conclusion.
De l’hameçonnage marketing ? Une opération « teaser » ?
Pas tout à fait.
La vérité, c’est que Paula Hawkins avait désespérément besoin d’argent et qu’avec La Fille du train, elle jouait son dernier va-tout dans le domaine de la fiction.
En réalité, ce roman n’est pas son premier. Elle en avait écrit quatre autres, dans le genre comédie romantique, sous pseudo (Amy Silver), à la « suggestion » de son agent littéraire. Ça la saoulait à fond, cette écriture alimentaire, à tel point que dans le quatrième, censé se dérouler dans l’atmosphère grelots sucrés et neige de rose de Noël, elle fait tuer et mutiler ses personnages…
Bien lui en a pris. La Fille du train a défoncé en un temps record la porte des méga-best-sellers !

Alors, qu’est-ce que c’est que cette Fille du train ?
C’est un thriller psychologique, voire paranoïde, où des personnages en manipulent d’autres, où la narration tendue, ambiguë, trouée de blancs de mémoire éthyliques, lance le lecteur dans de fausses pistes, et se fragmente en puzzle que ce dernier s’imagine – le prétentieux – pouvoir reconstituer en assemblant les pièces lâchées par-ci par-là par les trois narratrices, tout en faisant bien attention à introduire dans sa reconstitution le facteur temps dans sa dimension chronologique.

Bref, en résumé, Rachel, l’une – et la principale – des trois narratrices (les deux autres étant Megan et Anna), fait en train la navette quotidienne entre son appartement de banlieue en colocation et son travail à Londres.
Dans ce train, elle a pris l’habitude, parce que l’engin s’arrête presque à chaque fois à un feu rouge en milieu de trajet, de contempler une maison portant le numéro 15, située près des rails, et de fantasmer sur la vie du « couple parfait, un couple en or », qui y réside. Lui, « fort, protecteur et doux », elle l’a baptisé « Jason », et elle, menue, « une vraie beauté » blonde, « Jess ».
Un jour, de la fenêtre du train, Rachel surprend Jess avec un inconnu en l’absence de Jason, et trois jours plus tard, Jess disparaît. Rachel apprendra par les journaux qu’elle s’appelle Megan.
Que s’est-il passé ?
Quelle relation entre le numéro 15 et la maison du numéro 23, quatre portes plus loin, que Rachel ne connaît que trop bien, parce que c’était sa maison, à elle, avant ?
Qu’a-t-elle vu, dont elle ne se souvient plus, et qu’elle cherche désespérément à se rappeler ?
Embarquez dans le train de Paula Hawkins. Malgré toutes les apparences déroutantes, vous finirez par arriver à destination.
© Johnny Karlitch, 52 romans par an, semaine 37 : lundi 21 au dimanche 27 septembre 2015.

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