Semaine 38: Péchés capitaux, de Jim Harrison

Péchés capitaux, de Jim Harrison

Éditions Flammarion, 2015

[traduit de l’anglais (États-Unis) par Brice Matthieussent]

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Couv Harrison blog38

L’écriture, ce divin péché capital

Inspecteur de police à la retraite, divorcé, bientôt septuagénaire, (Simon) Sunderson, à peine remis d’un sale coup au dos alors qu’il se trouvait à New York pour dissuader sa fille adoptive de traîner en tournée avec un pseudo-punk pédophile et la ramener au bercail et à son université, jubile de réaliser enfin son rêve : posséder un chalet dans l’arrière-pays du Michigan et pêcher de beaux poissons au lever du lit.
Seulement, près de chez lui et occupant trois maisons, vivent – ce verbe-ci est utilisé faute de mieux – les Ames, une famille de dépravés, de braconniers compulsifs, de poivrots génétiques, de cinglés de la gâchette et de cinglés tout court, qui sévit impunément, contre ses propres membres surtout, sans être aucunement troublée de troubler l’ordre, vu l’impuissance du sénile shérif du bled.
Un beau jour, et sans crier gare, voilà que les Ames se mettent à crever l’un après l’autre, mystérieusement. Une hypothèse germe dans l’esprit de l’ex-flic : l’un des Ames – celui qui rêve de devenir « auteur de romans policiers » et qui évoque sans cesse le « sang vicié » et la « mauvaise graine » qui se transmet de génération en génération –, aurait-il décidé de tremper sa plume dans l’encre sanguine des meurtres en série, parodiant l’assertion de T. S. Eliot : « The purpose of literature is to turn blood into ink » (« Le but de la littérature est de changer le sang en encre ») ?

Résumer Péchés capitaux de cette manière suggère une classique intrigue linéaire d’enquête policière. Rien de plus faux. D’ailleurs, la page de titre affiche en sous-titre : « Faux roman policier ».
Les pages du récit maculées dans le bourbier des Ames paraissent illustrer, pêle-mêle et grosso modo, les Sept Péchés capitaux dans un univers sordidement rural : l’orgueil, l’avarice, l’envie, la luxure, la gourmandise, la colère et la paresse.
Pourtant, c’est un huitième péché qui absorbe Sunderson dans des rétrospections et des introspections : la violence. Sunderson veut approfondir et développer par écrit ce thème existentiel omniprésent, qui génère le mal et saccage notre être et le monde.

Pourtant encore une fois, à mon sens, ce n’est pas ce filon qui va interpeller bon nombre de lecteurs.
Dans Péchés capitaux, l’élément qui unifie une structure narrative assez nonchalante et se frayant un itinéraire souvent intempestif et au gré de l’humeur, est un vieux briscard, alcoolo soft intermittent, et volage (tantôt le whisky, tantôt le vin ou la téquila), grincheux pas antipathique, un descendant de Thoreau qui recherche la solitude, les grands espaces et la compagnie de truites qu’il affectionne, un buriné du cœur et du corps, qui regrette douloureusement son ex-femme, mais dont la libido ne veut pas accuser le nombre des années et pour qui la saison des amours n’est pas cyclique mais permanente, un individu vieillissant qui se remet en question, qui cogite au principe de l’incertitude, qui reconnaît avoir commis pas mal de conneries, avoir cru un moment à la complétude de son ego, et qui livre sa pensée du moment dans des réflexions, sur l’existence, l’amour, le mal, Dieu, la vie simple, le désir, le plaisir, la boisson, les loisirs terre à terre…, souvent désopilantes mais qui valent le détour.
Faux roman policier mais vrai divertissement romanesque, sans suspense, ni rebondissements, ni coups de théâtre. Fallait le faire.
Jim (James) Harrison est âgé de 77 ans et Péchés capitaux est son vingtième roman.
© Johnny Karlitch, 52 romans par an, semaine 38 : lundi 28 septembre au dimanche 4 octobre 2015.

Morceaux choisis

1.
« Diane passa le voir. Elle recevait des nouvelles quotidiennes par l’intermédiaire de la jeune Finlandaise, qui lui avait annoncé qu’il partait camper. Elle exprima ouvertement son désaccord, mais fit marche arrière en constatant qu’il y tenait. Elle avait des larmes d’inquiétude dans les yeux tandis qu’il titubait dans la pièce. La Finlandaise lui avait rapporté que, chaque matin, il restait assis dans son bureau, après avoir retiré un livre de l’étagère pour mater la voisine qui faisait son yoga en body. Diane s’en fichait. Il avait cette habitude depuis des années. Autrefois, c’était Mona toute nue qu’il reluquait.
‘‘Marion est gros et costaud. Si jamais je tombe, il pourra me porter’’, dit-il.
Soudain, elle le serra dans ses bras, et il frissonna.
‘‘Je t’aime toujours’’, hoqueta-t-il. Des années après le divorce elle continuait à occuper les pensées de Sunderson.
‘‘Il faut que tu arrêtes et que tu refasses ta vie, dit-elle. Tu es en vrac.
– Je sais. Marion m’a fait un sermon à New York et j’ai clairement vu ma déchéance. J’ai même arrêté de boire.’’
En fait, il continuait mais très peu, simplement pour ne pas souffrir d’insomnie. Il avait malgré tout acheté une pinte de whisky en vue du voyage imminent, il adorait en siroter devant la cheminée dans le chalet de Marion. Il ne savait trop quoi penser de tout ça. La sobriété absolue ressemblait au néant. Il ne souffrait pas de sautes d’humeur, ni de délires, et sa vie fantasmatique était au point mort. Les fantasmes sont très importants pour un homme. Lorsqu’on n’a rien et qu’en imagination on peut faire l’amour à la plus belle femme du monde, c’est formidable. Ou attraper un gros poisson, ou gagner tout un paquet de fric. »

2.
« À une rue de chez lui par cette belle matinée de fin d’été, il croisa une joggeuse qui le salua d’un signe de tête. C’était une très jolie fille en short, âgée de moins de vingt ans. L’air était déjà chaud, et son short lui moulait le derrière, qu’elle avait aussi charmant que celui de Mona. Depuis que Diane et lui l’avaient adoptée, il essayait de ne pas penser au corps de Mona. Cet antique tabou de l’inceste, tout nouveau pour lui, le fit légèrement frissonner. La joggeuse en short lui causa le premier spasme de lubricité depuis sa blessure au dos. Cela le rassura tout en le troublant. Qu’allait-il faire de ce désir, certainement pas retourner vers son ancienne copine, sa secrétaire ? Rien qu’à penser à elle et à leurs accouplements ridicules, il fut dégoûté. À l’inverse, cette fraîche jeune fille au délicieux derrière lui convenait bien, même s’il n’avait quasiment aucune chance d’en trouver une comme elle. Il trébucha sur le trottoir et tomba dans l’herbe devant l’ancienne maison de Mona. Il n’arrivait pas à se relever à cause de son dos. »

3.
« ‘‘T’es mort, beugla Sprague.
– Je prends le risque.’’ Sunderson enfonça son pistolet dans la bouche de Sprague et arma le chien. Sprague écarquilla les yeux de terreur. Sunderson retourna vers sa voiture consoler Monica qui sanglotait.
‘‘Tu aurais dû le tuer, dit-elle.
– Ç’aurait été trop le bordel après, dit-il. Tous ces papiers à remplir. La mort est très bureaucratique.’’
Elle s’écroula sur le siège, essaya de se calmer et de somnoler. Sa jupe remontait très haut sur ses cuisses, ce qui n’aidait nullement Sunderson à se concentrer sur la route. Il se pencha en avant pour jeter un vilain coup d’œil un peu plus haut sous sa jupe. Dieu n’avait jamais créé de plus belles cuisses. Ni de fesses plus parfaites. Quel vieux chnoque chanceux je suis ! pensa-t-il.
(…) En classe de seconde un ami débile disait toujours : ‘‘Si on baisait pas, le monde se viderait.’’ Tous ses camarades doutaient que ce garçon l’ait déjà fait, mais il se révéla que sa voisine, une grosse fille de terminale, le baisait souvent, dès qu’elle en avait envie. Quand elle tomba enceinte, elle se trouva trop gênée pour reconnaître qu’il était le père, mais il s’en vantait auprès de qui voulait l’entendre. Il en était fier. Sunderson se rappela cet épisode avec amusement. Il y en a pour tous les goûts…
Il était ridicule de couper les cheveux en quatre quand on parlait de sexe, et personne à sa connaissance n’était parvenu à des conclusions un tant soit peu satisfaisantes. On dit volontiers ‘‘Tout est dans la tête’’, mais ce serait où sinon ? Dans la rue ? De toute façon, il n’était pas assez calé en sciences pour répondre à cette question. »

4.
« La réalité nous porte à tous ses coups mortels. Un jour, il se précipita à l’hôpital où Diane travaillait pour lui faire signer en urgence un papier. Dans une pièce elle parlait aux parents d’une patiente allongée, une belle fille paralysée sans espoir de guérison après un accident de voiture. Il détesta aussitôt les voitures et eut la gorge nouée. Diane l’emmena dans le couloir, où il pleura. Elle le serra dans ses bras, signa le document en question, et il fila, tellement aveuglé par les larmes qu’il eut du mal à ouvrir les portes. Une fois dehors, il aperçut le lac Supérieur au bout de la longue rue et cette vision lui fit un peu de bien. Le spectacle de cette jeune fille dont il avait seulement entendu parler lui semblait d’une injustice infinie. Quand il le dit à Diane, elle lui répondit : ‘‘Nos deux métiers nous apprennent que la vie est injuste.’’ Et voilà tout. »

5.
« Le cargo approcha du quai et Sunderson but une dernière gorgée de téquila. Il espéra ne pas basculer du balcon dans l’eau noire en contrebas. Il porta un toast d’adieu à ses fantasmes, du moins espéra-t-il en être affranchi pour de bon. À quoi servaient-ils donc ? Il songea que la réalité manquait parfois cruellement d’imagination, sauf au bon vieux temps, quand il lorgnait Mona derrière la fenêtre de son bureau. Delphine en short à quatre pattes dans ses plates-bandes n’était pas aussi excitante. (…) Il se demanda avec curiosité à quel âge s’éteindrait son attirance pour les femmes. Car elle disparaîtrait forcément un jour ou l’autre. Il ne s’était pas préparé à ce destin inéluctable, mais l’acteur Anthony Quinn n’avait-il pas eu un enfant à plus de quatre-vingts ans ? Il n’en était pas certain. Diane lui avait appris que Mona avait maintenant un petit ami régulier à l’Université du Michigan, un violoncelliste. Sunderson approuva ce choix, car le violoncelle était son instrument préféré, il y pensait souvent en pêchant la truite. Il l’entendait presque dans la rivière. Le son du violoncelle et celui de la rivière s’accordaient parfaitement. Si Mona avait un ami, mieux valait un violoncelliste qu’un boxeur ou un rockeur. »

6.
« À son septième lancer, Sunderson ferra la plus grosse truite brune de toute sa vie, il avait l’impression que son cœur lui remontait dans la gorge. Elle tournoya plusieurs fois avant de plonger au fond du trou pour faire le mort. Sa ligne étant trop mince pour qu’il insiste, il laissa simplement le poisson s’épuiser tout seul en profondeur en maintenant une légère tension. Les mains tremblantes, il finit par ramener la truite sur un banc de sable, en se disant qu’elle pesait au moins cinq livres. Il plongea la main dans une poche de son gilet pour y prendre un petit appareil photo offert par Diane, mais, comme toujours dans ces cas-là, la batterie était déchargée. Il regarda le poisson avec attention pour en graver la forme dans sa mémoire, puis le remit doucement à l’eau. La truite retrouva sa vigueur et fila aussitôt dans les profondeurs. »

7.
« ‘‘Tu en es où ? voulut savoir Diane.
– J’ai juste griffonné quelques pages de notes, reconnut-il.
– Ce n’est pas ça écrire. Tous les matins au réveil, contente-toi de boire une tasse de café et ne fais rien d’autre avant d’avoir pondu une page. J’ai eu recours à cette tactique pour rédiger des dissertations auxquelles je n’avais aucune envie de m’atteler. Suis mon conseil. Je te relirai.
– Je vais essayer.’’ Il avait désormais une raison très terre à terre de se mettre au travail : passer davantage de temps avec Diane.
‘‘Ne dis pas : je vais essayer. Ça ne suffit pas. Dis : je vais le faire. Commence dès demain matin. Nous ne sommes pas obligés de rentrer de bonne heure.
– D’accord. Mais tu vas sans doute devoir me le rappeler.
– Oh, quel chieur ! Tu passes ton temps à y penser au lieu de te mettre au boulot. Tes hésitations te paralysent.’’
Il l’avait rarement entendue prononcer le mot chieur. Peut-être deux ou trois fois en quarante ans de mariage.
‘‘Je ne réussis apparemment pas à exprimer ce que j’ai en tête, dit-il avec mauvaise humeur.
– Bien sûr que tu n’y arrives pas. Il faut travailler toute une vie pour écrire correctement, et même ça ne suffit pas. Il y a des centaines de milliers d’écrivains sur terre ; mais quelques-uns seulement savent écrire.
– Alors je fais quoi ? Je renonce ?
– Tu ne peux pas renoncer avant même d’avoir commencé.
– L’homme qui bat sa femme gifle la face de Dieu.
– C’est pas mal, si tu y crois.
– Oui, j’y crois. J’ai une religion secrète.
– Tu l’as bien cachée ! Tu pourrais devenir espion’’, dit-elle en riant. »

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