Semaine 44: Point Oméga, de Don DeLillo

 

Point Oméga, de Don DeLillo

(traduit de l’américain par super Marianne Véron)

Éditions Actes Sud, 2010

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DeLillo, lanceur de couteaux

« Une extrême attention est requise pour voir ce qui se passe devant soi. Du travail, de pieux efforts sont nécessaires pour voir ce qu’on regarde. »
La perception et l’attention. Un duo sensoriel et cognitif, souvent désuni, séparé, antagoniste, parfois réconcilié, uni dans une même tâche : déchiffrer la représentation, rien que la représentation des choses, puisque, et tant que, les choses en soi ne nous sont pas directement et immédiatement accessibles.
« Seule une observation intense ouvrait à une telle perception. (…) La nature du film permettait une concentration totale mais elle en dépendait aussi. Le rythme impitoyable du film n’avait aucun sens s’il était privé de l’attention correspondante, de l’absolue vigilance de l’individu, si l’exigence était trahie. (…) Mais il était impossible de voir trop. Moins il y avait à voir, plus il regardait intensément, et plus il voyait. C’était le but du jeu. Voir ce qui est là, regarder, enfin, et savoir qu’on regarde, sentir le temps passer, avoir conscience de ce qui se produit à l’échelle des registres les plus infimes du mouvement. »
À l’échelle microscopique, quantique, du mouvement. Quel mouvement ? Celui des choses et du temps dans l’espace ? Celui de l’esprit, de la conscience, dans le temps et hors ?
« Cela le fascinait, les profondeurs qui devenaient possibles dans le ralenti du mouvement, les choses à voir, les profondeurs des choses si faciles à manquer dans l’habitude superficielle de voir. (…) Il commençait à comprendre, après tout ce temps, qu’il était resté debout, là, à attendre quelque chose. Qu’était-ce ? C’était, jusqu’à présent, quelque chose d’extérieur à sa perception consciente. Il avait attendu qu’entre une femme, une femme seule, quelqu’un à qui il pourrait parler, ici, près du mur », lui, l’homme anonyme debout dans le noir, contre le mur.

Quand « les couchers de soleil ne sont plus rien d’autre que de la lumière qui meurt », c’est alors que « ce qui vous permet de vous connaître vous-même, c’est ce que personne ne sait sur vous ».

À New York, dans une pièce nue, sombre et démeublée du Moma, Psychose d’Alfred Hitchcock est projeté en ralenti extrême (2 images/seconde) sans bande son, sur un écran translucide tendu au milieu, de sorte que la projection du film s’étire sur une durée de 24 heures. Un contemplateur solitaire de cette installation conceptuelle vient chaque jour se tenir debout, pendant des heures et des heures, à visionner et revisionner les images noir et blanc qui ne défilent pas dans l’espace mais s’absorbent dans le temps. Il regarde, il médite, il dissèque, il semble féru d’analyse filmique ; quand des visiteurs du musée, tels ce vieux monsieur à canne et ce jeune homme à tennis, s’aventurent dans cette caverne schizoïde coupée du monde et qu’ils s’y maintiennent un temps bref, juste avant la scène de la douche, il les regarde regarder l’écran, et quand ils s’en vont, il se réjouit de retrouver cette intimité hors monde, et Norman Bates au chevet de sa mère, morte. Le dernier jour de l’installation, aux dernières heures, survient une jeune femme. Qui lui parle…

À l’extrême ouest de là, dans un désert où « les yeux s’écartent, les yeux s’adaptent au contexte, comme les ailes » alors qu’ils sont « plus rapprochés à New York, à cause de la congestion permanente dans les rues », un jeune homme avec un projet de film documentaire sur un vieil universitaire à la retraite est accueilli par ce dernier, qui a finalement accepté de le rencontrer pour décider d’apparaître ou non dans ce film. Le cinéaste potentiel est venu dans ce no man’s land avec l’idée d’un séjour de « deux jours. Trois au plus ». Et le temps passe, non comme étiré mais comme dilué dans le silence, la chaleur, l’absence de densité démographique, de finalités imposées, un temps intrinsèquement différent du temps urbain, grégaire, ce « temps inférieur, des gens qui regardent leurs montres et leurs appareils divers, leurs pense-bêtes. Un temps qui coule hors de nos vies. Les villes ont été bâties pour mesurer le temps, pour soustraire le temps à la nature. Il se fait un interminable compte à rebours (…) Quand on déblaie toutes les surfaces, quand on regarde bien, ce qui reste, c’est la terreur. La chose que la littérature était censée guérir ». Et le temps passe, la plupart du temps, assis sur la terrasse, entre des glaçons et des verres de whisky, à parler, monologuer sur des « rêves d’extinction », des concepts de « redditions », du point oméga du père Teilhard… A parler, évidemment, et puis, de moins en moins, du film, « ein Film », où la caméra sera fixe, crucificatrice, comme un œil de spot d’interrogatoire et de confession, braqué sur l’universitaire placé contre un mur, nu, lézardé. Au 22e jour, le jeune invité n’utilise plus son portable, ni son ordinateur, « ces machines paraissant dérisoires, écrasées par le paysage ». Un jour, débarque la fille du vieux…

Au premier degré de lecture, Point Oméga, c’est : un mythomane (il raconte – et c’est faux – qu’enfant, il opérait d’extraordinaires calculs mentaux), qui prend son pied en immersion totale dans un film démultiplié à l’extrême, où un tueur psychopathe vit avec sa mère morte empaillée ; un cinéaste qui n’a réalisé qu’un brouillon de film et qui rêve d’un projet ultraminimaliste de documentaire monographique qu’il ne réalisera pas, et qui, séparé de sa femme, fantasme sur une jeune fille étrange qu’il vient de rencontrer dans le désert ; un vieil universitaire à la retraite qui a eu son heure de gloire occulte au sein du Pentagone pendant la guerre contre l’Irak, et qui se vautre dans des réflexions sur la vacuité de son existence (et de toute autre) qu’il mesure pleinement, maintenant, à l’aune de ce désert qui échappe à la spéculation sémantique.

137 pages scotchantes, chargées d’une narration singulière, épurée, et qui se permet en dernier tiers de parcours de flirter avec le genre du thriller sans s’y confondre, un thriller fantasmatique et existentiel, où l’angoisse s’avance de partout avec un couteau que le sang ne tachera pas. L’effusion est ailleurs.
© Johnny Karlitch, 52 romans par an, semaine 44 : rattrapage de la semaine du lundi 19 au dimanche 25 octobre 2015.

Extrait

« Chaque moment perdu est la vie. Nul ne peut le savoir que nous, chacun de nous, de manière inexprimable, cet homme, cette femme. L’enfance c’est de la vie perdue revendiquée à chaque seconde, disait-il. Deux bébés, tout seuls dans une pièce, des jumeaux, qui rient dans la pénombre. Trente ans plus tard, l’un à Chicago, l’autre à Hong Kong. Ils sont la suite de ce moment-là.
Un instant, une pensée, surgie et disparue, chacun d’entre nous, dans une rue quelque part, tout est là. Je me demandai ce qu’il entendait par tout. C’est ce que nous appelons le soi, la vraie vie, dit-il, l’être essentiel. Le soi doucement vautré dans ce qu’il sait, et ce qu’il sait, c’est qu’il ne vivra pas éternellement. »

Semaine 43: Mes romans culte : En attendant l’année dernière

 

(En alternance avec les parutions récentes, de temps en temps, mes romans compagnons !)

En attendant l’année dernière, de Philip K. Dick

(traduit de l’américain par Michel Deutsch)

Éditions OPTA, 1968

Le Livre de Poche, 1977

Excellent site sur le monde de Philip K. Dick

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Couv Dick blog43

D’une drogue chronagogique pour sauver la Terre, trouver sa place dans l’existence et ne pas laisser tomber sa femme

Dans un futur dickien post-20e siècle (en 2055, plus exactement) – « Tout le monde se concentrait sur cette absurdité, cette bouffonnerie collective qu’était la guerre. (…) La déraison imprégnait l’air même que l’on respirait » –, la planète Terre s’est minablement immiscée dans une guerre millénaire entre deux races extraterrestres : les Reegs de Proxima du Centaure, des créatures coléoptéroïdes à six membres, communiquant avec leurs antennes, et les Lilistariens d’Alpha du Centaure, des sortes de fourmis d’1m80 à quatre bras, auxquels s’est malencontreusement allié (et aliéné) Molinari.
Gino Molinari, secrétaire général de l’Onu et chef suprême du gouvernement mondial et des forces armées terriennes, un dictateur hypocondriaque qui assume, avec une souffrance psychosomatique stoïcienne, ses actes et ses responsabilités envers la communauté terrienne.

Dans ce sombre cadre global, tous les vastes complexes industriels participent à l’effort de guerre, particulièrement la FCT (compagnie des Fourrures et Colorants de Tijuana), qui s’implique surtout dans la survie thérapeutique de Molinari et au sein de laquelle travaillent le docteur Éric Sweetscent et son épouse Kathy.
Entre Éric et Kathy, c’est l’antarctique conjugal, la « haine légalisée ». Éric est conscient d’avoir commis l’erreur d’épouser, après un premier divorce, une femme qui lui est « économiquement, intellectuellement et même… (même !) érotiquement supérieure » et qui le blâme pour son manque d’ambition et son piètre empressement à la satisfaire sexuellement. Malgré cet enfer privé quotidien, si Éric ne divorce pas, c’est parce qu’il sait qu’il ira choisir, encore une fois, le même genre de femme. Chirurgien spécialiste de la « grefforg », il est chargé de maintenir en vie son patron âgé de 130 ans, le vieux Virgil Ackerman, sybarite et priapique PDG de la FCT, à qui il a déjà greffé 25 organes artificiels en dix ans. Kathy, elle, est l’ingénieuse « pourvoyeuse en antiquités », sur laquelle Ackerman compte addictivement pour alimenter son hobby mégalo de reconstitution laborieuse du Washington de son enfance, Wash-35, sa « bébéville » située sur la planète Mars.

Un jour, un chauffeur de taxi qui vit dans un sinistre quartier mexicain et qui dope ses revenus grâce à plein d’activités annexes, réunit dans son « conapt » (terme dickien emblématique) quatre personnes adeptes d’évasions psychédéliques, dont Kathy (« …nue jusqu’à la taille, à l’exception de la pointe des seins, qu’elle avait enduite d’une matière vivante et sensible, d’origine martienne ») et Marm Hastings, fortuné auteur spécialiste du taoïsme, pour goûter au JJ-180, un nouveau hallucinogène inexpérimenté, la première drogue « chronagogique » qui perturbe la perception du temps et de l’espace.
Entre-temps, Éric vient de débarquer sur Mars, soi-disant pour une conférence mais surtout l’occasion pour Virgil Ackerman de se balader dans sa bébéville peuplée de simulacres robotiques et de se farcir (et farcir sa cour) pour la énième fois Les Anges de l’enfer avec Jean Harlow au Uptown Theater.
Mais… surprise massue pour le docteur Éric ! Le vrai but du voyage à Mars est de le réunir avec un illustre patient : le chef suprême de la civilisation planétaire unifiée, Gino Molinari, qui l’attend, allongé, les yeux dans le vide, et la « braguette déboutonnée ».
Entre Molinari et Éric, une compréhension s’instaure : les deux, chacun à son échelle, connaissent une « souffrance intolérable » et partagent la même conception du suicide. Éric est nommé médecin personnel du chef suprême.
Pour Éric, cette promotion à la fois sociale et économique, en l’éloignant de Tijuana, donc de Kathy, puisqu’il sera stationné à Cheyenne où se trouve la Maison-Blanche, pourrait contribuer à atténuer le conflit névrotique qui consume son couple. Cependant, son épouse accueille la nouvelle de manière très négative et l’accuse de chercher à la plaquer maintenant qu’il a « réussi ». Pour preuve, il ne la « prend » pas malgré « sa robe ouverte sur ses longues jambes lisses ». Elle lui lance qu’il lui « paiera cette désertion » et qu’elle continuera à consommer cette nouvelle drogue – elle lui a raconté la soirée JJ-180 – malgré le risque d’accoutumance et ses terribles effets sur le psychisme.

Maintenant qu’Éric s’aventure à tâtons dans son nouvel environnement à Cheyenne, où, en consultant le dossier médical de son patient, il découvre que celui-ci « avait souffert à un moment ou l’autre de son existence de toutes les maladies graves qu’on connaissait » mais qu’il s’était guéri sans médication ni greffes, Kathy se rend compte au réveil qu’elle est désormais seule dans la maison. Pas tout à fait… Deux membres de la police secrète lilistarienne se sont introduits chez elle. Ils lui apprennent que son sort est entre leurs mains, après qu’elle a absorbé ce JJ-180 dont l’effet d’accoutumance est immédiat, et que si elle veut continuer à vivre et être approvisionnée en drogue, elle doit « travailler » pour eux…

À ce stade, le lecteur, qui n’en est qu’au tiers du roman mais est irrémédiablement conquis et époustouflé par l’atmosphère insolite du récit, la densité des scènes et la complexité des relations interpersonnages, devine qu’il va bientôt être happé dans un tourbillon d’événements, de situations et de rebondissements extraordinaires à l’instar du personnage principal, Éric Sweetscent.
Infiltration dans les coulisses des machinations politiques intergalactiques, exploration de la psychologie d’individus entraînés dans l’accomplissement d’un destin hors norme, auscultation de relations conflictuelles au sein du couple ou du clan familial, incursion dans des translations temporelles à donner le vertige à n’importe quel moi bien né, En attendant l’année dernière, qui fut mon premier contact avec le Philip Dick romancier, il y a plus de quarante ans, après avoir fréquenté le Philip Dick nouvelliste dans les publications mensuelles de Galaxie (voir photo), est un kaléidoscope foisonnant de simulacres, de doubles temporels, d’états modifiés et altérés de conscience, d’extraterrestres intégrés et fondus dans le paysage humain, de télépathes, de taxis et d’insignifiants objets dotés d’intelligence artificielle, de femmes à forte personnalité et d’hommes incertains en quête de consistance, thèmes chers à cet auteur visionnaire extralucide.
© Johnny Karlitch, 52 romans par an, semaine 43 : rattrapage de la semaine du lundi 12 au dimanche 18 octobre 2015.

Couv Dick 2 insert 43

Extrait

« Elle avait trouvé un taxi et était installée à l’intérieur du véhicule qui filait en direction de Cheyenne quand la drogue commença de faire effet.
L’expérience était déconcertante. Kathy se demanda si elle pouvait en déduire un indice permettant de comprendre le mode d’action réel du JJ-180. Elle avait l’impression que c’était d’une importance capitale et elle mobilisa toute son énergie mentale pour tenter d’analyser le phénomène. C’était à la fois simple et chargé de signification.
L’entaille qu’elle avait au doigt avait disparu.
(…)
– Regarde ma main, ordonna-t-elle au taxi. Distingues-tu une blessure ? Croiras-tu que je me suis profondément coupé le doigt, il y a à peine une demi-heure ?
– Non, mademoiselle, répondit le véhicule qui survolait l’étendue plate du désert de l’Arizona. Vous ne semblez pas vous être blessée.
Je comprends maintenant comment agit cette drogue, pourquoi elle donne l’impression que choses et gens sont immatériels. Il n’y a là rien de magique et ce n’est pas un simple hallucinogène : cette coupure est vraiment partie – ce n’est pas une illusion ! M’en souviendrai-je plus tard ? Peut-être que le JJ-180 me fera tout oublier. Dans un instant, quand la drogue aura accentué son emprise dissolvante.
– As-tu de quoi écrire ? demanda-t-elle.
– Voilà, mademoiselle.
Un bloc auquel était fixé un stylet jaillit d’une fente.
Avec le plus grand soin, Kathy écrivit : ‘‘Le JJ-180 m’a ramenée à une époque antérieure à la blessure.’’
– Quel jour sommes-nous ?
– Le 18 mai, mademoiselle.
Elle essaya de se rappeler si c’était bien la bonne date mais son cerveau était comme engourdi. Le processus de désagrégation mentale s’amorçait-il déjà ? Elle avait eu raison de noter cette phrase. Mais l’avait-elle notée ?
Le bloc était sur ses genoux.
Elle lut : ‘‘Le JJ-180 m’a ramenée…’’
C’était tout. Le reste de la phrase n’était qu’un gribouillage informe et tourmenté.
Pourtant, elle était certaine de l’avoir écrite jusqu’au bout.
Mais qu’avait-elle écrit au juste ? Elle n’arrivait pas à se le rappeler.
Comme par réflexe, elle examina sa main. Mais qu’est-ce que sa main avait à voir là-dedans ?
– Que t’ai-je demandé, il y a un instant ? fit-elle précipitamment car elle sentait s’estomper son moi.
– La date d’aujourd’hui.
– Et avant ?
– Vous avez réclamé de quoi écrire, mademoiselle.
– Et avant ?
Elle eut le sentiment que le taxi hésitait. Mais c’était peut-être son imagination qui lui jouait des tours.
– Avant, vous n’avez rien demandé, mademoiselle ?
– Je ne t’ai pas posé de questions à propos… de ma main ?
Cette fois, c’était indéniable : les circuits du véhicule accusèrent un net décalage.
– Non, mademoiselle, grinça enfin le taxi.
– Merci.
Kathy se laissa aller contre le dossier de son siège, se frotta le front et réfléchit. Le taxi s’embrouille, lui aussi. Ce n’est donc pas un phénomène purement subjectif. Il y a effectivement eu un court-circuit dans le temps qui m’affecte et affecte aussi ce qui m’entoure. Comme ce lecteur qui maintenant lit cette dernière phrase sur 52 Romans par an ! »

Semaine 42: L’incolore Tsukuru Tazaki et ses années de pèlerinage, de Haruki Murakami

L’incolore Tsukuru Tazaki et ses années de pèlerinage, de Haruki Murakami

(traduit du japonais par la merveilleuse Hélène Morita)

Éditions Belfond, 2014

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Couv Haruki blog42

L’incroyable Haruki Murakami et ses écrits de vagabondage

C’est une expérience intime, tiède et moite comme un rêve et une chair, que de lire Haruki Murakami, et je doute qu’un lecteur, que ce soit après avoir lu quelques ou toutes les pages d’un de ces livres, ne le referme tendrement en le gardant quelque temps contre soi, rêvassant dans un cocon indéfinissable de quiète mélancolie.

Avec L’incolore Tsukuru Tazaki et ses années de pèlerinage, on peut évoquer sans se tromper le roman d’apprentissage. Une seule nuance différentielle caractérise le roman de Murakami du genre précité : cet apprentissage est le fruit actuel, au moment du récit, de la confrontation mentale, onirique et physique du personnage principal avec son passé et ses protagonistes clés. De cet « apprentissage » censé le mûrir et l’épanouir, voire l’émanciper, il n’en tire qu’une connaissance relative du pourquoi d’un événement traumatique de sa jeunesse, et, par conséquent, atteint une forme de sérénité où son désespoir et son incertitude s’intègrent sans s’y résorber. Son interrogation existentielle serait : parviendra-t-il à déchiffrer la partition complexe de la vie et à la traduire en musique intérieure ?

Il y a seize ans, Tsukuru a été expulsé sans préavis ni explication d’un certain état d’harmonie instauré avec quatre amis. Est-ce parce qu’il n’avait pas cette qualité propre à chacun des quatre autres, celle de posséder une couleur suggérée par leurs patronymes, lui dont le sien ne signifie que « faire » ? Les quatre « colorés » l’ont-ils alors exclu à cause de cette différence dépréciative ? Ou existe-t-il une autre raison, occulte, plus ténébreuse ?

Parfois, des « mots » s’abattent sur un être comme un sort qui l’aveugle à sa réalité intérieure même, à la richesse de sa singularité, et le rend sourd à l’appel insistant de certains rêves récurrents.
Je n’ai pas de couleur, donc pas de personnalité, et je n’ai donc rien à offrir, je suis un « récipient vide », semble s’être dit Tsukuru, qui, à trente-six ans, n’a toujours pas surmonté ce sentiment de perte et d’exclusion suite à l’anathème du mot « incolore ».
Pourtant, il est devenu un ingénieur apprécié, passionné par son métier (superviser la construction de gares ferroviaires et optimiser leur fonctionnalité), un métier qui l’apaise, comme l’apaise le simple fait de visiter une gare, n’importe laquelle, et d’y passer des heures, assis, à en contempler la cohérente agitation.
Deux « guides » baliseront à vingt ans d’intervalle la pénombre intérieure de Tsukuru : Haida, un ami d’université, grâce à qui Tsukuru accédera à l’orée de l’idée que chaque être est entouré d’une aura colorée, et qui lui a légué comme bâton de route, avant de disparaître de sa vie, un coffret Des années de pèlerinage de Franz Liszt, et Sara, rencontrée au temps présent, qui initiera sa quête de la recherche du pourquoi de son exclusion en le poussant à revoir ses amis de jeunesse.
Sara qu’il aime. Mais, elle, peut-elle l’aimer… lui ? Ce sera sa dernière (dans le cadre du récit) grande épreuve : reconquérir la confiance en soi.

Indicible et prestigieux vagabond de la dimension littéraire, ce Haruki Murakami, arpentant les rivages de l’instant présent, sur lesquels s’échouent les vagues des rêves et des souvenirs, et derrière lesquels s’étalent et se dressent les plaines, les collines et les monts du devenir, qui advient.
© Johnny Karlitch, 52 romans par an, semaine 41 : rattrapage de la semaine du lundi 5 au dimanche 11 octobre 2015.

Extrait

« (…) Être capable de distinguer les différentes couleurs qu’émettent les hommes n’est qu’une partie de cette aptitude. Ce qui est fondamental, c’est que tu peux élargir tes propres perceptions. Que tu peux ouvrir ‘‘les portes de la perception’’, selon l’expression d’Aldous Huxley. Après quoi, tes perceptions deviendront pures et sans mélange. Comme quand le brouillard se dissipe et que tout devient clair. Alors tu pourras contempler un paysage qu’à l’ordinaire tu es incapable de discerner.
– Est-ce que votre interprétation de l’autre jour au piano est aussi l’un des fruits de cette opération ?
– Non, je crois que ma façon de jouer est un don que j’ai depuis toujours. La perception porte en elle son propre accomplissement. Elle ne se manifeste pas sous la forme d’un résultat concret extérieur. Ce n’est pas non plus une faveur du ciel. Les mots ne suffisent pas à l’expliquer. Il faut l’expérimenter par soi-même. La seule chose que je pourrais te dire, c’est qu’une fois que tu as vu un tel spectacle de vérité, le monde dans lequel tu as vécu jusqu’alors t’apparaît atrocement plat. Dans ce que tu vois alors, il n’y a ni logique ni absence de logique. Ni bien ni mal. Tout est uni, fondu dans un grand tout. Et tu es toi-même une part de ce tout. Détaché du cadre de ton corps, tu deviens pour ainsi dire un être métaphysique. Tu n’es plus que pure intuition. Ce sont des sensations merveilleuses, en un sens, mais, en même temps, elles sont aussi désespérantes. Et à la fin des fins, tu mesures pleinement à quel point ta vie a été superficielle jusqu’alors, à quel point elle a manqué d’épaisseur. Et quand tu te demandes comment tu as pu supporter une telle existence, tu en frémis. »

Semaine 41: Va et poste une sentinelle, de Harper Lee

Va et poste une sentinelle, de Harper Lee

(traduit de l’anglais par Pierre Demarty)

Éditions Grasset & Fasquelle, 2015

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Couv Oiseau blog41

Saisir ce que nous rapporte notre sentinelle

Préambule : non, je n’en ai rien à foutre de l’« affaire Watchman vs Mockingbird » !
Que Va et poste une sentinelle (Go Set a Watchman, 2015) ait été écrit avant ou après Ne tirez pas sur l’oiseau moqueur (To Kill a Mockingbird, 1960), dont il serait comme une ‘‘ébauche’’ – située vingt ans plus tard ! – et reléguée dans le tiroir ou comme une suite ‘‘subversive’’ rejetée par l’éditeur de l’époque (J.B. Lippincott), c’est bonnet blanc ou blanc bonnet pour moi.
Et en outre – eh bien, pourquoi pas ? – que l’éditeur actuel (HarperCollins) ait mijoté un coup juteux – et il aurait été bien malavisé de ne pas le faire –, cela ne me fait pas broncher d’un cil de lecteur. Primo, n’être mondialement connue que comme l’auteure d’un seul roman, c’est trop peu pour une écrivaine de la trempe de madame Harper Lee ; un second écrit nous ouvre une nouvelle fenêtre sur son talent littéraire, et c’est tant mieux. Et donc, secundo, si ce ‘‘nouvel’’ opus a bénéficié d’une astucieuse et efficace opération de marketing pour faire monter les attentes et les enchères auprès des divers acteurs du monde des livres, tous les ‘‘écarts’’ sont gommés par cette finalité de bonne cause. Même si le principal de ces écarts, et le plus choquant aux yeux des fans et des connaisseurs de l’emblématique roman originel, est d’avoir occulté le fait que dans Va et poste une sentinelle, l’avocat humaniste et sans reproche qu’est (qu’était) le Atticus Finch de Ne tirez pas sur l’oiseau moqueur soit présenté sous un autre jour, à la clarté plus grise. Ceci dit…

Que se passe-t-il dans Va et poste une sentinelle ? Jean Louise Finch fait sa petite visite annuelle au pays natal. Elle va surtout y retrouver Atticus Finch, son père, un avocat de 72 ans qui continue à pratiquer malgré des problèmes de santé, Hank, l’assistant de ce dernier, élu localement « Homme de l’année », qui rêve de l’épouser, Alexandra, sa tante paternelle avec laquelle elle a des rapports oscillant compulsivement entre guerre et paix, et Jack, son oncle paternel, un médecin à la retraite, l’« excentrique le plus cultivé du comté » qui est aussi sa bonne fée.
Jean Louise, toujours garçon manqué à 26 ans, menant une vie indépendante à New York et ne se voyant pas du tout comme « une créature domestique », va tester son degré d’acceptation des tares de son milieu natal et faire l’apprentissage d’une approche moins extrémiste de certaines choses de la vie et de l’histoire collective qui, bon gré mal gré, doivent finir par être supplantées.

Va et poste une sentinelle (où la sentinelle est notre propre conscience) est un récit à forte charge attractive. Il m’a captivé rien qu’avec un décor enclos d’une petite commune de l’Alabama du milieu du siècle dernier et cinq ou six personnages qui interagissent, soit qu’ils sont parents ou amis d’enfance. Les actions les plus ‘‘mouvementées’’ se déroulent soit dans un salon où trône un fauteuil paternel ou dans une salle à manger d’un hôtel du comté, soit près d’un étang sous un grand figuier ou près d’une rivière sous un escalier rocheux de trois cent soixante-six marches, soit dans une automobile General Motors à transmission assistée ou dans une église où deux cents pécheurs demandent « avec le plus grand sérieux à être noyés sous les flots rouges de la rédemption ». Et si la tension grimpe un peu, c’est lors d’un conseil des citoyens blancs, où s’expriment des défenseurs de la suprématie de la race blanche, ou lors de l’affrontement entre l’héroïne et son père… Rien de hors de l’ordinaire, un anti-thrillérisme affiché.

Pourtant, ça bouillonne, ça crépite, ça titille les méninges, ça tord le cœur !
Les dialogues sont de vivaces concertos qui pétillent d’humour, de traits d’esprit, de repartie.
Harper Lee est une conteuse qui ne s’emmêle pas les plumes avec de grandioses descriptions ou des événements paroxystiques, elle va au vif des sentiments et des situations, et dans sa voix tintinnabulent souvent de la fantaisie, de la satire et, surtout, de la bienveillance.
© Johnny Karlitch, 52 romans par an, semaine 41 : rattrapage de la semaine du lundi 28 septembre au dimanche 4 octobre 2015.

Extrait

1.
« Jean Louise battit des paupières.
– Henry, dit-elle d’un ton primesautier, je veux bien avoir une aventure avec toi, mais je ne veux pas t’épouser.
C’était exactement cela.
– Bon sang, arrête de faire ta gamine, Jean Louise ! fulmina Henry et, oubliant les derniers perfectionnements apportés par General Motors à ses véhicules, il chercha un levier de vitesse à saisir et une pédale d’embrayage à écraser. Ne trouvant ni l’un ni l’autre, il remit le contact d’un geste brusque, appuya sur quelques boutons, et la grosse voiture, tout en lenteur et fluidité, redémarra.
– La reprise est un peu faible, non ? dit Jean Louise. Pas idéal pour conduire en ville.
Henry lui lança un coup d’œil.
– Qu’est-ce que tu veux dire par là ?
Dans une minute, la discussion tournerait à la querelle. Il ne plaisantait pas. Elle avait intérêt à le mettre en colère, et le réduire ainsi au silence, afin de se donner le temps de réfléchir.
– Mais où donc es-tu allé dénicher une cravate aussi moche ? demanda-t-elle.
Et voilà.
Elle était presque amoureuse de lui. Non, c’est impossible, se dit-elle : on l’est ou on ne l’est pas. L’amour est la seule chose au monde qui soit sans équivoque. Il existe différentes manières d’aimer, assurément, mais dans tous les cas de figure, c’est tout l’un ou tout l’autre.
Jean Louise faisait partie de ces gens qui, lorsque se présente à eux une solution de facilité, choisissent toujours la difficulté. La facilité, en l’occurrence, aurait été d’épouser Hank et de le laisser travailler pour deux. Au bout de quelques années, quand leurs enfants leur arriveraient à la taille, surgirait tout à coup l’homme qu’elle aurait dû épouser depuis le début. Il y aurait des doutes, de la fièvre et des tourments, des regards échangés sur le perron du bureau de poste, et du malheur pour tout le monde. Une fois dissipés les hauts cris et les nobles sentiments, il ne resterait plus de tout cela que le souvenir d’une énième liaison sordide dans un décor de carton-pâte provincial, une petite Géhenne privée, faite maison, équipée des tout derniers appareils électroménagers Westinghouse. Hank ne méritait pas ça. »

2.
« – Jean Louise, es-tu allée à cette réunion avec tous ces hommes, là-bas ?
– Oui.
– Comme Ça ?
– Oui.
– Et où étais-tu ?
– Au balcon. Ils ne m’ont pas vue. Je les ai regardés du balcon. Tatie, quand Hank arrivera ce soir, dis-lui que je suis… indisposée.
– Indisposée ?
Elle ne pouvait pas rester ici une minute de plus.
– Oui, Tatie. Je vais faire ce que toute jeune et innocente vierge chrétienne du Sud fait quand elle est indisposée.
– C’est-à-dire ?
– Je vais rester au lit.
Jean Louise alla dans sa chambre, ferma la porte, déboutonna son chemisier, défit la fermeture Éclair de son pantalon et se laissa tomber sur le lit en fer forgé de sa mère. Elle tendit le bras à l’aveugle pour attraper un oreiller et le cala sous sa tête. Une minute plus tard, elle dormait.
Si elle avait été en état de réfléchir, Jean Louise aurait pu prévenir la suite des événements en considérant la journée qu’elle venait de vivre à la lumière d’une histoire récurrente et vieille comme le monde : le chapitre qui la préoccupait avait commencé deux cents ans plus tôt ; la scène s’était jouée alors dans une société orgueilleuse que la guerre la plus sanglante et la paix la plus âpre de toute l’histoire moderne n’avaient pu détruire, et elle se rejouait aujourd’hui, en privé, au crépuscule d’une civilisation qu’aucune guerre ni aucune paix ne pourraient sauver.
Avec du recul, si elle avait pu franchir les barrières de son univers hautement sélectif et insulaire, elle aurait peut-être découvert que sa vision du monde était biaisée depuis toujours par un défaut de naissance dont personne, ni elle-même ni ses proches, ne s’était jamais avisé ni soucié : elle ne distinguait pas les couleurs. »

Semaine 40: Notre désir est sans remède, de Mathieu Larnaudie

 

Notre désir est sans remède, de Mathieu Larnaudie

Actes Sud, 2015

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La transcendance du désir

Mathieu Larnaudie ‘‘était’’ un illustre auteur inconnu, pour moi.
Plus maintenant.
Réaction première, pendant et après la lecture : j’aime et savoure sa mise en phrases, des phrases qui s’étirent, s’allongent, méandrent, sans crisser, sans se casser, sans se perdre, élastiques et plastiques.
Sa narration basée (voguant) sur une syntaxe discursive harmonieuse emporte le lecteur dans un flux ample et opulent qui remonte le cours du temps de manière anachronologique, traverse des brumes de sensations, de perceptions et de réflexions entremêlées, entrelacées.

Notre désir est sans remède est une biographie. Celle d’une actrice américaine des années 30-40, Frances Farmer (1913-1970), qui dès l’adolescence s’est démarquée par sa vision iconoclaste et de la religion et de l’idéologie politique, qui a été adulée par Cecil B. de Mille et Howard Hawks, qui a participé à l’expérience collective du Group Theatre (de New York) et a subi de longues années d’internement psychiatrique. (Un biopic titré Frances, avec Jessica Lange dans le rôle de l’actrice, a été réalisé par Graeme Clifford en 1982).
C’est donc une biographie, mais avec un plus, une différence : c’est une biographie transfigurée par l’écriture littéraire, et c’est autant la biographie d’une personne que la polygraphie, l’échographie, d’idées, de concepts et de prises de position sur la société américaine, le monde du spectacle, la fabrication de stars et leur asservissement par les monopoles de l’usine à images et de l’argent…

Mathieu Larnaudie s’est incorporé le destin intérieur de Frances Farmer, cristallisé au travers de sept étapes clés de sa vie, où il la dresse (et se dresse) contre le star system hollywoodien, contre le conditionnement de l’American dream et la bigoterie institutionnalisée, contre la politique de l’omniprésence américaine, contre l’establishment thérapeutique pénitentiaire…

Mathieu Larnaudie semble avoir écrit Notre désir est sans remède pour deux, Frances et lui, sans emphase mélodramatique, sans psychologisme finassier, sans le balisage formaté du texte biographique. Mais avec ce que je qualifierai de « lyrisme critique », qui donne matière à réflexion et carburant à l’imagination.
Un livre qui sort des rangs.
© Johnny Karlitch, 52 romans par an, semaine 40 : lundi 16 au dimanche 22 novembre 2015.

Extrait
« Il n’est certes pas innocent que le mot ‘‘bigot’’ soit l’un des plus laids de la langue, autant par ses sonorités où perce une bovine obséquiosité, quelque chose de rond et flasque, d’ahuri et clos sur soi, que pour l’attitude qu’elles désignent : cette gravité bégueule et cette hypocrisie servile dévouées non pas tant à une hypothétique transcendance qu’à la morale mesquine, à la loi rigide et coutumière censées en descendre et, avec celles-ci, l’indignation facile, le zèle ostentatoire, le goût d’aboyer en rampant.
Frances avait beau déjà savoir que d’un texte on n’écoute que ce que l’on veut, quand ce n’est pas ce que l’on peut, et que le nom de Dieu et le mot ‘‘religion’’, associés à d’autres comme ‘‘mort de vieillesse’’ ou ‘‘perte de temps’’, carillonneraient au milieu de ses paroles, qu’on n’entendrait qu’eux, et que cette seule association vaudrait pour une provocation, sans doute pensait-elle toutefois que son jeune âge, ses manières de bonne élève et ses allures de fille modèle la protégeraient des hauts cris et de la vindicte. Ou bien – ce qui revient au même – n’y pensait-elle pas du tout, se disant qu’elle n’était personne et le concours pas grand-chose ; rien, en tout cas, qui puisse motiver quelque esclandre que ce soit. C’était oublier (ou ignorer encore) que se recueillir et s’offusquer est précisément la raison d’être des bigots ; qu’il n’est en ce bas monde pas un acte ni un endroit, aussi infime et dérisoire soit-il, qui ne puisse abriter le ferment de leur ire ; que la jeunesse ne prémunit aucunement contre les remontrances, les admonestations auxquelles elle offre, au contraire, une cible privilégiée puisqu’on la prétend malléable et têtue, qu’on la considère comme, à la fois, le souple terreau de l’édification et l’heure décisive où se déclare l’irrémédiable perversion des âmes. »

Appendice audiovisuel: un documentaire de 44 minutes à voir pour les images et scènes d’époque:

 

Appendice 2 : le groupe Nirvana s’exprime à propos de Frances Farmer :

https://www.youtube.com/watch?v=CE_pVfPlrbA

 

Appendice 3 : à voir tout en lisant ou après avoir lu les neuf dernières pages de Notre désir est sans remède :

https://www.youtube.com/watch?v=F6hOO-AZHk4

Semaine 39: Lontano, de Jean-Christophe Grangé

 

Lontano, de Jean-Christophe Grangé

Éditions Albin Michel, 2015

Site sur Lontano, l’auteur et ses romans, parrainé par les éditions Albin Michel

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Couv Lontano 39

Fétiches pourpres

Ce onzième opus de l’auteur qui concocte dans de sombres granges des thrillers marqués du sceau du macabre pétillant, va bien plaire, de tout le charme fluide de ses 766 pages chargées de suspense chauffé à pourpre glacial. D’autant que la dernière page ne porte pas le mot « fin », l’auteur ayant dévoilé qu’il allait dégoupiller, bientôt, un second pavé tout aussi détonant en guise de suite et conclusion.

Les deux frises qui se déploient dans Lontano – l’intrigue policière et la chronique familiale – rivalisent d’abjection et de noirceur, et si les corps évidés des victimes propitiatoires d’un tueur psychopathe sont hérissés de clous et de tessons, la chair à vif de la progéniture d’un manipulateur narcissique est, elle, lacérée de terreurs et d’afflictions enfantines.

Une Afrique bordélique et dantesque, celle invoquée par le titre, celle du Zaïre rebaptisé Congo (République démocratique), imprègne de ses rites de magie noire le récit.
Mais en filigrane.
Car c’est un tout autre climat, une tout autre géographie, qui façonnent pour une bonne moitié du roman l’atmosphère embrumée et crépusculaire dans laquelle baigne le récit : le Finistère, le finis terrae, là où des vents no limit se déchiquètent contre des falaises de bout du monde et des bourrasques aux gros bras se ruent en boules à l’assaut des landes dénudées, à l’extrême ouest de la Bretagne.

C’est du moins sous cet aspect angoissant que perçoit cette région l’inspecteur de la Brigade criminelle, Erwan Morvan, venu enquêter sur la mort par missile dans un bunker de la dernière guerre d’un apprenti pilote, au cours d’un bizutage particulièrement ritualisé.
Entre la base aéronavale où sévit une bande de forcenés de l’endurance maximale et le porte-avions Charles-de-Gaulle mouillant au large où se terre un vieil amiral gourou spartiate, entre la lande où repose la carcasse d’un croiseur et une île-vestige du mur de l’Atlantique, semée de casemates, de blockhaus, de tourelles…, Erwan Morvan mène une enquête procédurale pointue qui révèle progressivement des éléments et des intentions tordus, en mettant en branle, malgré une tendance ambiante à l’occultation, une machinerie de criminologie scientifique persévérante, alimentée par son propre dynamisme atavique qui le pousse à plonger nu dans un bain de fauves au risque de se faire dévorer, à cavaler en pleine nuit tempétueuse dans la lande au risque de se faire abattre, à se lancer pour mettre certaines choses au point dans une pleine mer en furie au risque de s’engloutir dans les abysses…

Nous sommes – la plupart des lecteurs –, je pense, d’accord pour considérer cette partie de Lontano comme un morceau de bravoure de M. Grangé, qui nous bluffe avec des détails, des observations, des impressions, des déductions, et met en scène des face à face denses, des conciliabules rondement orchestrés entre divers protagonistes, des affrontements féroces, dans des décors glacés d’acier et de rouille.

En gros, et en projection plane, l’intrigue se développe, à partir de cette enquête sur une mort d’homme violente et improbable, en un glauque et pervers jeu de piste, dont les protagonistes sont encerclés par les chaînes du sang et risquent d’être broyés par l’engrenage de la vengeance.
Erwan Morvan, donc, l’aîné, « le meilleur commandant de la BC, un taux d’élucidation record et plusieurs titres nationaux de tireur sportif », et gros bras célibataire « en costume bon marché, qui n’a ni conversation ni élégance », dont les paupières du cœur papillotent à la moindre évocation de Sofia, sa belle-sœur en instance de divorce, à la beauté parfaite, « digne des pages glacées des magazines, des écrans de cinéma », une millionnaire italienne dont la « grâce n’était pas à vendre », et qui se délecte de son ascendant sur son beau-frère.
Loïc Morvan, le cadet, « jolie gueule, mains fines, sourire désarmant », financier prodige haut perché et drogué par désespoir, pour qui « la vraie vie est nasale », et qui tente d’accéder à la Voie du milieu avec sa foi bouddhiste et ses parois de nez renforcées par des plaques de titane.
Gaëlle Morvan, la benjamine, bientôt trente ans et qui s’agrippe à son rêve : devenir une actrice, comme Marilyn Monroe et Scarlett Johansson, en écumant les castings et les divans des producteurs. Depuis sa majorité, elle vit en indépendante, se débrouillant de toutes ses armes, « faisant la pute, certes, mais par intégrité », et la dent qu’elle garde contre un certain monstre mâchonne irrévocablement un crachat funeste.
Grégoire Morvan, le Vieux, le Padre, le Monstre familial… Ex-premier flic de France et barbouze ordonnateur des opérations souterraines de l’État, dont le bras conserve une certaine longueur persuasive et le poing sur la table une non moins certaine force dissuasive, un colosse taureau de 67 ans, qui continue à « jouer le rôle de conseiller auprès de l’Intérieur, sans apparaître dans aucun organigramme ». Le puissant et impressionnant portrait qu’en donne de lui Jean-Christophe Grangé lui confère une aura de personnage vedette aux côtés du personnage principal, son fils aîné, l’officier de la Crim.

Un polar noir psychologique achevé, mené par des personnages dont l’excès n’est pas le moindre des charmes, où le lecteur se fraie un passage parmi des faits extravagants, des pistes hypothétiques, spéculatoires, et des culs-de-sac abyssaux se dressant à contre-jour, esquissant la silhouette d’un fantasmagorique tueur en série qui semble opérer d’outre-tombe.
© Johnny Karlitch, 52 romans par an, semaine 39 : lundi 9 au dimanche 15 novembre 2015.

Extrait
« Il y avait eu d’autres affaires – et des plus saignantes. Il ne comptait plus les brasiers qu’il avait éteints, les égouts qu’il avait siphonnés. Ses plus belles victoires étaient celles dont personne n’avait jamais entendu parler.
Morvan était toujours resté incorruptible. Il ne votait pas, n’avait jamais accepté de mandat officiel ni le moindre centime d’un gouvernement pour une fonction politique. Comme son modèle, Jacques Foccart, il avait conservé son indépendance en touchant son simple salaire de flic et les bénéfices de ses affaires en Afrique.
Mais il avait échoué sur un point : il aurait voulu être froid et indifférent, garder une neutralité sans tache, or il vivait dans la colère et la haine. Ça avait commencé en 68 et ça ne s’était jamais calmé. Son moteur intime n’était ni le patriotisme ni le détachement, mais la rage.
Il détestait les hauts fonctionnaires, les énarques, les cols blancs. Tous ceux qui avaient oublié que l’Histoire, avant d’être des chapitres dans des livres, avait été des coups de chaud, des bagarres de rue, des magouilles de caniveau.
Il détestait les groupes, les clans, les corporations. Tous ceux qui avaient besoin d’être plusieurs pour être quelqu’un. Les partis politiques, les francs-macs, les racistes, les antiracistes, les écolos, les syndiqués, les lobbyistes, les juges, les flics, les militaires, sans oublier les juifs, les cathos, les musulmans et les pédés… Tous pour un, tous paumés…
Il ne supportait pas non plus les héritiers – qui n’avaient pas eu à faire leurs preuves pour arriver où ils étaient – et encore moins les parvenus, qui étaient arrivés trop vite, trop fort. Sans oublier ceux qui n’allaient jamais nulle part et vivaient sur la bête : les courtisans, les planqués, les lèche-culs de toute espèce.
Mais par-dessus tout, il détestait les journalistes. Ceux-là étaient pires que les autres parce qu’ils ne s’impliquaient pas. Ils pointaient les erreurs des politiques mais ne prenaient jamais de décision. Ils montraient du doigt les corrompus mais auraient vendu leur mère pour une note de frais. Ils dénonçaient ceux qui trahissaient leur parti mais eux-mêmes changeaient d’avis chaque matin, à la une de leur torchon. »