Semaine 39: Lontano, de Jean-Christophe Grangé

 

Lontano, de Jean-Christophe Grangé

Éditions Albin Michel, 2015

Site sur Lontano, l’auteur et ses romans, parrainé par les éditions Albin Michel

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Couv Lontano 39

Fétiches pourpres

Ce onzième opus de l’auteur qui concocte dans de sombres granges des thrillers marqués du sceau du macabre pétillant, va bien plaire, de tout le charme fluide de ses 766 pages chargées de suspense chauffé à pourpre glacial. D’autant que la dernière page ne porte pas le mot « fin », l’auteur ayant dévoilé qu’il allait dégoupiller, bientôt, un second pavé tout aussi détonant en guise de suite et conclusion.

Les deux frises qui se déploient dans Lontano – l’intrigue policière et la chronique familiale – rivalisent d’abjection et de noirceur, et si les corps évidés des victimes propitiatoires d’un tueur psychopathe sont hérissés de clous et de tessons, la chair à vif de la progéniture d’un manipulateur narcissique est, elle, lacérée de terreurs et d’afflictions enfantines.

Une Afrique bordélique et dantesque, celle invoquée par le titre, celle du Zaïre rebaptisé Congo (République démocratique), imprègne de ses rites de magie noire le récit.
Mais en filigrane.
Car c’est un tout autre climat, une tout autre géographie, qui façonnent pour une bonne moitié du roman l’atmosphère embrumée et crépusculaire dans laquelle baigne le récit : le Finistère, le finis terrae, là où des vents no limit se déchiquètent contre des falaises de bout du monde et des bourrasques aux gros bras se ruent en boules à l’assaut des landes dénudées, à l’extrême ouest de la Bretagne.

C’est du moins sous cet aspect angoissant que perçoit cette région l’inspecteur de la Brigade criminelle, Erwan Morvan, venu enquêter sur la mort par missile dans un bunker de la dernière guerre d’un apprenti pilote, au cours d’un bizutage particulièrement ritualisé.
Entre la base aéronavale où sévit une bande de forcenés de l’endurance maximale et le porte-avions Charles-de-Gaulle mouillant au large où se terre un vieil amiral gourou spartiate, entre la lande où repose la carcasse d’un croiseur et une île-vestige du mur de l’Atlantique, semée de casemates, de blockhaus, de tourelles…, Erwan Morvan mène une enquête procédurale pointue qui révèle progressivement des éléments et des intentions tordus, en mettant en branle, malgré une tendance ambiante à l’occultation, une machinerie de criminologie scientifique persévérante, alimentée par son propre dynamisme atavique qui le pousse à plonger nu dans un bain de fauves au risque de se faire dévorer, à cavaler en pleine nuit tempétueuse dans la lande au risque de se faire abattre, à se lancer pour mettre certaines choses au point dans une pleine mer en furie au risque de s’engloutir dans les abysses…

Nous sommes – la plupart des lecteurs –, je pense, d’accord pour considérer cette partie de Lontano comme un morceau de bravoure de M. Grangé, qui nous bluffe avec des détails, des observations, des impressions, des déductions, et met en scène des face à face denses, des conciliabules rondement orchestrés entre divers protagonistes, des affrontements féroces, dans des décors glacés d’acier et de rouille.

En gros, et en projection plane, l’intrigue se développe, à partir de cette enquête sur une mort d’homme violente et improbable, en un glauque et pervers jeu de piste, dont les protagonistes sont encerclés par les chaînes du sang et risquent d’être broyés par l’engrenage de la vengeance.
Erwan Morvan, donc, l’aîné, « le meilleur commandant de la BC, un taux d’élucidation record et plusieurs titres nationaux de tireur sportif », et gros bras célibataire « en costume bon marché, qui n’a ni conversation ni élégance », dont les paupières du cœur papillotent à la moindre évocation de Sofia, sa belle-sœur en instance de divorce, à la beauté parfaite, « digne des pages glacées des magazines, des écrans de cinéma », une millionnaire italienne dont la « grâce n’était pas à vendre », et qui se délecte de son ascendant sur son beau-frère.
Loïc Morvan, le cadet, « jolie gueule, mains fines, sourire désarmant », financier prodige haut perché et drogué par désespoir, pour qui « la vraie vie est nasale », et qui tente d’accéder à la Voie du milieu avec sa foi bouddhiste et ses parois de nez renforcées par des plaques de titane.
Gaëlle Morvan, la benjamine, bientôt trente ans et qui s’agrippe à son rêve : devenir une actrice, comme Marilyn Monroe et Scarlett Johansson, en écumant les castings et les divans des producteurs. Depuis sa majorité, elle vit en indépendante, se débrouillant de toutes ses armes, « faisant la pute, certes, mais par intégrité », et la dent qu’elle garde contre un certain monstre mâchonne irrévocablement un crachat funeste.
Grégoire Morvan, le Vieux, le Padre, le Monstre familial… Ex-premier flic de France et barbouze ordonnateur des opérations souterraines de l’État, dont le bras conserve une certaine longueur persuasive et le poing sur la table une non moins certaine force dissuasive, un colosse taureau de 67 ans, qui continue à « jouer le rôle de conseiller auprès de l’Intérieur, sans apparaître dans aucun organigramme ». Le puissant et impressionnant portrait qu’en donne de lui Jean-Christophe Grangé lui confère une aura de personnage vedette aux côtés du personnage principal, son fils aîné, l’officier de la Crim.

Un polar noir psychologique achevé, mené par des personnages dont l’excès n’est pas le moindre des charmes, où le lecteur se fraie un passage parmi des faits extravagants, des pistes hypothétiques, spéculatoires, et des culs-de-sac abyssaux se dressant à contre-jour, esquissant la silhouette d’un fantasmagorique tueur en série qui semble opérer d’outre-tombe.
© Johnny Karlitch, 52 romans par an, semaine 39 : lundi 9 au dimanche 15 novembre 2015.

Extrait
« Il y avait eu d’autres affaires – et des plus saignantes. Il ne comptait plus les brasiers qu’il avait éteints, les égouts qu’il avait siphonnés. Ses plus belles victoires étaient celles dont personne n’avait jamais entendu parler.
Morvan était toujours resté incorruptible. Il ne votait pas, n’avait jamais accepté de mandat officiel ni le moindre centime d’un gouvernement pour une fonction politique. Comme son modèle, Jacques Foccart, il avait conservé son indépendance en touchant son simple salaire de flic et les bénéfices de ses affaires en Afrique.
Mais il avait échoué sur un point : il aurait voulu être froid et indifférent, garder une neutralité sans tache, or il vivait dans la colère et la haine. Ça avait commencé en 68 et ça ne s’était jamais calmé. Son moteur intime n’était ni le patriotisme ni le détachement, mais la rage.
Il détestait les hauts fonctionnaires, les énarques, les cols blancs. Tous ceux qui avaient oublié que l’Histoire, avant d’être des chapitres dans des livres, avait été des coups de chaud, des bagarres de rue, des magouilles de caniveau.
Il détestait les groupes, les clans, les corporations. Tous ceux qui avaient besoin d’être plusieurs pour être quelqu’un. Les partis politiques, les francs-macs, les racistes, les antiracistes, les écolos, les syndiqués, les lobbyistes, les juges, les flics, les militaires, sans oublier les juifs, les cathos, les musulmans et les pédés… Tous pour un, tous paumés…
Il ne supportait pas non plus les héritiers – qui n’avaient pas eu à faire leurs preuves pour arriver où ils étaient – et encore moins les parvenus, qui étaient arrivés trop vite, trop fort. Sans oublier ceux qui n’allaient jamais nulle part et vivaient sur la bête : les courtisans, les planqués, les lèche-culs de toute espèce.
Mais par-dessus tout, il détestait les journalistes. Ceux-là étaient pires que les autres parce qu’ils ne s’impliquaient pas. Ils pointaient les erreurs des politiques mais ne prenaient jamais de décision. Ils montraient du doigt les corrompus mais auraient vendu leur mère pour une note de frais. Ils dénonçaient ceux qui trahissaient leur parti mais eux-mêmes changeaient d’avis chaque matin, à la une de leur torchon. »

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Une réflexion sur “Semaine 39: Lontano, de Jean-Christophe Grangé

  1. J’ai beaucoup aimé Grangé mais j’avoue qu’il va trop loin pour moi. Ses immenses descriptions de tortures sont trop efficaces pour que je continue à passer de bons moments entre ses pages. Mais merci pour la chronique. Si un jour, il descend d’un cran dans l’horreur, préviens-moi stp. Je le retrouverai avec plaisir 🙂

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