Semaine 40: Notre désir est sans remède, de Mathieu Larnaudie

 

Notre désir est sans remède, de Mathieu Larnaudie

Actes Sud, 2015

Site du collectif Inculte

Site de l’éditeur

Site du libraire diffuseur

Couv Larnaudie40

La transcendance du désir

Mathieu Larnaudie ‘‘était’’ un illustre auteur inconnu, pour moi.
Plus maintenant.
Réaction première, pendant et après la lecture : j’aime et savoure sa mise en phrases, des phrases qui s’étirent, s’allongent, méandrent, sans crisser, sans se casser, sans se perdre, élastiques et plastiques.
Sa narration basée (voguant) sur une syntaxe discursive harmonieuse emporte le lecteur dans un flux ample et opulent qui remonte le cours du temps de manière anachronologique, traverse des brumes de sensations, de perceptions et de réflexions entremêlées, entrelacées.

Notre désir est sans remède est une biographie. Celle d’une actrice américaine des années 30-40, Frances Farmer (1913-1970), qui dès l’adolescence s’est démarquée par sa vision iconoclaste et de la religion et de l’idéologie politique, qui a été adulée par Cecil B. de Mille et Howard Hawks, qui a participé à l’expérience collective du Group Theatre (de New York) et a subi de longues années d’internement psychiatrique. (Un biopic titré Frances, avec Jessica Lange dans le rôle de l’actrice, a été réalisé par Graeme Clifford en 1982).
C’est donc une biographie, mais avec un plus, une différence : c’est une biographie transfigurée par l’écriture littéraire, et c’est autant la biographie d’une personne que la polygraphie, l’échographie, d’idées, de concepts et de prises de position sur la société américaine, le monde du spectacle, la fabrication de stars et leur asservissement par les monopoles de l’usine à images et de l’argent…

Mathieu Larnaudie s’est incorporé le destin intérieur de Frances Farmer, cristallisé au travers de sept étapes clés de sa vie, où il la dresse (et se dresse) contre le star system hollywoodien, contre le conditionnement de l’American dream et la bigoterie institutionnalisée, contre la politique de l’omniprésence américaine, contre l’establishment thérapeutique pénitentiaire…

Mathieu Larnaudie semble avoir écrit Notre désir est sans remède pour deux, Frances et lui, sans emphase mélodramatique, sans psychologisme finassier, sans le balisage formaté du texte biographique. Mais avec ce que je qualifierai de « lyrisme critique », qui donne matière à réflexion et carburant à l’imagination.
Un livre qui sort des rangs.
© Johnny Karlitch, 52 romans par an, semaine 40 : lundi 16 au dimanche 22 novembre 2015.

Extrait
« Il n’est certes pas innocent que le mot ‘‘bigot’’ soit l’un des plus laids de la langue, autant par ses sonorités où perce une bovine obséquiosité, quelque chose de rond et flasque, d’ahuri et clos sur soi, que pour l’attitude qu’elles désignent : cette gravité bégueule et cette hypocrisie servile dévouées non pas tant à une hypothétique transcendance qu’à la morale mesquine, à la loi rigide et coutumière censées en descendre et, avec celles-ci, l’indignation facile, le zèle ostentatoire, le goût d’aboyer en rampant.
Frances avait beau déjà savoir que d’un texte on n’écoute que ce que l’on veut, quand ce n’est pas ce que l’on peut, et que le nom de Dieu et le mot ‘‘religion’’, associés à d’autres comme ‘‘mort de vieillesse’’ ou ‘‘perte de temps’’, carillonneraient au milieu de ses paroles, qu’on n’entendrait qu’eux, et que cette seule association vaudrait pour une provocation, sans doute pensait-elle toutefois que son jeune âge, ses manières de bonne élève et ses allures de fille modèle la protégeraient des hauts cris et de la vindicte. Ou bien – ce qui revient au même – n’y pensait-elle pas du tout, se disant qu’elle n’était personne et le concours pas grand-chose ; rien, en tout cas, qui puisse motiver quelque esclandre que ce soit. C’était oublier (ou ignorer encore) que se recueillir et s’offusquer est précisément la raison d’être des bigots ; qu’il n’est en ce bas monde pas un acte ni un endroit, aussi infime et dérisoire soit-il, qui ne puisse abriter le ferment de leur ire ; que la jeunesse ne prémunit aucunement contre les remontrances, les admonestations auxquelles elle offre, au contraire, une cible privilégiée puisqu’on la prétend malléable et têtue, qu’on la considère comme, à la fois, le souple terreau de l’édification et l’heure décisive où se déclare l’irrémédiable perversion des âmes. »

Appendice audiovisuel: un documentaire de 44 minutes à voir pour les images et scènes d’époque:

 

Appendice 2 : le groupe Nirvana s’exprime à propos de Frances Farmer :

https://www.youtube.com/watch?v=CE_pVfPlrbA

 

Appendice 3 : à voir tout en lisant ou après avoir lu les neuf dernières pages de Notre désir est sans remède :

https://www.youtube.com/watch?v=F6hOO-AZHk4

Publicités

Une réflexion sur “Semaine 40: Notre désir est sans remède, de Mathieu Larnaudie

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s