Semaine 41: Va et poste une sentinelle, de Harper Lee

Va et poste une sentinelle, de Harper Lee

(traduit de l’anglais par Pierre Demarty)

Éditions Grasset & Fasquelle, 2015

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Couv Oiseau blog41

Saisir ce que nous rapporte notre sentinelle

Préambule : non, je n’en ai rien à foutre de l’« affaire Watchman vs Mockingbird » !
Que Va et poste une sentinelle (Go Set a Watchman, 2015) ait été écrit avant ou après Ne tirez pas sur l’oiseau moqueur (To Kill a Mockingbird, 1960), dont il serait comme une ‘‘ébauche’’ – située vingt ans plus tard ! – et reléguée dans le tiroir ou comme une suite ‘‘subversive’’ rejetée par l’éditeur de l’époque (J.B. Lippincott), c’est bonnet blanc ou blanc bonnet pour moi.
Et en outre – eh bien, pourquoi pas ? – que l’éditeur actuel (HarperCollins) ait mijoté un coup juteux – et il aurait été bien malavisé de ne pas le faire –, cela ne me fait pas broncher d’un cil de lecteur. Primo, n’être mondialement connue que comme l’auteure d’un seul roman, c’est trop peu pour une écrivaine de la trempe de madame Harper Lee ; un second écrit nous ouvre une nouvelle fenêtre sur son talent littéraire, et c’est tant mieux. Et donc, secundo, si ce ‘‘nouvel’’ opus a bénéficié d’une astucieuse et efficace opération de marketing pour faire monter les attentes et les enchères auprès des divers acteurs du monde des livres, tous les ‘‘écarts’’ sont gommés par cette finalité de bonne cause. Même si le principal de ces écarts, et le plus choquant aux yeux des fans et des connaisseurs de l’emblématique roman originel, est d’avoir occulté le fait que dans Va et poste une sentinelle, l’avocat humaniste et sans reproche qu’est (qu’était) le Atticus Finch de Ne tirez pas sur l’oiseau moqueur soit présenté sous un autre jour, à la clarté plus grise. Ceci dit…

Que se passe-t-il dans Va et poste une sentinelle ? Jean Louise Finch fait sa petite visite annuelle au pays natal. Elle va surtout y retrouver Atticus Finch, son père, un avocat de 72 ans qui continue à pratiquer malgré des problèmes de santé, Hank, l’assistant de ce dernier, élu localement « Homme de l’année », qui rêve de l’épouser, Alexandra, sa tante paternelle avec laquelle elle a des rapports oscillant compulsivement entre guerre et paix, et Jack, son oncle paternel, un médecin à la retraite, l’« excentrique le plus cultivé du comté » qui est aussi sa bonne fée.
Jean Louise, toujours garçon manqué à 26 ans, menant une vie indépendante à New York et ne se voyant pas du tout comme « une créature domestique », va tester son degré d’acceptation des tares de son milieu natal et faire l’apprentissage d’une approche moins extrémiste de certaines choses de la vie et de l’histoire collective qui, bon gré mal gré, doivent finir par être supplantées.

Va et poste une sentinelle (où la sentinelle est notre propre conscience) est un récit à forte charge attractive. Il m’a captivé rien qu’avec un décor enclos d’une petite commune de l’Alabama du milieu du siècle dernier et cinq ou six personnages qui interagissent, soit qu’ils sont parents ou amis d’enfance. Les actions les plus ‘‘mouvementées’’ se déroulent soit dans un salon où trône un fauteuil paternel ou dans une salle à manger d’un hôtel du comté, soit près d’un étang sous un grand figuier ou près d’une rivière sous un escalier rocheux de trois cent soixante-six marches, soit dans une automobile General Motors à transmission assistée ou dans une église où deux cents pécheurs demandent « avec le plus grand sérieux à être noyés sous les flots rouges de la rédemption ». Et si la tension grimpe un peu, c’est lors d’un conseil des citoyens blancs, où s’expriment des défenseurs de la suprématie de la race blanche, ou lors de l’affrontement entre l’héroïne et son père… Rien de hors de l’ordinaire, un anti-thrillérisme affiché.

Pourtant, ça bouillonne, ça crépite, ça titille les méninges, ça tord le cœur !
Les dialogues sont de vivaces concertos qui pétillent d’humour, de traits d’esprit, de repartie.
Harper Lee est une conteuse qui ne s’emmêle pas les plumes avec de grandioses descriptions ou des événements paroxystiques, elle va au vif des sentiments et des situations, et dans sa voix tintinnabulent souvent de la fantaisie, de la satire et, surtout, de la bienveillance.
© Johnny Karlitch, 52 romans par an, semaine 41 : rattrapage de la semaine du lundi 28 septembre au dimanche 4 octobre 2015.

Extrait

1.
« Jean Louise battit des paupières.
– Henry, dit-elle d’un ton primesautier, je veux bien avoir une aventure avec toi, mais je ne veux pas t’épouser.
C’était exactement cela.
– Bon sang, arrête de faire ta gamine, Jean Louise ! fulmina Henry et, oubliant les derniers perfectionnements apportés par General Motors à ses véhicules, il chercha un levier de vitesse à saisir et une pédale d’embrayage à écraser. Ne trouvant ni l’un ni l’autre, il remit le contact d’un geste brusque, appuya sur quelques boutons, et la grosse voiture, tout en lenteur et fluidité, redémarra.
– La reprise est un peu faible, non ? dit Jean Louise. Pas idéal pour conduire en ville.
Henry lui lança un coup d’œil.
– Qu’est-ce que tu veux dire par là ?
Dans une minute, la discussion tournerait à la querelle. Il ne plaisantait pas. Elle avait intérêt à le mettre en colère, et le réduire ainsi au silence, afin de se donner le temps de réfléchir.
– Mais où donc es-tu allé dénicher une cravate aussi moche ? demanda-t-elle.
Et voilà.
Elle était presque amoureuse de lui. Non, c’est impossible, se dit-elle : on l’est ou on ne l’est pas. L’amour est la seule chose au monde qui soit sans équivoque. Il existe différentes manières d’aimer, assurément, mais dans tous les cas de figure, c’est tout l’un ou tout l’autre.
Jean Louise faisait partie de ces gens qui, lorsque se présente à eux une solution de facilité, choisissent toujours la difficulté. La facilité, en l’occurrence, aurait été d’épouser Hank et de le laisser travailler pour deux. Au bout de quelques années, quand leurs enfants leur arriveraient à la taille, surgirait tout à coup l’homme qu’elle aurait dû épouser depuis le début. Il y aurait des doutes, de la fièvre et des tourments, des regards échangés sur le perron du bureau de poste, et du malheur pour tout le monde. Une fois dissipés les hauts cris et les nobles sentiments, il ne resterait plus de tout cela que le souvenir d’une énième liaison sordide dans un décor de carton-pâte provincial, une petite Géhenne privée, faite maison, équipée des tout derniers appareils électroménagers Westinghouse. Hank ne méritait pas ça. »

2.
« – Jean Louise, es-tu allée à cette réunion avec tous ces hommes, là-bas ?
– Oui.
– Comme Ça ?
– Oui.
– Et où étais-tu ?
– Au balcon. Ils ne m’ont pas vue. Je les ai regardés du balcon. Tatie, quand Hank arrivera ce soir, dis-lui que je suis… indisposée.
– Indisposée ?
Elle ne pouvait pas rester ici une minute de plus.
– Oui, Tatie. Je vais faire ce que toute jeune et innocente vierge chrétienne du Sud fait quand elle est indisposée.
– C’est-à-dire ?
– Je vais rester au lit.
Jean Louise alla dans sa chambre, ferma la porte, déboutonna son chemisier, défit la fermeture Éclair de son pantalon et se laissa tomber sur le lit en fer forgé de sa mère. Elle tendit le bras à l’aveugle pour attraper un oreiller et le cala sous sa tête. Une minute plus tard, elle dormait.
Si elle avait été en état de réfléchir, Jean Louise aurait pu prévenir la suite des événements en considérant la journée qu’elle venait de vivre à la lumière d’une histoire récurrente et vieille comme le monde : le chapitre qui la préoccupait avait commencé deux cents ans plus tôt ; la scène s’était jouée alors dans une société orgueilleuse que la guerre la plus sanglante et la paix la plus âpre de toute l’histoire moderne n’avaient pu détruire, et elle se rejouait aujourd’hui, en privé, au crépuscule d’une civilisation qu’aucune guerre ni aucune paix ne pourraient sauver.
Avec du recul, si elle avait pu franchir les barrières de son univers hautement sélectif et insulaire, elle aurait peut-être découvert que sa vision du monde était biaisée depuis toujours par un défaut de naissance dont personne, ni elle-même ni ses proches, ne s’était jamais avisé ni soucié : elle ne distinguait pas les couleurs. »

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