Semaine 42: L’incolore Tsukuru Tazaki et ses années de pèlerinage, de Haruki Murakami

L’incolore Tsukuru Tazaki et ses années de pèlerinage, de Haruki Murakami

(traduit du japonais par la merveilleuse Hélène Morita)

Éditions Belfond, 2014

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L’incroyable Haruki Murakami et ses écrits de vagabondage

C’est une expérience intime, tiède et moite comme un rêve et une chair, que de lire Haruki Murakami, et je doute qu’un lecteur, que ce soit après avoir lu quelques ou toutes les pages d’un de ces livres, ne le referme tendrement en le gardant quelque temps contre soi, rêvassant dans un cocon indéfinissable de quiète mélancolie.

Avec L’incolore Tsukuru Tazaki et ses années de pèlerinage, on peut évoquer sans se tromper le roman d’apprentissage. Une seule nuance différentielle caractérise le roman de Murakami du genre précité : cet apprentissage est le fruit actuel, au moment du récit, de la confrontation mentale, onirique et physique du personnage principal avec son passé et ses protagonistes clés. De cet « apprentissage » censé le mûrir et l’épanouir, voire l’émanciper, il n’en tire qu’une connaissance relative du pourquoi d’un événement traumatique de sa jeunesse, et, par conséquent, atteint une forme de sérénité où son désespoir et son incertitude s’intègrent sans s’y résorber. Son interrogation existentielle serait : parviendra-t-il à déchiffrer la partition complexe de la vie et à la traduire en musique intérieure ?

Il y a seize ans, Tsukuru a été expulsé sans préavis ni explication d’un certain état d’harmonie instauré avec quatre amis. Est-ce parce qu’il n’avait pas cette qualité propre à chacun des quatre autres, celle de posséder une couleur suggérée par leurs patronymes, lui dont le sien ne signifie que « faire » ? Les quatre « colorés » l’ont-ils alors exclu à cause de cette différence dépréciative ? Ou existe-t-il une autre raison, occulte, plus ténébreuse ?

Parfois, des « mots » s’abattent sur un être comme un sort qui l’aveugle à sa réalité intérieure même, à la richesse de sa singularité, et le rend sourd à l’appel insistant de certains rêves récurrents.
Je n’ai pas de couleur, donc pas de personnalité, et je n’ai donc rien à offrir, je suis un « récipient vide », semble s’être dit Tsukuru, qui, à trente-six ans, n’a toujours pas surmonté ce sentiment de perte et d’exclusion suite à l’anathème du mot « incolore ».
Pourtant, il est devenu un ingénieur apprécié, passionné par son métier (superviser la construction de gares ferroviaires et optimiser leur fonctionnalité), un métier qui l’apaise, comme l’apaise le simple fait de visiter une gare, n’importe laquelle, et d’y passer des heures, assis, à en contempler la cohérente agitation.
Deux « guides » baliseront à vingt ans d’intervalle la pénombre intérieure de Tsukuru : Haida, un ami d’université, grâce à qui Tsukuru accédera à l’orée de l’idée que chaque être est entouré d’une aura colorée, et qui lui a légué comme bâton de route, avant de disparaître de sa vie, un coffret Des années de pèlerinage de Franz Liszt, et Sara, rencontrée au temps présent, qui initiera sa quête de la recherche du pourquoi de son exclusion en le poussant à revoir ses amis de jeunesse.
Sara qu’il aime. Mais, elle, peut-elle l’aimer… lui ? Ce sera sa dernière (dans le cadre du récit) grande épreuve : reconquérir la confiance en soi.

Indicible et prestigieux vagabond de la dimension littéraire, ce Haruki Murakami, arpentant les rivages de l’instant présent, sur lesquels s’échouent les vagues des rêves et des souvenirs, et derrière lesquels s’étalent et se dressent les plaines, les collines et les monts du devenir, qui advient.
© Johnny Karlitch, 52 romans par an, semaine 41 : rattrapage de la semaine du lundi 5 au dimanche 11 octobre 2015.

Extrait

« (…) Être capable de distinguer les différentes couleurs qu’émettent les hommes n’est qu’une partie de cette aptitude. Ce qui est fondamental, c’est que tu peux élargir tes propres perceptions. Que tu peux ouvrir ‘‘les portes de la perception’’, selon l’expression d’Aldous Huxley. Après quoi, tes perceptions deviendront pures et sans mélange. Comme quand le brouillard se dissipe et que tout devient clair. Alors tu pourras contempler un paysage qu’à l’ordinaire tu es incapable de discerner.
– Est-ce que votre interprétation de l’autre jour au piano est aussi l’un des fruits de cette opération ?
– Non, je crois que ma façon de jouer est un don que j’ai depuis toujours. La perception porte en elle son propre accomplissement. Elle ne se manifeste pas sous la forme d’un résultat concret extérieur. Ce n’est pas non plus une faveur du ciel. Les mots ne suffisent pas à l’expliquer. Il faut l’expérimenter par soi-même. La seule chose que je pourrais te dire, c’est qu’une fois que tu as vu un tel spectacle de vérité, le monde dans lequel tu as vécu jusqu’alors t’apparaît atrocement plat. Dans ce que tu vois alors, il n’y a ni logique ni absence de logique. Ni bien ni mal. Tout est uni, fondu dans un grand tout. Et tu es toi-même une part de ce tout. Détaché du cadre de ton corps, tu deviens pour ainsi dire un être métaphysique. Tu n’es plus que pure intuition. Ce sont des sensations merveilleuses, en un sens, mais, en même temps, elles sont aussi désespérantes. Et à la fin des fins, tu mesures pleinement à quel point ta vie a été superficielle jusqu’alors, à quel point elle a manqué d’épaisseur. Et quand tu te demandes comment tu as pu supporter une telle existence, tu en frémis. »

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