Semaine 43: Mes romans culte : En attendant l’année dernière

 

(En alternance avec les parutions récentes, de temps en temps, mes romans compagnons !)

En attendant l’année dernière, de Philip K. Dick

(traduit de l’américain par Michel Deutsch)

Éditions OPTA, 1968

Le Livre de Poche, 1977

Excellent site sur le monde de Philip K. Dick

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Couv Dick blog43

D’une drogue chronagogique pour sauver la Terre, trouver sa place dans l’existence et ne pas laisser tomber sa femme

Dans un futur dickien post-20e siècle (en 2055, plus exactement) – « Tout le monde se concentrait sur cette absurdité, cette bouffonnerie collective qu’était la guerre. (…) La déraison imprégnait l’air même que l’on respirait » –, la planète Terre s’est minablement immiscée dans une guerre millénaire entre deux races extraterrestres : les Reegs de Proxima du Centaure, des créatures coléoptéroïdes à six membres, communiquant avec leurs antennes, et les Lilistariens d’Alpha du Centaure, des sortes de fourmis d’1m80 à quatre bras, auxquels s’est malencontreusement allié (et aliéné) Molinari.
Gino Molinari, secrétaire général de l’Onu et chef suprême du gouvernement mondial et des forces armées terriennes, un dictateur hypocondriaque qui assume, avec une souffrance psychosomatique stoïcienne, ses actes et ses responsabilités envers la communauté terrienne.

Dans ce sombre cadre global, tous les vastes complexes industriels participent à l’effort de guerre, particulièrement la FCT (compagnie des Fourrures et Colorants de Tijuana), qui s’implique surtout dans la survie thérapeutique de Molinari et au sein de laquelle travaillent le docteur Éric Sweetscent et son épouse Kathy.
Entre Éric et Kathy, c’est l’antarctique conjugal, la « haine légalisée ». Éric est conscient d’avoir commis l’erreur d’épouser, après un premier divorce, une femme qui lui est « économiquement, intellectuellement et même… (même !) érotiquement supérieure » et qui le blâme pour son manque d’ambition et son piètre empressement à la satisfaire sexuellement. Malgré cet enfer privé quotidien, si Éric ne divorce pas, c’est parce qu’il sait qu’il ira choisir, encore une fois, le même genre de femme. Chirurgien spécialiste de la « grefforg », il est chargé de maintenir en vie son patron âgé de 130 ans, le vieux Virgil Ackerman, sybarite et priapique PDG de la FCT, à qui il a déjà greffé 25 organes artificiels en dix ans. Kathy, elle, est l’ingénieuse « pourvoyeuse en antiquités », sur laquelle Ackerman compte addictivement pour alimenter son hobby mégalo de reconstitution laborieuse du Washington de son enfance, Wash-35, sa « bébéville » située sur la planète Mars.

Un jour, un chauffeur de taxi qui vit dans un sinistre quartier mexicain et qui dope ses revenus grâce à plein d’activités annexes, réunit dans son « conapt » (terme dickien emblématique) quatre personnes adeptes d’évasions psychédéliques, dont Kathy (« …nue jusqu’à la taille, à l’exception de la pointe des seins, qu’elle avait enduite d’une matière vivante et sensible, d’origine martienne ») et Marm Hastings, fortuné auteur spécialiste du taoïsme, pour goûter au JJ-180, un nouveau hallucinogène inexpérimenté, la première drogue « chronagogique » qui perturbe la perception du temps et de l’espace.
Entre-temps, Éric vient de débarquer sur Mars, soi-disant pour une conférence mais surtout l’occasion pour Virgil Ackerman de se balader dans sa bébéville peuplée de simulacres robotiques et de se farcir (et farcir sa cour) pour la énième fois Les Anges de l’enfer avec Jean Harlow au Uptown Theater.
Mais… surprise massue pour le docteur Éric ! Le vrai but du voyage à Mars est de le réunir avec un illustre patient : le chef suprême de la civilisation planétaire unifiée, Gino Molinari, qui l’attend, allongé, les yeux dans le vide, et la « braguette déboutonnée ».
Entre Molinari et Éric, une compréhension s’instaure : les deux, chacun à son échelle, connaissent une « souffrance intolérable » et partagent la même conception du suicide. Éric est nommé médecin personnel du chef suprême.
Pour Éric, cette promotion à la fois sociale et économique, en l’éloignant de Tijuana, donc de Kathy, puisqu’il sera stationné à Cheyenne où se trouve la Maison-Blanche, pourrait contribuer à atténuer le conflit névrotique qui consume son couple. Cependant, son épouse accueille la nouvelle de manière très négative et l’accuse de chercher à la plaquer maintenant qu’il a « réussi ». Pour preuve, il ne la « prend » pas malgré « sa robe ouverte sur ses longues jambes lisses ». Elle lui lance qu’il lui « paiera cette désertion » et qu’elle continuera à consommer cette nouvelle drogue – elle lui a raconté la soirée JJ-180 – malgré le risque d’accoutumance et ses terribles effets sur le psychisme.

Maintenant qu’Éric s’aventure à tâtons dans son nouvel environnement à Cheyenne, où, en consultant le dossier médical de son patient, il découvre que celui-ci « avait souffert à un moment ou l’autre de son existence de toutes les maladies graves qu’on connaissait » mais qu’il s’était guéri sans médication ni greffes, Kathy se rend compte au réveil qu’elle est désormais seule dans la maison. Pas tout à fait… Deux membres de la police secrète lilistarienne se sont introduits chez elle. Ils lui apprennent que son sort est entre leurs mains, après qu’elle a absorbé ce JJ-180 dont l’effet d’accoutumance est immédiat, et que si elle veut continuer à vivre et être approvisionnée en drogue, elle doit « travailler » pour eux…

À ce stade, le lecteur, qui n’en est qu’au tiers du roman mais est irrémédiablement conquis et époustouflé par l’atmosphère insolite du récit, la densité des scènes et la complexité des relations interpersonnages, devine qu’il va bientôt être happé dans un tourbillon d’événements, de situations et de rebondissements extraordinaires à l’instar du personnage principal, Éric Sweetscent.
Infiltration dans les coulisses des machinations politiques intergalactiques, exploration de la psychologie d’individus entraînés dans l’accomplissement d’un destin hors norme, auscultation de relations conflictuelles au sein du couple ou du clan familial, incursion dans des translations temporelles à donner le vertige à n’importe quel moi bien né, En attendant l’année dernière, qui fut mon premier contact avec le Philip Dick romancier, il y a plus de quarante ans, après avoir fréquenté le Philip Dick nouvelliste dans les publications mensuelles de Galaxie (voir photo), est un kaléidoscope foisonnant de simulacres, de doubles temporels, d’états modifiés et altérés de conscience, d’extraterrestres intégrés et fondus dans le paysage humain, de télépathes, de taxis et d’insignifiants objets dotés d’intelligence artificielle, de femmes à forte personnalité et d’hommes incertains en quête de consistance, thèmes chers à cet auteur visionnaire extralucide.
© Johnny Karlitch, 52 romans par an, semaine 43 : rattrapage de la semaine du lundi 12 au dimanche 18 octobre 2015.

Couv Dick 2 insert 43

Extrait

« Elle avait trouvé un taxi et était installée à l’intérieur du véhicule qui filait en direction de Cheyenne quand la drogue commença de faire effet.
L’expérience était déconcertante. Kathy se demanda si elle pouvait en déduire un indice permettant de comprendre le mode d’action réel du JJ-180. Elle avait l’impression que c’était d’une importance capitale et elle mobilisa toute son énergie mentale pour tenter d’analyser le phénomène. C’était à la fois simple et chargé de signification.
L’entaille qu’elle avait au doigt avait disparu.
(…)
– Regarde ma main, ordonna-t-elle au taxi. Distingues-tu une blessure ? Croiras-tu que je me suis profondément coupé le doigt, il y a à peine une demi-heure ?
– Non, mademoiselle, répondit le véhicule qui survolait l’étendue plate du désert de l’Arizona. Vous ne semblez pas vous être blessée.
Je comprends maintenant comment agit cette drogue, pourquoi elle donne l’impression que choses et gens sont immatériels. Il n’y a là rien de magique et ce n’est pas un simple hallucinogène : cette coupure est vraiment partie – ce n’est pas une illusion ! M’en souviendrai-je plus tard ? Peut-être que le JJ-180 me fera tout oublier. Dans un instant, quand la drogue aura accentué son emprise dissolvante.
– As-tu de quoi écrire ? demanda-t-elle.
– Voilà, mademoiselle.
Un bloc auquel était fixé un stylet jaillit d’une fente.
Avec le plus grand soin, Kathy écrivit : ‘‘Le JJ-180 m’a ramenée à une époque antérieure à la blessure.’’
– Quel jour sommes-nous ?
– Le 18 mai, mademoiselle.
Elle essaya de se rappeler si c’était bien la bonne date mais son cerveau était comme engourdi. Le processus de désagrégation mentale s’amorçait-il déjà ? Elle avait eu raison de noter cette phrase. Mais l’avait-elle notée ?
Le bloc était sur ses genoux.
Elle lut : ‘‘Le JJ-180 m’a ramenée…’’
C’était tout. Le reste de la phrase n’était qu’un gribouillage informe et tourmenté.
Pourtant, elle était certaine de l’avoir écrite jusqu’au bout.
Mais qu’avait-elle écrit au juste ? Elle n’arrivait pas à se le rappeler.
Comme par réflexe, elle examina sa main. Mais qu’est-ce que sa main avait à voir là-dedans ?
– Que t’ai-je demandé, il y a un instant ? fit-elle précipitamment car elle sentait s’estomper son moi.
– La date d’aujourd’hui.
– Et avant ?
– Vous avez réclamé de quoi écrire, mademoiselle.
– Et avant ?
Elle eut le sentiment que le taxi hésitait. Mais c’était peut-être son imagination qui lui jouait des tours.
– Avant, vous n’avez rien demandé, mademoiselle ?
– Je ne t’ai pas posé de questions à propos… de ma main ?
Cette fois, c’était indéniable : les circuits du véhicule accusèrent un net décalage.
– Non, mademoiselle, grinça enfin le taxi.
– Merci.
Kathy se laissa aller contre le dossier de son siège, se frotta le front et réfléchit. Le taxi s’embrouille, lui aussi. Ce n’est donc pas un phénomène purement subjectif. Il y a effectivement eu un court-circuit dans le temps qui m’affecte et affecte aussi ce qui m’entoure. Comme ce lecteur qui maintenant lit cette dernière phrase sur 52 Romans par an ! »

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