Semaine 44: Point Oméga, de Don DeLillo

 

Point Oméga, de Don DeLillo

(traduit de l’américain par super Marianne Véron)

Éditions Actes Sud, 2010

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DeLillo, lanceur de couteaux

« Une extrême attention est requise pour voir ce qui se passe devant soi. Du travail, de pieux efforts sont nécessaires pour voir ce qu’on regarde. »
La perception et l’attention. Un duo sensoriel et cognitif, souvent désuni, séparé, antagoniste, parfois réconcilié, uni dans une même tâche : déchiffrer la représentation, rien que la représentation des choses, puisque, et tant que, les choses en soi ne nous sont pas directement et immédiatement accessibles.
« Seule une observation intense ouvrait à une telle perception. (…) La nature du film permettait une concentration totale mais elle en dépendait aussi. Le rythme impitoyable du film n’avait aucun sens s’il était privé de l’attention correspondante, de l’absolue vigilance de l’individu, si l’exigence était trahie. (…) Mais il était impossible de voir trop. Moins il y avait à voir, plus il regardait intensément, et plus il voyait. C’était le but du jeu. Voir ce qui est là, regarder, enfin, et savoir qu’on regarde, sentir le temps passer, avoir conscience de ce qui se produit à l’échelle des registres les plus infimes du mouvement. »
À l’échelle microscopique, quantique, du mouvement. Quel mouvement ? Celui des choses et du temps dans l’espace ? Celui de l’esprit, de la conscience, dans le temps et hors ?
« Cela le fascinait, les profondeurs qui devenaient possibles dans le ralenti du mouvement, les choses à voir, les profondeurs des choses si faciles à manquer dans l’habitude superficielle de voir. (…) Il commençait à comprendre, après tout ce temps, qu’il était resté debout, là, à attendre quelque chose. Qu’était-ce ? C’était, jusqu’à présent, quelque chose d’extérieur à sa perception consciente. Il avait attendu qu’entre une femme, une femme seule, quelqu’un à qui il pourrait parler, ici, près du mur », lui, l’homme anonyme debout dans le noir, contre le mur.

Quand « les couchers de soleil ne sont plus rien d’autre que de la lumière qui meurt », c’est alors que « ce qui vous permet de vous connaître vous-même, c’est ce que personne ne sait sur vous ».

À New York, dans une pièce nue, sombre et démeublée du Moma, Psychose d’Alfred Hitchcock est projeté en ralenti extrême (2 images/seconde) sans bande son, sur un écran translucide tendu au milieu, de sorte que la projection du film s’étire sur une durée de 24 heures. Un contemplateur solitaire de cette installation conceptuelle vient chaque jour se tenir debout, pendant des heures et des heures, à visionner et revisionner les images noir et blanc qui ne défilent pas dans l’espace mais s’absorbent dans le temps. Il regarde, il médite, il dissèque, il semble féru d’analyse filmique ; quand des visiteurs du musée, tels ce vieux monsieur à canne et ce jeune homme à tennis, s’aventurent dans cette caverne schizoïde coupée du monde et qu’ils s’y maintiennent un temps bref, juste avant la scène de la douche, il les regarde regarder l’écran, et quand ils s’en vont, il se réjouit de retrouver cette intimité hors monde, et Norman Bates au chevet de sa mère, morte. Le dernier jour de l’installation, aux dernières heures, survient une jeune femme. Qui lui parle…

À l’extrême ouest de là, dans un désert où « les yeux s’écartent, les yeux s’adaptent au contexte, comme les ailes » alors qu’ils sont « plus rapprochés à New York, à cause de la congestion permanente dans les rues », un jeune homme avec un projet de film documentaire sur un vieil universitaire à la retraite est accueilli par ce dernier, qui a finalement accepté de le rencontrer pour décider d’apparaître ou non dans ce film. Le cinéaste potentiel est venu dans ce no man’s land avec l’idée d’un séjour de « deux jours. Trois au plus ». Et le temps passe, non comme étiré mais comme dilué dans le silence, la chaleur, l’absence de densité démographique, de finalités imposées, un temps intrinsèquement différent du temps urbain, grégaire, ce « temps inférieur, des gens qui regardent leurs montres et leurs appareils divers, leurs pense-bêtes. Un temps qui coule hors de nos vies. Les villes ont été bâties pour mesurer le temps, pour soustraire le temps à la nature. Il se fait un interminable compte à rebours (…) Quand on déblaie toutes les surfaces, quand on regarde bien, ce qui reste, c’est la terreur. La chose que la littérature était censée guérir ». Et le temps passe, la plupart du temps, assis sur la terrasse, entre des glaçons et des verres de whisky, à parler, monologuer sur des « rêves d’extinction », des concepts de « redditions », du point oméga du père Teilhard… A parler, évidemment, et puis, de moins en moins, du film, « ein Film », où la caméra sera fixe, crucificatrice, comme un œil de spot d’interrogatoire et de confession, braqué sur l’universitaire placé contre un mur, nu, lézardé. Au 22e jour, le jeune invité n’utilise plus son portable, ni son ordinateur, « ces machines paraissant dérisoires, écrasées par le paysage ». Un jour, débarque la fille du vieux…

Au premier degré de lecture, Point Oméga, c’est : un mythomane (il raconte – et c’est faux – qu’enfant, il opérait d’extraordinaires calculs mentaux), qui prend son pied en immersion totale dans un film démultiplié à l’extrême, où un tueur psychopathe vit avec sa mère morte empaillée ; un cinéaste qui n’a réalisé qu’un brouillon de film et qui rêve d’un projet ultraminimaliste de documentaire monographique qu’il ne réalisera pas, et qui, séparé de sa femme, fantasme sur une jeune fille étrange qu’il vient de rencontrer dans le désert ; un vieil universitaire à la retraite qui a eu son heure de gloire occulte au sein du Pentagone pendant la guerre contre l’Irak, et qui se vautre dans des réflexions sur la vacuité de son existence (et de toute autre) qu’il mesure pleinement, maintenant, à l’aune de ce désert qui échappe à la spéculation sémantique.

137 pages scotchantes, chargées d’une narration singulière, épurée, et qui se permet en dernier tiers de parcours de flirter avec le genre du thriller sans s’y confondre, un thriller fantasmatique et existentiel, où l’angoisse s’avance de partout avec un couteau que le sang ne tachera pas. L’effusion est ailleurs.
© Johnny Karlitch, 52 romans par an, semaine 44 : rattrapage de la semaine du lundi 19 au dimanche 25 octobre 2015.

Extrait

« Chaque moment perdu est la vie. Nul ne peut le savoir que nous, chacun de nous, de manière inexprimable, cet homme, cette femme. L’enfance c’est de la vie perdue revendiquée à chaque seconde, disait-il. Deux bébés, tout seuls dans une pièce, des jumeaux, qui rient dans la pénombre. Trente ans plus tard, l’un à Chicago, l’autre à Hong Kong. Ils sont la suite de ce moment-là.
Un instant, une pensée, surgie et disparue, chacun d’entre nous, dans une rue quelque part, tout est là. Je me demandai ce qu’il entendait par tout. C’est ce que nous appelons le soi, la vraie vie, dit-il, l’être essentiel. Le soi doucement vautré dans ce qu’il sait, et ce qu’il sait, c’est qu’il ne vivra pas éternellement. »

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