Semaine 52: Les Fauves, d’Ingrid Desjours

 

Les Fauves, d’Ingrid Desjours

Éditions Robert Laffont

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Ne cherchez pas le loup, il est partout…

La romancière est psychologue, spécialisée en sexo-criminologie, et scénariste en outre. Elle a côtoyé des pervers, des sadiques, des dévoyés, des obsédés, des dénaturés, des possédés… Elle a donc été à bonne école et ne s’en cache pas. La manière dont elle agence son récit et téléguide ses personnages est faite pour taper dur et violent. Sur son site, elle précise que son « modus operandi » est de « dépecer, décortiquer et autopsier cerveaux et corps ».
Les Fauves a inauguré en octobre dernier la collection La Bête noire chez Robert Laffont, « des intrigues fortes et originales, une littérature populaire de qualité destinée tant aux inconditionnels qu’à la nouvelle génération » dixit le directeur éditorial, Glenn Tavennec.

Que trouve-t-on dans cette cage aux fauves ? L’ong NerF intercepte, à la demande de leurs parents, de jeunes citoyens de la démocratie laïque française post-7 janvier, qui s’apprêtent à rejoindre ce mouvement illuministe moyen-oriental à la mode qui a entrepris une croissade mondiale contre les mécréants pour les beaux yeux enkohlés d’Allah.
Haiko, la pasionaria en chef de l’ong, est sous le coup d’une fatwa qui a mis sa tête et son sanctuaire génital à prix. Après l’assassinat de son amie et co-militante, elle doit accepter, à contre-cœur, de subir les désagréments d’une protection rapprochée, assurée tant bien que mal par Lars, un ex-militaire catégorie poids lourd, qui a recours à la prière catholique et aux amphétamines, pour surnager à contre-courant d’un syndrome post-traumatique made in Afghanistan, particulièrement dévastateur.
Le garde du corps et sa protégée, elle-même partiellement rescapée d’un traumatisme d’enfance, vont se côtoyer et s’affronter dans un face à face aux échanges insidieux et ambigus, qui prendra de plus en plus des allures de corps à corps sensuel et mortel.

Haiko exploiterait-elle l’ong comme façade pour un trafic illicite et réprouvé ? Lars serait-il un pervers refoulé qui ne va pas tarder à laisser exploser ses pulsions meurtrières ? Ces personnes qui gravitent autour du duo décalé – la mère et le frère de Haiko, les fiers-à-bras auxquels à recours Lars pour gérer la protection de sa cliente – ne dissimuleraient-elles pas, chacune, un double jeu ?
Bref, Ingrid Desjours s’en donne à cœur sadique dans la manipulation du lecteur et se révèle, au final, une romancière sans pitié aucune. Ni pour ses personnages, ni pour les différentes causes et doxas qui alimentent la moulinette à potins des médias.

On ne peut ne pas s’apercevoir que l’auteure use et abuse de clichés, se lance dans des discours, des sermons, sur l’état du monde, l’esprit du temps, et le désarroi de l’individu. Mais, ayant prévu le contrecoup, elle rétorque à son lecteur un peu trop puriste : « Ça aussi ça fait cliché mais elle s’en moque. Elle emmerde les connards qui crient au lieu commun dès qu’on énonce une vérité trop dérangeante, ou trop universelle pour qu’ils continuent de se croire uniques ».
Comme l’on ne peut nier que son roman noir, bien que rédigé dans une langue très grand public, déroule une intrigue mystificatrice qui serpente presque à huis clos entre des focalisations très denses sur la psychologie, les motifs et les mobiles des différents personnages, une intrigue rythmée par une agressive stratégie narrative, déterminée, chapitre après chapitre, à faire voler en éclats ce que le lecteur a cru comprendre de ce qu’il vient juste de lire.

Roman de gare mais aussi de wagon TGV pour aficionados de fond, Les Fauves est un thriller diablement bien ficelé.
© Johnny Karlitch, 52 romans par an, semaine 52 : semaine du lundi 28 décembre 2015 au dimanche 3 janvier 2016.

Extraits
« Et ce n’est rien à côté du déchaînement dans la presse ou sur les réseaux sociaux. Soupçonnée de se faire de l’argent sur le dos de la cause qu’elle défend ainsi que d’avoir déclenché la mort de Nadia Nasri, et accusée par Rachid Labdaoui d’avoir tué sa sœur, Haiko est devenue, en quelques jours à peine, la femme à abattre. Tout le monde s’en donne à cœur joie. On l’accuse ouvertement d’être vénale et manipulatrice, et chacun de ses détracteurs – qu’il la connaisse personnellement ou non – y va de sa petite anecdote. La critiquer est devenu le sport du moment. On invente des blagues, on dessine des caricatures, c’est à hurler de rire. C’est à hurler avec les loups et la meute est affamée. Il faut se mettre quelqu’un sous la dent, bien planqué derrière son écran. Et plus on en rajoute, plus on va loin dans l’injure, dans le dégueulasse, plus on ratisse large. Un bon mot sur Haiko, c’est au moins dix nouveaux amis sur Facebook, vingt followers sur la blogosphère, cinquante nouveaux twittos. Le jeu en vaut la chandelle, peu importe si on n’attire dans ses contacts que des imbéciles, des haineux décérébrés, des nostalgiques de la peine de mort qui n’abattent plus que virtuellement sans vérifier leurs sources ni se soucier des dégâts qu’ils peuvent causer, des vies qu’ils peuvent ruiner. »

« Attrapant son verre d’une main et le bras de Lars de l’autre, Haiko entraîne son garde du corps dans une salle moins bruyante, où sont exposées d’autres toiles de son frère. Elles semblent plus intimistes, moins prétentieuses que celles qu’il a vues jusqu’à présent.
– Merci, j’ai la foule en horreur, surtout ce genre…
– Quel genre ?
– Vous le savez bien. Ce milieu pseudo-culturel qui se gargarise de son entre-soi et sait si bien donner des leçons de vie qu’il n’appliquera jamais.
– Mais encore ? s’étrangle la jeune femme.
– C’est bourré de gauchos démagos ici, des socialistes de mes deux qui savent surtout être vertueux avec l’argent des autres, ceux qui n’en ont pas. Le pire, c’est qu’ils sont tellement convaincus d’être du côté des gentils qu’ils ne saisissent pas à quel point ils sont obscènes avec leur bien-pensance à deux balles, complètement déconnectés de la réalité, des impacts de la crise sur le vrai peuple, sur les petites gens qu’ils adorent tant qu’ils restent loin de leur quartier !
(…)
– Ouah ! Je savais bien que les militaires votaient plutôt à droite, mais vous êtes quand même un peu dur, non ? Vous voyez le type là-bas, avec ses lunettes assorties au nœud papillon ? Eh bien il a fondé une association pour combattre l’illettrisme. Et lui, qui se fait verser un whisky au bar ? Il consacre une partie de sa fortune à la recherche contre le cancer. Ces gens-là donnent des leçons qu’ils appliquent à eux-mêmes. Ils vivent en France et ils cèdent la moitié de leurs revenus aux impôts. Alors ils vous débectent peut-être parce qu’ils ont ce que vous aimeriez avoir : de l’argent, de belles femmes…
– De belles femmes ? Je ne vois pas de belles femmes ici. J’observe tout juste la présence de quelques hyènes sèches qui croulent sous les bijoux et les parfums capiteux, des dindes d’élevage blindées de botox et gavées de protéines pour se maintenir dans l’illusion d’échapper au temps. En fait de femmes ce sont des caricatures.
– Des caricatures de quoi.
– De mecs, pour certaines. De courtisanes, pour les autres.
– Mais vous n’êtes qu’un putain de macho réac ! Vous avez de la merde dans les yeux ou quoi ? »

 

 

ET RENDEZ-VOUS EN 2016

POUR L’AN DEUX DE

52 ROMANS PAR AN !

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Semaine 51: Travellings, de Brigitte Fontaine

Travellings, de Brigitte Fontaine

Flammarion, 2008

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« L’opéra de vermeil », « la valse de Ravel », l’« infini intérieur » de Fontaine l’immortelle

Pages 9 à 15, elle en veut à ces mondains qui, par politesse de protocole ou défaut de nature, ne lui ont pas mentionné la déchirure postérieurale de sa jupe de ‘‘party’’. Alors, elle migre de milieu et fréquente les bonnes gens bariolés dans des bistrots enfumés. Seulement, l’autre soir sa croupe nue a emballé Enzo, un macho italien, qui en est resté en rut. Il la retrouve, lui file un rencard, elle agrée ou fait semblant, et s’en va plutôt avec « quelques gaillardes et gaillards » s’embaumer dans un bar. Le macho la retrouve, lui file une rouste cette fois ; elle, pareil, et « leurs yeux se défient à l’infini ». Ensuite, eh bien, c’est Last tango in Paris chez elle, entre elle et lui. Pour une seule nuit. Elle tremble devant cet accord charnel et sentimental magistral, alors elle part sans prévenir. Parce qu’elle « craint de perdre sa souveraineté », elle fuit…
Et de la page 17 jusqu’à la pseudo-fin baroque et échevelée comme l’aura été ce fantastique morceau de littérature libre qui l’a amenée, c’est une suite de fuites ponctuées d’extases sensuelles plus ou moins grégaires.

On comprend, on le sent, cette Judith, l’‘‘héroïne’’, est très mal dans sa peau, cyclothymique, bipolaire, bordelpolaire. Le réel ne « coïncide » pas avec son « infini intérieur ». À la fois femme qui ne rentre pas dans le moule du marché global et allégorie de la création artistique en perpétuel devenir, et de la liberté tout court.
Au départ de l’‘‘histoire’’ (l’auteure réfute ce terme pour ce roman-ci, lui préférant celui d’‘‘aventures’’), Judith et Enzo s’envolent en Toscane, décident de se marier à Florence, invitent au mariage des personnes rencontrées au hasard de la route. En pleine fête de noces, Judith sombre dans un trou noir, et s’enfuit à moto, en compagnie de l’un des invités. Le Gard, Toulouse, « par moments Judith file le parfait amour avec la mort. Une mer de sang vermeil et puis l’azur, la dérive totale dans l’inconnu absolu, enfin l’autre côté, l’aura resplendissante, l’anéantissement peut-être dans la lumière inimaginable, la grande folie furieuse mais douce douce à faire peur aux vivants ».
Et elle refuit, cette fois en stop puis en train, échoue à Barcelone. Dans un petit bar, elle trinque avec un petit groupe, « un mec à tête de singe, un autre avec une tête de lion et une fille à tête de renard ». Elle tombe amoureuse de Juan, l’homme singe, un peintre espagnol aux grandes mains. On the road à nouveau, avec Juan… le sud, remontée vers le nord, Rennes, la Normandie, Amsterdam et re-Barcelone. Judith pense qu’avec Juan, « la vie commencera toujours maintenant. Jusqu’à la fin ».
Mais, lui dit Juan, « je sais qu’il y a beaucoup de vies en nous que nous ne vivons pas. Quand je peins, j’en vis certaines, des fulgurantes, des pacifiques, avec toi je sens plein de vies qui clignotent en moi et je les vois jouer aussi dans tes yeux. Elles sont chez elles en nous. Oui, je crois qu’on peut être de plus en plus soi-même, et de plus en plus d’accord, tous les petits morceaux réunis. Qu’est-ce que tu en penses ? Moi je crois qu’on peut arriver à être en soi comme chez soi ». Et « il laisse traîner sa longue main sur la joue pleine et fine de Judith, elle a son regard émouvant et présent, et subitement elle lui passe sa langue pointue sur le visage. Encore se séparer. Dans deux jours. Faut-il toujours se séparer ? Vaut-il mieux toujours se séparer ? La dernière nuit ils la passent agrippés l’un à l’autre, comme cul et chemise. »
Cette fois, ce sera l’Autre qui quittera Judith. Ses raisons ? La suite avec les aventures poétiquement hallucinées de Judith, personnage émouvant et accrocheur en diable.

« Je trouve simplement qu’il est souhaitable que, quand on écrit quelque chose, on soit le plus exact possible vis-à-vis de ce que l’on voit ou que l’on ressent, alors, peu importe si c’est noir ou rigolo en même temps, ou rigolo et noir. » Propos d’écrivain dits comme ça, sans pompe ni prétention, en 1984.
À ma troisième relecture de Travellings, je retrouve toujours intacts et hilares mon étonnement et mon émerveillement, emporté dans le flot d’une prose singulière et souveraine, et dansante, qui dit autrement les mystères et les chambardements de l’intime.
© Johnny Karlitch, 52 romans par an, semaine 51 : semaine du lundi 14 au dimanche 20 décembre 2015.

Extrait

« Quand ils arrivent à la galerie, il y a de la musique et déjà quelques personnes. Judith se met à parcourir la grande salle en matant les tableaux comme si elle ne les avait jamais vus. Elle ne les a jamais vus. Tout à coup, elle est frappée par toutes ces audaces, ces blessures et ces caresses. Elle se promène dans ce monde riche, luxuriant ou austère, féroce, drôle et doux, collée surtout sur des blancs puissants qui ont une vie propre et la communiquent aux alentours. C’est tantôt serein et fort, tantôt tourmenté, friable, tantôt d’une drôlerie nette qui lui prend le cœur. Elle est émue, surexcitée, sans qu’elle s’en rende compte des larmes coulent sur ses joues. Au bout d’une heure, elle se retrouve et voit la salle bourrée, elle se précipite vers Juan qui cause avec des gens et elle se jette dans ses bras.
– Qu’est-ce que tu as Piccolo Diabolo, Angel, Juithaki ?
– Oh Juan… c’est… beau… très, très, Juan !
– Oh yeah ?
Il rit et la fait tourner dans ses bras, et ils se promènent sur la côte sauvage. Autour les gens rigolent et regardent en vrai. C’est pas comme en France, pas un vernissage à la noix comme en France, Juan et Judith boivent de la vodka, la musique commence à chauffer et flamber, et Judith à tanguer et rouler, peu à peu à dégager une place où elle monte et monte sa danse et finit longuement dans un cocktail de danse arabe, de flamenco international et de rock féroce. Une ovation suit sa performance et elle rutile les bras ballants, comme une chatte qui a eu une absence et puis est fière et étonnée de son coup. Il est près de minuit, Juan a vendu quatre toiles, les journalistes sont très chauds, il y a une ambiance légère, légère et poudre gris-rose. On va manger, on va danser, la nuit commence à peine, la vie commence à peine. La vie commencera toujours maintenant. Jusqu’à la fin. »

Un aperçu méta-coulisses de la « Judith » de Travellings
https://www.youtube.com/watch?v=OFQ1SgaFhL0

Semaine 50: Trois auteurs, trois romans…

 

Inédits sur le web : des romans lus et présentés, il y a de cela un bon bout de temps.

 

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De Niro’s game, de Rawi Hage

(traduction de l’anglais par Sophie Voillot)

Denoël, 2008

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Avec ce récit sans concession aucune, cinglant, dur, évocateur, où deux jeunes paumés d’Achrafieh se débattent, chacun à sa manière, pour surnager aux horreurs de la guerre, récit ponctué d’incantations hallucinées, très dadaïstes, véhiculant une charge accusatrice contre la société de consommation idéologique, Rawi Hage a produit un premier roman qui vous tonnera à la cervelle de ses « dix mille » mots gravés entre vision fictionnelle et vision semi-autobiographique.
Pétri et dynamité avec de la boue de sang et de révolte, De Niro’s game (une allusion au jeu suicidaire du barillet russe tel que pratiqué par Robert de Niro dans The Deer Hunter et adopté par les jeunes combattants de la guerre civile libanaise) est un formidable cri littéraire de vie hurlé, non seulement à la gueule de l’absurdité de la guerre, mais aussi à celle de l’aliénation de l’existence, par la destruction de ses valeurs fondamentales d’amour, de solidarité, d’amitié…

Le chemin parcouru, d’Ishmael Beah

(traduction de l’anglais par Jacques Martinache)

Presses de la Cité, 2008

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Il venait d’avoir dix ans quand l’air malsain de la guerre civile désintègre l’insouciance de son enfance. La Sierra Leone s’enfonce dans un conflit meurtrier entre rebelles et forces gouvernementales. Mais c’est à douze ans qu’elle se révèle à lui dans sa pleine horreur et, face au regard d’un enfant mort, il comprend que « tout était perdu ». Tout : son adolescence, ses parents, sa maison, ses amis… En quelques mois, où il tente de survivre, malgré les atrocités qui le bouleversent, en se cachant dans la brousse ou en se réfugiant dans des bourgades encore épargnées, se nourrissant de ses souvenirs d’enfance, le garçon se transforme en enfant soldat tueur, mitraillette AK-47 au dos, lui qui, avec son frère et des amis, n’avait qu’une seule idée en tête : devenir star du hip-hop.
Bien des enfers plus tard, une organisation humanitaire le recueille dans un centre de réhabilitation. Il réapprend à être un adolescent qui a le droit de rêver et de s’épanouir. Et, installé à New York, membre d’une ONG travaillant pour les droits des enfants, Ishmael Beah écrira, à l’âge de 27 ans, ce reportage d’une puissante intensité.

La création du monde, de Jean d’Ormesson

Robert Laffont, 2010

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Dans La création du monde, récit en forme de roman-essai, qui doit nécessairement trouver place dans votre bibliothèque, Jean d’Ormesson se prend pour Dieu. Et ça lui réussit bien.
Mais, attention, si l’auteur de Presque rien sur presque tout et C’était bien se prend pour le créateur, il ne l’est pas pour autant. Tout ce qu’il fait, c’est user de plein droit de cette faculté qui est, au plus haut point, le meilleur propre de l’homme : penser. Penser la création du monde, l’apparition de la vie, penser l’espace, et le temps, penser la liberté, l’amour, le mal… Penser le fabuleux mystère de la pensée, penser Dieu…
Jean d’Ormesson réussit le tour de force de brasser des concepts, connus ou moins connus, tirés de l’histoire universelle de la pensée, et d’autres, inédits, de la sienne propre, et de les narrer en les passant au tamis d’une vulgarisation ludique.
Une lecture pétillante pour l’esprit, qui se verra émerveillé d’être le héros exclusif d’une si grande aventure à la « gaieté déchirante ».
© Johnny Karlitch, 52 romans par an, semaine 50 : rattrapage de la semaine du lundi 17 au dimanche 23 août 2015.

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Semaine 49: Trois auteurs, trois romans…

Inédits sur le web : des romans lus et présentés, il y a de cela un bon bout de temps.

 

Couv 3 romans 49

 

Le jour où Nina Simone a cessé de chanter, de Darina al-Joundi

Actes Sud, 2008

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Le jour où Nina Simone a cessé de chanter est le jour où notre fougueuse Darina a commencé à danser, ivre d’une liberté de vivre à contre-courant, qui défie la peur et l’ignorance, se colletant avec la guerre, la drogue et la mort.
Attention, cette femme très entière mord et griffe, et son âme mise à nu n’épargne ni convenances, ni bienséances. C’est qu’elle a souffert, la petite Darina, trop adulée par un père, journaliste et écrivain syrien, laïciste et libertaire, don la devise était « il est interdit d’interdire », au point qu’elle a cru que la société aurait pour elle et sa rage innocente l’indulgence paternelle.
Cette « vie-roman » – un récit passionnant qui se lit d’une traite – a été corédigée avec l’écrivain et dramaturge Mohamed Kacimi, à la demande de Thierry Fabre, rédacteur en chef de La pensée de midi, qui a eu un coup de cœur après avoir vu Darina la comédienne, seule sur scène, bouleverser le public d’Avignon avec son ‘‘one-woman-show’’ au titre éponyme.

Chaque femme est un roman, d’Alexandre Jardin

Grasset, 2008

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Alexandre Jardin a clôturé sa trilogie autobiographique, qui comprend Le Zubial et Roman des Jardin, avec ce troisième opus ouvert sur le champ sémantique infini de l’âme féminine. À commencer par celle de sa mère, qui lui a suggéré de placer haut la barre de l’écriture, du côté de la liberté et de la vérité, elle, dont la « seule constance fut toujours le mouvement ».
Ainsi ce roman sur les femmes de l’auteur, réelles et virtuelles (telle cette voisine, une tornade blonde qu’il a cru posséder ou cette princesse hitchcockienne qui lui offre une fellation à ses quinze ans), évolue de rencontre sentimentale en rencontre initiatrice, d’aventure galante en aventure rêvée, avec une préférence pour les « imaginatives qui dévoilent leur vérité profonde en embobinant avec sincérité ».
Clair : Alexandre Jardin préfère les femmes qui sont auteures du roman de leur vie.

L’homme que je fus, de Mohamed Abi Samra

Actes Sud/Sindbad, 2007

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Mohamed Abi Samra, dans L’homme que je fus (traduit par Franck Mermier), prête une sensibilité à fleur de peau à son narrateur. Ce dernier, qui a vécu dix-sept années de sa vie en France, décortique sa descente aux enfers, car, étranger à lui-même, il ne cesse de l’être malgré son mariage avec une Française et sa paternité.
Son passé – le quartier Salim Massaad de son enfance ainsi que ses habitants tenus en piètre estime, ses fripes malodorantes, la brutalité de sa mère, dont l’image est perpétuée par son épouse – réussit à le poursuivre jusqu’à Lyon.
La part de rêve, et aussi port d’attache, se situe uniquement dans le souvenir, troublant par sa pudeur, d’une copine de classe, Amal.
La crudité de certaines scènes décrites par l’auteur et la vivacité de sa vision de la pauvreté collent au lecteur et le poursuivent longtemps après avoir refermé le livre.
© Johnny Karlitch, 52 romans par an, semaine 49 : rattrapage de la semaine du lundi 3 au dimanche 9 août 2015.

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Semaine 48: Trois auteurs, trois romans

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Maryam ou le passé décomposé, d’Alawiya Sobh

Gallimard, 2007

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Dès l’incipit, et de la première page à la dernière, la somptueuse Alawiya Sobh (dont c’est le premier roman comme si elle en avait déjà écrit une douzaine) nous plonge dans un ‘‘thriller’’ de l’intériorité, où identité, mémoire et autofiction sont autant d’anges contre lesquels l’auteure se bat pour gravir une échelle, au bout de laquelle une femme (Maryam ? Alawiya ?) se dressera, dénudée, pour reconquérir la toison d’or qui lui revient de droit, son corps.

Le récit gravite autour de destins de femmes confrontées à l’ignorance, la superstition, la misère, la guerre, le désamour, la maltraitance, le viol, la violence conjugale… Destins concentrés, par exemple, en celui de la malheureuse Zina, possédée par les esprits de toutes les femmes battues « depuis la nuit des temps, depuis Ève » et qui reviennent, en elle, réclamer leurs doses de sévices.

Pas d’effroi ! Tout cela est raconté avec une telle maestria descriptive, une plantureuse imagination (dé)bridée, et si chargé d’humour iconoclaste, que vous ne lâcherez pas ce ‘‘léger’’ roman de 440 pages avant d’atteindre la dernière.

 

 

La solitude du vainqueur, de Paulo Coelho

Flammarion, 2009

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Oubliez tout ce que croyiez savoir sur Cannes et les coulisses du show-biz, et « entrez dans la lumière »… À contre-courant de l’actualité strass et paillettes du tout dernier festival de Cannes (2009), ce roman de Coelho vient troubler l’apparente image d’‘‘intouchabilité’’ de la manifestation cinéma la plus glamour de la planète. Et dévier, apparemment, de la thématique néo-spiritualiste qui caractérise les écrits de l’auteur de L’alchimiste.

Incroyable, mais vrai (puisque c’est écrit !), Paulo Coelho s’identifie à un psychopathe qui a décidé de tuer des personnes choisies au hasard – de « détruire des mondes » comme il le dit – pour envoyer des « messages d’amour » à la femme qui l’a plaqué, et qu’elle comprenne qu’il est tout-puissant et qu’il lui pardonne tout.

Ce tueur, Igor, un millionnaire russe – plutôt pathétique dans sa ‘‘droiture’’, son ‘‘éthique’’ – suit donc son amour à Cannes, en plein festival. Et tue, tue…

Mine de rien, Coelho égale en horreur les grands maîtres du genre. Pourtant, il y a une lumière.

Ça ne se raconte pas, ça se savoure. Et ça frappe fort ! Surtout l’aspect enquête choc sur les coulisses de la Croisette.

 

 

J’ai tué Anémie Lothomb, de Jean-Pierre Gattégno

Calmann-Lévy, 2009

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Un salon du livre, quelque part en France : devant la pile immobile des exemplaires de son dixième roman, se morfond un écrivain coutumier de la mévente. À sa gauche, un journaliste de la télé n’arrête pas de signer ; à sa droite, une auteure culte dédicace à la queue leu-leu. Lui reste invisible, il n’est pas célèbre, il n’est rien…

Cependant, le destin lui réserve une surprise de taille. Quand, dans une voiture garée la nuit, au bord d’une route déserte, sous la pluie et sous un sapin « dont la forme particulière évoque un cèdre du Liban », il découvre le cadavre de la cultissime Anémie Lothomb, notre auteur dépressif y trouve la possibilité de sortir des limbes de la sous-médiatisation.

Un récit hilarant et caustique, une parodie de polar à tonalité acerbe.

© Johnny Karlitch, 52 romans par an, semaine 48 : rattrapage de la semaine du lundi 27 juillet au dimanche 1 août 2015.

 

 

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Semaine 47: Trois auteurs, trois romans

Inédits sur le web : des romans lus et présentés, il y a de cela un bon bout de temps.

 

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Comme si elle dormait, d’Élias Khoury

(traduction de l’arabe par Rania Samara)

Actes Sud, 2007

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Comme s’il écrivait, Élias Khoury rêve, la plume éveillée, labyrinthique, onirique, et nous plonge, nous replonge, avec une foisonnante technique variationnelle dans le mental de son héroïne, Milia, pendant trois nuits, trois longues nuits, d’où partent et où convergent des histoires se rapportant à ses proches, aux connaissances de ses proches, et incidemment aux répercussions de l’environnement géopolitique proche-oriental.
Autour de Milia constamment dédoublée (Ses yeux n’ont-ils pas une couleur secrète visible dans une autre dimension ?), Élias Khoury défragmente son récit en différents points de vue, tous centrés sur son héroïne, et qui reviennent de différents côtés sur le même événement comme pour en épuiser tous les sens, à la recherche d’une vérité moins borgne.
Et Milia de continuer à subir la lente crucifixion que lui impose son créateur : elle voudrait « sortir de certains rêves » mais elle doit continuer à rêver pour que Élias Khoury puisse continuer à raconter, avec un réalisme métaphysique, comme s’il écrivait les yeux grands fermés, « essayant de les ouvrir mais n’y réussissant pas ».

Le passage de la nuit, de Haruki Murakami

(traduit du japonais par la merveilleuse Hélène Morita)

Belfond, 2007

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La particularité de ce roman délectable, dont la narration présente l’épure d’une équation poétique, c’est son narrateur qui n’en est pas un puisque c’est un « pur point de vue » s’exprimant à la première personne du pluriel, observateur doué d’ubiquité mais pas omniscient ni potent, qui survole un paysage urbain japonais, de quelques minutes avant minuit jusqu’à quelques minutes avant sept heures du matin, le temps d’un « passage de la nuit », pour suivre les ‘‘aventures’’ d’une jeune étudiante qui réapprend à aimer sa sœur plongée dans un drôle de sommeil permanent, celles d’un jeune musicien qui se cherche un ancrage affectif et celles d’une tenancière de « Love Hotel » qui n’aime pas qu’on agresse les jeunes Chinoises qui se prostituent…
Une balade inter-dimensionnelle improbable, un roman très scénario qui titille nos fantasmes de cinéastes.

Le théorème d’Almodovar, d’Antoni Casas Ros

Gallimard, 2008

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Depuis 15 ans, lorsqu’un accident a défiguré ce jeune homme, âgé alors de 20 ans, tuant du même coup son amie, il s’absorbe dans la lecture avec passion, vivant dans la solitude et l’isolement. Une nuit, il décide de rédiger, non pas l’autobiographie d’un être de chair et d’os, mais celle d’un esprit. De mettre en équation le désir, la peur, l’amour, la folie. D’inventer le principe d’incertitude d’un être sans visage, sans forme, sans certitudes.
Il ‘‘rencontre’’ Pedro Almodovar, qui va faire de lui le héros de l’un de ses films. Et il rencontre Rosa, un transsexuel de Gênes, qui lui redonne le désir de redécouvrir la vie.
Voir la forme au-delà de la forme, toucher l’essence, chevaucher le « cerf » pour atteindre son « aleph », tel est le projet romanesque (et autofictionnel) d’Antoni Casas Ros, avec ce premier roman beau comme une métaphore.
© Johnny Karlitch, 52 romans par an, semaine 47 : rattrapage de la semaine du lundi 13 au dimanche 19 juillet 2015.

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Semaine 46: Trois auteurs, trois romans…

Inédits sur le web : des romans lus et présentés, il y a de cela un bon bout de temps.

 

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Caravansérail, de Charif Majdalani
Seuil, 2007

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La prose de Charif Majdalani est pleine de phrases-« bannières jetées dans le vent », de chevauchées et d’errances dans le désert d’une anamnèse qui cherche à raviver les faits et gestes d’un ancêtre du narrateur, jeune Syro-libanais lettré et aventureux, qui se retrouvera à la tête d’une caravane transportant un palais arabe en pièces détachées, pour arriver au Liban et la planter aux pieds d’une jeune Beyrouthine…
On se laisse bercer dans l’atmosphère d’une narration qui avance, ample, indolente, comme portée à dos de chameau, rejoignant en pensée ce caravansérail-épopée d’un Ulysse oriental, épousant le rythme des grandes scansions d’un récit construit entre « mythe, exagération ou fantaisie ».
En matière d’écriture et de pouvoir d’évocation, Charif Majdalani est un orfèvre. Mais, comme ça, mine de rien.

La fabrication d’un mensonge, d’Audrey Diwan
Flammarion, 2007

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Bingo ! Pas pour Audrey Diwan mais pour nous, lecteurs ravis, qui nous mettons à tourner les pages de ce premier roman, avec la jubilation fébrile d’un joueur invétéré qui remporte, enfin, le jackpot ! C’est-à-dire une plume rare, alerte, qui réinvente le cynisme poétique, le désabusement lyrique, l’introspection corrosive ; bref, l’humour noir.
Avec cette histoire d’une adolescente attardée qui tète diplôme après diplôme et se fourre dans une infra-boutique d’articles de mariage, dont la vendeuse vedette la subjuguera, Audrey Diwan captive son lecteur comme si elle avait écrit un polar au suspense haletant. Au point qu’après avoir refermé le bouquin, le lecteur, toujours lui, ne peut que reconnaître, au milieu de la profusion d’ouvrages convenus, et en paraphrasant l’auteure, « que la terre n’étant pas plate, il lisait en rond depuis un bon moment ».

Marie, de Marek Halter
Robert Laffont, 2006

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Miryem, fille de Joachim et Hannah, à peine âgée de quinze ans, « n’était pas comme les autres. Il y avait en elle quelque chose de plus fort et de plus mûr. Du courage et de la rébellion, aussi ». Juive, fille de la Galilée, Miryem observe les exactions perpétrées par les mercenaires du roi Hérode et les percepteurs du sanhédrin. Elle ne baissera pas la tête.
Sous la plume de Marek Halter, Miryem est une héroïne amoureuse de Yahvé, qui impose le respect dans son parcours de jeune juive révoltée contre l’injustice et la corruption, parcours qui la préparera à devenir la mère de Yechoua ben Yossef, le Messie.
Dans un style d’une grande limpidité, aux évocations subtiles, à la pensée profonde, Marek Halter dresse un portrait inoubliable, vibrant d’admiration… C’est évident : nul autre qu’un juif honnête et érudit n’aurait pu raconter l’âme d’une juive au destin aussi extraordinaire.
© Johnny Karlitch, 52 romans par an, semaine 45 : rattrapage de la semaine du lundi 6 au dimanche 12 juillet 2015.

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Semaine 45: Trois auteurs, trois romans…

 

Inédits sur le web : des romans lus et présentés, il y a de cela un bon bout de temps.

 

Couv 3 romans blog45 

 

Artefact – machines à écrire 1.0, de Maurice G. Dantec

Albin Michel, 2007

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S’il est un écrivain véhément, implacablement parano et éblouissamment cohérent, c’est bien Maurice Dantec. Dans Artefact, un opus outre-terrestre composé de trois morceaux hallucinants, l’auteur tente d’abolir, avec un Je incantatoire et multiplié par trois, la distance qui sépare, non pas l’auteur du lecteur, mais le narrateur de cet Autre que devient le lecteur pris dans le processus de lecture. Fascinant, car Dantec y croit et s’implique dans chaque goutte d’encre.
1 ou Vers le nord du ciel (le 11 Septembre 2001 comme si vous y étiez, et dans la tour nord) est une cruelle entreprise d’intox, à l’issue de laquelle le lecteur se retrouve irrémédiablement condamné à errer dans un ground zero planétaire en devenir.
2 ou Artefact est une tentative d’« exprimer l’inexprimable » au travers d’un récit ontologique, où le narrateur vient à l’existence en tant qu’artefact de soi-même.
3 ou Le Monde de ce prince est un ténébreux manuel de haine et de vengeance, apparemment injustifiées et gratuites, d’où poindra cette lueur boréale d’une grâce rédemptrice, illuminant les pages dantequiennes de bout en bout.

Le Silence du ténor, d’Alexandre Najjar

Plon, 2006

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Quand un écrivain de la trempe d’Alexandre Najjar se bonifie, il retrouve les accents du cœur de la jeunesse pour écrire dans un style non seulement limpide mais surtout merveilleux, qui magnifie les états d’âme, les émotions et les situations les plus simples, en les hissant au rang d’épopée de l’âme.
Avec Le Silence du ténor, hommage d’un fils à son père « à lui » (« Mon père à moi est un personnage de roman »), l’auteur n’a pas cherché à rédiger une biographie exhaustive (« Peut-on jamais percer tous les secrets d’un être, aussi proche soit-il ? »).
Il raconte son père en contre-plongée mais, vers la fin de chaque partie, survient toujours un rétablissement en travelling vertical, qui replace la perspective au niveau du cœur, de l’amour, de l’empathie.
Dans Le Silence du ténor, Alexandre Najjar décrit le père en puisant dans les souvenirs les plus marquants, les plus pittoresques, les plus essentiels. Et l’essentiel est dit, avec une plume transfigurée par l’amour filial.

L’Oracle della Luna, de Frédéric Lenoir

Albin Michel, 2006

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Voilà une fiction aussi plaisante et stimulante que l’essai de Lucien Jerphagnon, Histoire de la pensée – Antiquité et Moyen Age, un ouvrage qui vous donne envie de devenir philosophe (oui, la philosophie est de l’ordre du désir autant que de la nécessité).
Frédéric Lenoir, philosophe devenu romancier, nous sert un plat de chef qui enchante les papilles neuronales, pour nous initier à l’infinie richesse de la gastronomie de l’esprit.
En effet, ce thriller romantico-philosophique met l’eau à la bouche et des étoiles à la tête.
Au menu : un jeune paysan touché par la grâce du coup de foudre, déterminé à vivre son rêve plutôt que de rêver sa vie, une Madone aux yeux clos incarnant le visage de la bien-aimée, une initiation aux choses de l’esprit par un vieux philosophe-astrologue, ami d’Érasme et de Pic de la Mirandole, un tueur en série sévissant dans un monastère bénédictin, un ermite russe qui enseigne que « tout le chemin de la vie, c’est de passer de la peur à l’amour »…
Et le tout se tient dans une intrigue joliment agencée.
© Johnny Karlitch, 52 romans par an, semaine 45 : rattrapage de la semaine du lundi 26 octobre au dimanche 1 novembre 2015.

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